L’interdiction du glyphosate, une décision légitime, mais non scientifique ?

Le Round-Up, de Monsanto. [Greenpeace EU]

Le débat sur la toxicité des pesticides est légitime, mais dépasse le domaine de la science, selon Bernhard Url, le directeur de l’agence européenne EFSA.

En Europe, les débats sur la sécurité alimentaire ont pris une ampleur phénoménale et l’opposition aux pesticides et aux OGM est très répandue. Le glyphosate, la substance active du best-seller de Monsanto, le RoundUp, est l’exemple-type d’une discussion qui débute sur les propriétés cancérigènes d’un produit et ses risques sur la santé humaine, et évolue au-delà du domaine scientifique pour devenir un débat de société, avec des ramifications bien plus importantes, estime Bernhard Url, directeur de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), qui siège à Parme, en Italie.

« La controverse sur le glyphosate a vu se cristalliser de très nombreux aspects de ces problématiques », a expliqué le responsable à EURACTIV lors d’une interview. Il indique que certains acteurs ont utilisé ce débat pour soulever des questions fondamentales et s’opposer à l’agriculture intensive en Europe. « C’est légitime, mais cela n’a plus rien à voir avec la sécurité. Cela touche à la manière dont nous produisons dans le secteur agricole. Il s’agit donc d’une décision hautement politique qui ne peut être prise que par des gestionnaires de risques. »

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Quand la science rencontre l’économie, l’éthique et la religion

Le directeur de l’EFSA, d’origine autrichienne, estime légitimes nombre de déclarations de valeurs liées au pesticide, notamment en ce qui concerne l’agriculture européenne, les quantités de pesticides utilisées et la protection de la biodiversité.

Ajoutez à cela les OGM et la multinationale américaine Monsanto et vous obtenez un mélange explosif. « Tous ces éléments se sont soudainement retrouvés concentrés dans une discussion », ce qui a donné à une polémique sur la toxicité d’un produit une dimension quasi philosophique, estime Bernhard Url. « Et dans ce domaine-là, ce sont les décideurs politiques qui doivent trancher. »

« Quand la science rencontre les valeurs, l’éthique, les croyances, la religion, ou même les intérêts économiques, cela devient vraiment compliqué. À partir de là, la nourriture devient en réalité une excuse pour un débat bien plus étendu sur la mondialisation, les grandes industries, les multinationales, et même les inégalités, selon moi », ajoute l’Autrichien.

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Souvent, il existe également une mauvaise compréhension du rôle de la science. Alors que le public s’attendait à ce que l’EFSA décide d’interdire le glyphosate, l’agence s’est limitée à tirer des conclusions scientifiques de ses recherches et a laissé la décision aux élus, qui ont la légitimité démocratique pour trancher.

« Ça a été le point de fracture. Les gens ont considéré la substance comme un cancérigène possible ou probable et ont donc pensé qu’elle devrait être interdite. En réalité, si le risque existe, il est tellement bas qu’il faudrait ingérer la nourriture de 20 000 personnes pour en souffrir, ce qui est très improbable », indique-t-il. « Il n’est donc pas pertinent de s’appuyer sur le risque cancérigène du glyphosate pour demander son interdiction. »

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Une science indépendante ?

Bernhard Url, vétérinaire de formation, admet par ailleurs qu’il existe un intérêt public croissant pour le rôle de la science en politique, une réalité particulièrement aiguë dès qu’il s’agit de nourriture.

C’est dans les débats sur la sûreté des OGM que cette situation est la plus claire. Les groupes de défense de l’environnement ont ainsi remis en question l’indépendance des évaluations de risque étudiées par l’EFSA. Les firmes de biotechnique ont en effet intérêt à fournir des preuves de la sûreté des produits OGM.

En 2013, l’EFSA elle-même a dû renforcer ses règles sur les conflits d’intérêts après avoir découvert qu’un de ses administrateurs n’avait pas déclaré ses liens avec un groupe de lobby de l’industrie agrochimique.

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Bernhard Url explique cependant que les règles européennes sont parfois contradictoires et que le programme Horizon 2020 rend obligatoire la collaboration entre scientifiques et industries. « Les gens sont donc désorientés. D’un côté, nous les poussons à travailler avec l’industrie, mais pour être crédibles ils doivent prétendre n’avoir jamais parlé avec des représentants industriels. C’est une contradiction majeure », regrette le directeur de l’EFSA.

Il estime donc qu’il faudrait trouver un « consensus politique » afin de définir le niveau de collaboration acceptable.

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Rassembler les ressources et restaurer la confiance

Le renforcement des règles sur les conflits d’intérêts de l’EFSA a néanmoins rendu ses procédures plus complexes et ralenti l’élaboration d’opinions sur la sécurité alimentaire. En outre, les évaluations de risques sont très couteuses, indique le directeur, qui cite l’exemple d’une étude indépendante américaine sur le bisphénol A, qui a coûté l’équivalent de 28 millions d’euros.

« Si l’on décide que l’EFSA doit commander et financer des études sur 20 pesticides, 10 OGM et 20 contaminants chaque année, vous imaginez le type de budget dont on parle », renchérit-il. Il serait cependant injuste de demander au contribuable de financer ces études, poursuit-il, parce qu’au final c’est l’industrie qui bénéficie des feux verts des enquêtes quand elle peut mettre ses produits en vente.

La solution pourrait donc être d’exiger que l’industrie participe au financement des études scientifiques qui lui gagnerait la confiance des consommateurs. « Il s’agirait toujours d’argent issu de l’industrie, mais il n’y aurait qu’une étude, réalisée par un organisme indépendant, comme l’EFSA », indique le directeur de l’agence. Cela nécessiterait pourtant des modifications importantes de la législation, et Bernhard Url a des doutes quant à la volonté politique des États membres et du Parlement de mener ce type de réformes.

Un autre moyen de regagner la confiance du public serait d’utiliser la production participative – se baser sur des données soumises par les citoyens, par exemple les amateurs d’oiseaux -, non seulement pour améliorer les opinions de l’EFSA, mais aussi pour réconcilier la société avec la science. « On dit que nous sommes entrés dans ‘l’ère post-vérité’, donc sans l’acceptation de la société, notre boulot devient très difficile », souligne-t-il.

Dans le contexte de l’augmentation des échanges commerciaux internationaux, et des questions de sécurité que cela soulève, la collaboration internationale est également de plus en plus nécessaire pour améliorer la crédibilité de la science. « Nous visons une communauté d’évaluation des risques européenne, et avec le commerce international, nous devrions amplifier nos objectifs et cibler une approche mondiale à l’évaluation des risques. Nous discutons déjà avec nos homologues au Japon, en Australie et en Nouvelle-Zélande, mais il y a encore des progrès à faire dans cette direction », conclut-il.

« Le débat sur les OGM est émotionnel mais pas irrationnel »

Le Haut Conseil des Biotechnologies a organisé une conférence internationale sur l’application de la directive de 2015 sur les OGM, qui accorde aux Etats-membres le droit d’autoriser ou d’interdire des OGM. La présidente du HCB, Christine Noiville, et Frans Brom, membre du Conseil scientifique du gouvernement aux Pays-Bas, répondent aux questions d’EURACTIV.fr sur les enjeux de ce texte.