Le débat scientifique sur le glyphosate refuse de mourir

Le glyphosate est l'herbicide le plus utilisé au monde. [ Martin Chipchase 2017/Shutterstock]

Le docteur Christopher Portier a analysé les sources des recherches des agences européennes sur le glyphosate. Dans une lettre à Jean-Claude Juncker, il s’inquiète d’un manque de rigueur scientifique.

Le docteur Christopher Portier, grand nom de la toxicologie et de l’ingénierie environnementale, vient de relancer le débat sur le glyphosate, l’herbicide le plus répandu au monde, notamment utilisé dans le RoundUp de Monsanto, dans une lettre adressée à Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne, le 28 mai.

Suite aux conclusions de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) et l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA), qui assurent que l’exposition alimentaire des Européens au glyphosate n’est pas dangereuse, la Commission a décidé il y a quelques semaines d’autoriser le renouvèlement de l’autorisation de vente du produit pour dix ans.

Le scientifique a cependant passé au crible les données utilisées et rendues publiques, et s’étonne des omissions des agences européennes.

Celles-ci n’ont en effet pas pris en compte des observations selon lesquelles le glyphosate fait augmenter le taux de cancers. Le chercheur a joint un résumé complet des informations manquantes. Il demande donc que l’EFSA et l’ECHA les analysent et corrigent leurs conclusions.

Jean-Claude Juncker n’a pas répondu pas personnellement à la lettre de Christopher Portier. « Étant donné que la majorité des problèmes soulevés par la lettre sont liés à l’évaluation scientifique du glyphosate, la Commission demandera à l’EFSA et à l’ECHA d’y répondre », explique Anca Paduraru, porte-parole de l’exécutif européen, qui ajoute qu’il n’y a actuellement aucune raison de douter de l’évaluation donnée par les agences européennes.

Transparence partielle

À plusieurs reprises dans sa lettre, le scientifique se félicite de la publication d’une partie des données qui ont servi de base aux recherches aux deux agences sur la dangerosité du glyphosate. Cela ne lui sert cependant qu’à enfoncer le clou : il faut que toutes les données soient publiées, afin de rendre possible les évaluations indépendantes des conclusions des agences, qui sont selon lui incomplètes.

Les décisions et recherches de la Commission européenne et de ses agences en ce qui concerne le glyphosate ont souvent été décriées par la société civile et les ONG et organisation de défense de l’environnement. Leur principale critique est l’opacité qui a entouré la catégorisation de l’herbicide comme une substance non dangereuse.

Or, « quand on sait que les travaux de ces agences se sont appuyés sur des études parrainées par Monsanto pour leur évaluation de la sécurité du glyphosate, on ne peut pas ne pas s’interroger », estiment les eurodéputés socialistes Eric Andrieux et Marc Tarabella.

Au départ, aucune des études et données prises en compte par l’EFSA et l’ECHA n’avaient en effet été rendues publiques. Les agences ont alors été accusées de se fonder sur des données fournies par l’industrie chimique elle-même, qui fournit et vend le glyphosate. Une partie de ces données ont donc été dévoilée à la société civile, mais les ONG critiquent toujours le fait qu’une grande portion des informations pertinentes ne peuvent toujours pas être consultées et évaluées par des scientifiques indépendants.

Les Verts montent au front pour consulter les études sur le glyphosate

L’Organisation mondiale de la santé et l’Agence européenne de sécurité des aliments ont abouti à des conclusions différentes sur le glyphosate. Pour l’eurodéputé belge Bart Staes, l’agence européenne doit absolument publier ses recherches. Un article d’Euractiv Allemagne.

« Cela nous conforte dans l’idée qu’il faille prôner le principe de précaution : tant que nous ne sommes pas sûrs que le produit soit inoffensif, on ne peut donner l’autorisation de l’utiliser : les citoyens ne sont pas des cobayes ! » tempête Marc Tarabella.

Risque endocrinien

Le danger ne concerne cependant pas uniquement le caractère potentiellement cancérigène de la substance pour les humains. Selon certaines études, le glyphosate pourrait en effet être reprotoxique (présenter un risque pour le cycle reproductif, de la fertilité des adultes au développement intra-utérin) et constituer un perturbateur endocrinien.

Un sujet sur lequel l’ancienne ministre française de la Santé, Marisol Touraine, s’était montrée tranchée. En mai 2016, elle déclarait ainsi qu’« indépendamment [du] caractère cancérigène ou non du glyphosate, […] les études dont nous disposons montrent que c’est un perturbateur endocrinien ».

Or, la définition des perturbateurs endocriniens, récemment établie par la Commission européenne, est également critiquée par les organisations de défense de l’environnement, qui les trouvent trop restrictives, surtout au regard des dommages que ces substances peuvent créer à long terme.

Des ONG demandent à la Commission d'évoluer sur les perturbateurs endocriniens

Deux organisations demandent à la Commission européenne de modifier sa définition des perturbateurs endocriniens, pour qu’elle ne soit pas cantonnée aux pesticides.

« Je m’inquiète de la possibilité que d’autres portions de l’examen de l’EFSA (notamment la reprotoxicité et la perturbation endocrinienne) aient également fait l’objet d’une évaluation inadéquate », écrit justement Christopher Portier à Jean-Claude Juncker. « Étant donné que les preuves scientifiques assemblées avec l’appui de l’industrie [chimique] ne sont pas disponibles pour les scientifiques externes [à la Commission], je ne suis pas en mesure d’évaluer ces données et de déterminer si certaines informations sont manquantes. Je vous encourage donc à rendre ces données publiques, afin qu’elles puissent faire l’objet d’un examen et d’une analyse externes. »

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Une définition plus limitée des perturbateurs endocriniens aiderait les industries qui en produisent à continuer de polluer gratuitement, estime l’association européenne du secteur de l’eau, EurEau.

Contexte

Le 15 mars 2017, l’ECHA a conclu que les preuves scientifiques existantes ne permettaient pas de conclure au caractère cancérigène, mutagène ou dangereux pour la reproduction du glyphosate. L’EFSA était déjà parvenue à la même conclusion. En l’absence d’un consensus au Conseil, la Commission a donc décidé de prolonger de dix ans l’autorisation de vente du pesticide, comme le demandaient agriculteurs et industrie chimique, au grand dam des défenseurs de l’environnement et des eurodéputés Verts et socialistes du Parlement européen.

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Vivement critiqué par les socialistes européens sur la réautorisation du glyphosate, Vytenis Andriukaitis estime que les opinions politiques ne peuvent pas l’emporter sur le quasi-consensus scientifique.

La controverse ne touche pas seulement l’Europe. En 2015, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) de l’OMS avait évalué la substance comme « probablement cancérigène ». Pourtant, l’an dernier, l’organisation a jugé que le glyphosate ne « posait probablement pas de risque cancérigène pour les humains exposés via leur nourriture ».

En effet, certaines études sont accablantes, d’autres très rassurantes. Comment, dans ces circonstances, prendre une décision ? Dans certains pays européens, comme la France, l’opinion publique s’est beaucoup mobilisée contre la réautorisation de l’herbicide, qui est donc devenu un enjeu national fort.

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