EurActiv.fr

Actualités & débats européens dans votre langue

04/12/2016

Les agriculteurs jugent les freins ABS trop coûteux pour les tracteurs

Agriculture & Alimentation

Les agriculteurs jugent les freins ABS trop coûteux pour les tracteurs

Depuis cette année, les tracteurs roulant à plus de 60km/h doivent obligatoirement être équipés d'un système anti-blocage de roues.

La passion règlementaire de l’exécutif européen irrite souvent les agriculteurs. Ainsi, l’idée coûteuse d’équiper tous les tracteurs de système de freinage ABS ne fait pas l’unanimité.

Dans l’UE, les tracteurs rapides roulant au-delà des 60 km/h doivent depuis cette année posséder un système anti-blocage des roues (ABS). La Commission doit maintenant décider si elle rend ce système obligatoire également pour les tracteurs dont la vitesse se situe entre 40 et 60 km/h d’ici à 2021.

L’exécutif européen a commandité une analyse coût-bénéfice de la mesure, qui devrait débuter début novembre. La Commission s’appuiera sur les résultats pour déterminer mi-2017 si elle avance sur son projet ou si elle abandonne en modifiant un amendement de la réglementation sur le freinage des véhicules.

Le CEMA, le comité européen des constructeurs de machines agricoles, pense que l’exécutif considère à tort les tracteurs comme des automobiles et risque d’affaiblir les fabricants européens sur le marché mondial.

L’industrie de l’équipement estime que rendre l’ABS – ou toute autre technologie – obligatoire ne peut se justifier que par une preuve solide qu’il existe un risque et que la technologie en question peut permettre d’éviter le risque.

Manque de bénéfices

Le CEMA assure pourtant que la technologie ABS n’aidera pas à améliorer la sécurité routière de manière significative. « En réalité, avec un taux moyen de renouvellement de 1,7 % sur les ventes totales dans les 28 États membres, il faudrait attendre plus de 20 ans avant que le premier accident mortel puisse être évité », a déclaré Ulrich Adam, secrétaire général du CEMA. « À l’inverse, améliorer par exemple l’éclairage et la signalisation de tout le parc de tracteurs européen pourrait prévenir jusqu’à 70 accidents mortels par an. »

« Les développeurs de système anti-blocage de roues doivent avoir un intérêt à rentre cela obligatoire sur les tracteurs, mais une telle décision ne peut être prise quand les preuves sont aussi faibles ou n’existent pas », a-t-il estimé, rappelant que ses arguments concordaient avec le principe du « mieux légiférer ».

Le CEMA a même identifié des risques techniques potentiels si l’ABS devenait obligatoire. Puisque les tracteurs sont principalement des véhicules hors route, introduire une technologie de la route telle que l’ABS pourrait avoir l’effet opposé et créer des situations dangereuses, a commenté Ulrich Adam.

« Un système ABS sur une route étroite en campagne pourrait être source d’autres dangers comme une collision frontale avec les véhicules venant en sens inverse », a-t-il expliqué, ajoutant que les opérateurs pouvaient aussi oublier d’allumer et éteindre l’ABS à chaque fois qu’ils entrent ou sortent de la route, notamment quand ils font le trajet de leur ferme jusqu’aux champs plusieurs fois par jour.

Coûts élevés pour les agriculteurs et les exploitants agricoles

Une autre préoccupation est liée aux coûts entraînés par l’adaptation à la mesure et au renouvellement du parc de tracteurs. « La hausse réelle pour les agriculteurs et les exploitants agricoles dans l’achat de tracteurs équipés de l’ABS pourrait atteindre entre 2,5 % et 10 % du prix du véhicule, c’est-à-dire 5 000 euros par machine. »

L’ajout d’un fardeau financier aussi lourd sur les bénéfices des agriculteurs serait « inacceptable, notamment à la lumière de l’actuelle crise agricole, et surtout quand des solutions plus efficaces, meilleures et prouvées sont disponibles », a souligné Ulrich Adam.

Manque de preuves

L’association des agriculteurs européens, la Copa-Cogeca, est aussi sceptique quant à l’efficacité des freins ABS pour les tracteurs. « Nous pensons qu’à ce stade, une telle politique n’est pas proportionnée et pas fondée », a déclaré Daniel Azevedo, conseiller politique à la Copa-Cogeca.

Il faut considérer les coûts supplémentaires élevés que cela entraîne, a-t-il ajouté, soulignant le fait que les tracteurs étaient déjà soumis à des limitations de vitesse.

« Dans la vie de tous les jours, les tracteurs circulent hors route et à vitesse réduite. Il faudrait donc prouver que l’utilisation de l’ABS sur les tracteurs lorsqu’ils sont utilisés de cette manière apporte un vrai bénéfice pour la sécurité », a-t-il déclaré, encourageant la Commission à réaliser une analyse coût-bénéfice se concentrant sur les besoins spécifiques du secteur agricole.

« Il est important de savoir si les potentiels bénéfices sécuritaires en matière de sécurité routière l’emportent sur les nouveaux dangers sur la route et hors route », a-t-il ajouté, appelant l’exécutif à travailler sur le sujet avec les utilisateurs de machines agricoles et les agriculteurs.

Agriculture de précision et souplesse

La controverse entourant l’ABS fait partie d’un débat plus large sur l’équilibre entre une politique agricole commune innovante et un cadre réglementaire strict. Les agriculteurs européens et l’industrie agroalimentaire reconnaissent bel et bien les bénéfices de la conversion au numérique pour le secteur agricole européen, mais préviennent en même temps que le coût de l’investissement doit être pris en compte.

Jean-Paul Beens, responsable des affaires publiques chez le fabricant d’engrais Yara, estime que les agriculteurs devraient être encouragés à s’approprier les innovations technologiques. « Les agriculteurs ne devraient pas être étouffés par des règlementations supplémentaires, mais plutôt poussés à explorer ce potentiel technologique avec toute la souplesse possible », a-t-il déclaré à EurActiv. Selon lui, les innovations de l’agriculture de précision liées à la nutrition des plantes – comme les capteurs, les testeurs ou les applications pour Smartphone – ont des bénéfices environnementaux considérables.

Pour la Copa-Cogeca, les agriculteurs européens doivent avoir accès aux dernières technologies afin d’être compétitifs sur les marchés mondiaux. L’association souligne toutefois que l’innovation dans le cadre de nouvelles initiatives réglementaires peut poser des défis de taille. « Une inquiétude que nous partageons avec les fabricants est que les fonds dédiés à la recherche soient dépensés pour être conformes aux réglementations plutôt que pour financer des innovations », craint Daniel Azevedo. « Dans le domaine des machines intelligentes par exemple, nous devons respecter les réglementations et atteindre des objectifs environnementaux ambitieux. »

« Les machines agricoles sont des investissements en capitaux intenses pour les agriculteurs. Il est donc important de s’assurer que tous les équipements techniques nécessaires sont disponibles à l’avenir pour répondre aux besoins spécifiques de l’agriculture à un coût raisonnable », a-t-il conclu.

Prochaines étapes

  • Novembre: La Commission européenne lance une étude d’impact.
  • Mi-2017: La Commission doit déterminer si l’ABS doit être rendu obligatoire pour les tracteurs d’une vitesse de 40-60km/h.