EurActiv.fr

Actualités & débats européens dans votre langue

05/12/2016

La PAC doit encourager l’agriculture intelligente

Agriculture & Alimentation

La PAC doit encourager l’agriculture intelligente

Après 2020, l’UE devrait mobiliser la Politique agricole commune (PAC) pour introduire les technologies numériques nécessaires dans le secteur agricole, selon les experts en agriculture de précision.

Avec la demande croissante en produits agricoles et le besoin de protéger l’environnement, les autorités subissent une pression pour trouver des moyens innovants pour « produire plus avec moins ». En outre, la volatilité des prix sur les marchés agroalimentaires a souligné l’importance d’une amélioration de la compétitivité européenne à l’échelle mondiale pour que le secteur survive.

Certains acteurs ont donc déclaré que la PAC devrait tirer parti de l’actuelle « révolution numérique » pour introduire de nouvelles technologies dans le secteur. Les concepts d’agriculture « numérique » ou « de précision » sont à présent au cœur des discussions pour la prochaine PAC, qui couvrira la période 2021-2027.

>> Lire : L’agriculture intelligente, une arme contre le changement climatique

L’agriculture de précision est fondée sur la gestion optimalisée des apports d’un champ selon les besoins réels des cultures. Cela implique des technologies d’analyse de données, notamment des systèmes de type GPS, la télédétection et Internet pour gérer les cultures et réduire l’utilisation d’engrais, de pesticides et d’eau.

Les directions générales des réseaux de communication  (DG CONNECT) et de l’agriculture (DG AGRI) de la Commission se penchent actuellement sur l’agriculture numérique. Les fonds de recherche pour l’agriculture numérique seront disponibles grâce à un projet pilote, financé à hauteur de 30 millions d’euros, de l’alliance pour l’innovation dans le domaine de l’internet des objets (Alliance for Internet of Things Innovation, AIOTI).

Parallèlement, il y aura des appels d’offres pour des innovations agricoles à partir des données dans le cadre du fonds de recherche pour l’agriculture de l’enveloppe Défi sociétal 2 du programme Horizon 2020.

Cependant, il reste bien des obstacles à surmonter avant que le secteur puisse prendre le tournant « numérique », des possibilités de financement aux capacités d’infrastructures et aux connaissances en construction.

À la recherche d’idées innovantes

Le partenariat européen d’innovation « Productivité et développement durable de l’agriculture » (PEI-AGRI) représente l’instrument principal de la philosophie d’innovation du pilier pour le développement rural de la PAC. L’objectif fondamental est de créer une synergie entre Horizon 2020 et le développement rural et ainsi surmonter la frontière entre la recherche et la pratique.

Avec le PEI-AGRI, les acteurs locaux (agriculteurs, chercheurs, entreprises et ONG) se rencontrent et établissent des « groupes opérationnels » qui cherchent à trouver des solutions innovantes aux problèmes courants dans un pays ou une région.

Un groupe de discussion du PEI-AGRI  s’est concentré sur l’intégration de l’agriculture de précision. Le rapport a souligné que l’agriculture de précision, entre autres, nécessitait la coopération de tous les acteurs du secteur, ainsi que la formation de conseillers spécialisés qui seraient capables de faire de l’innovation une réalité dans une exploitation.

« Une formation et sensibilisation régionales sont indispensables pour convaincre les conseillers et les petites et moyennes exploitations. Beaucoup d’agriculteurs pensent en effet que l’agriculture de précision n’est pas rentable pour les petites cultures », est-il écrit sur le rapport.

>> Lire : « L’UE doit s’impliquer dans la mécanisation agricole de l’Afrique »

Présentant la situation actuelle de l’agriculture de précision dans l’UE, le rapport souligne que dans la culture de plein champ, les techniques de précision ont été largement adoptées par les agriculteurs d’Europe centrale et du nord pour maximiser la profitabilité.

En revanche, en Europe du sud où s’exerce une pression économique énorme dans le secteur agricole et où sévit une pénurie d’eau, le rapport a estimé que les techniques d’irrigation de précision sont « essentielles pour une bonne gestion ».

Jean-Paul Beens, chargé des affaires publiques et des relations industrielles chez le distributeur d’engrais Yara, a considéré que les recommandations pour mettre en œuvre ces idées à une échelle locale étaient insuffisantes.

« Vu la diversité de l’agriculture européenne […] nous devons faire une analyse profonde à une échelle régionale, voire au niveau de chaque État membre. Appeler les États membres à soutenir des « programmes PNI-AGRI » [partenariats nationaux d’innovation agricoles] apporterait une amélioration de la productivité et de la durabilité de l’agriculture de précision européenne », a noté Jean-Paul Beens, citant la Suède en exemple. « Son approche et l’adoption d’outils agricoles comme le N-Sensor [outil de gestion intraparcellaire] ont été mentionné dans la liste faite dans le rapport finale du PEI-AGRI. »

Des infrastructures à haut débit

Selon le Comité européen des groupements de constructeurs du machinisme agricole (CEMA), l’installation d’infrastructures rurales haut débit adaptées dans l’ensemble de l’UE est une condition essentielle d’une transformation inclusive et réussie de l’agriculture.

« Il y a toujours un retard dramatique concernant l’accès haut débit dans beaucoup de zones rurales et peu densément peuplées de l’UE », a expliqué le secrétaire générale du CEMA, Ulrich Adam.

Il a d’ailleurs ajouté qu’il fallait investir des efforts supplémentaires pour éviter un « clivage numérique » entre les zones urbaines et les zones rurales et atteindre les objectifs de l’UE pour que chaque entreprise et chaque foyer soit équipé d’un accès haut-débit d’au moins 30 Mb/s d’ici 2020.

Cependant, Yara, qui utilise l’agriculture de précision pour augmenter la précision de la production d’engrais, a développé des systèmes différents pour accéder à internet.

« Tant que l’agriculteur dispose d’une connexion internet à proximité, une sélection de nos outils fonctionnent de façon autonome, grâce aux réseaux de télécommunications », a en effet expliqué Jean-Paul Beens.

« En tant qu’entreprise internationale, nous sommes témoin de la créativité des agriculteurs pour s’adapter aux nouvelles technologies. Dans les pays moins développés, par exemple, les agriculteurs transmettent les données récupérées avec notre application quand ils se rendent chez leurs fournisseurs ou aux stations d’essence », a-t-il précisé.

Des connaissances numériques

Pour que la transition numérique ait lieu dans le monde agricole et les zones rurales, des connaissances numériques sont nécessaires, selon le CEMA.

Alors que l’âge des agriculteurs européens augmente rapidement, avec une estimation de 8 % d’entre eux âgés de moins de 35 ans, l’introduction de nouvelles technologies pourrait se solder par une agriculture à « deux vitesses » dans l’UE.

>> Lire : Les jeunes agriculteurs reprochent à la PAC de favoriser les plus vieux

C’est pourquoi le CEMA a souligné que le développement de connaissances numériques dans l’agriculture permettra de rendre les postes dans ce secteur plus dynamiques et plus attirants et devrait attirer des talents dans les zones rurales. « Nous avons besoin de politiques publiques qui aident les agriculteurs à accéder et investir dans les technologies numériques. Ici, la PAC d’après 2020 pourrait jouer un rôle important », a renchéri Ulrich Adam.

Pour Luc Vernet, conseiller principal du think tank Farm Europe, toutes les technologies ou les techniques innovantes sont mises en place par des pionniers, comme c’était le cas pour l’agriculture biologique au début des années 1990.

« Il est crucial que la PAC suive cette tendance, en prenant en compte le potentiel des techniques et des spécifités de l’agriculture européenne, composée de familles agricoles plus ou moins grandes. Pour que les agriculteurs prennent ce risque et entament le changement, ils ont besoin d’être accompagnés par un véritable soutien politique », a-t-il revendiqué.

Pour Yara, l’introduction de l’agriculture numérique peut être comparée à l’apparition des premiers programmes informatiques. « Tout le monde connaît les fonctionnalités de base, mais il faut encore explorer, maîtriser et exploiter les possibilités. Beaucoup d’agriculteurs ont acheté des équipements avec une technologie avancée, mais ils n’exploitent pas tout leur potentiel », a expliqué Jean-Paul Beens.

L’entreprise de distribution d’engrais considère que la standardisation des plateformes technologiques ainsi qu’une approche différente des formations devraient être prioritaires. « Certains fournisseurs offrent une technologie incompatible avec d’autres outils. Le prochain défi serait donc la standardisation. »

>> Lire : Les villes européennes veulent s’impliquer dans la formation numérique

La PAC après 2020

Les décideurs politiques et les acteurs concernés ont déjà entamé les discussions pour la future PAC, après 2020.

Dans un document de prise de position, le CEMA a sommé les décideurs politiques de donner plus de flexibilité pour les piliers 1 (paiements directs) et 2 (développement rural) pour faciliter l’accès aux nouvelles technologies et leur assimilation.

« Il faut rétablir un mécanisme comparable aux articles 68 et 69 de l’ancienne PAC [2007-2013], permettant aux États membres de consacrer 10 % du budget pour le pilier 1 aux projets concernant particulièrement la productivité des exploitations agricoles », est-il écrit dans le document, précisant que ce mécanisme pouvait être appliqué pour les deux piliers, si le budget n’a pas été entièrement dépensé.

Le CEMA a également suggéré une augmentation notable (jusqu’à 15 % du budget total) pour la prochaine PAC (2021-2027) afin d’améliorer la recherche et le développement dans l’agriculture.

L’industrie de la machinerie industrielle va encore plus loin, revendiquant l’introduction d’un « bonus de productivité » dans le programme de verdissement.

« Le concept du bonus de productivité est simple : les agriculteurs qui parviennent à augmenter leur productivité tout en respectant strictement les exigences devraient être récompensés », a expliqué Ulrich Adam, insistant sur le fait qu’un tel bonus devrait être calculé à partir du critère de la productivité globale des facteurs qui inclue le terrain, l’eau et la gestion de la production.

Farm Europe pense qu’au vu des faibles niveaux de rentabilité des exploitations agricoles européennes, l’agriculture numérique devrait être encouragée autant par des investissements que par un fort soutien politique.

« Les deux piliers de la PAC pourraient être mobilisés pour encourager les investissements dans de nouvelles techniques. Avec le verdissement, l’UE pourrait encourager l’agriculture numérique en reconnaissant ces technologies comme une réelle contribution aux objectifs climatiques », a expliqué Luc Vernet, soulignant qu’un plan d’investissement de grande envergure de l’UE pour les nouvelles technologies était nécessaire, avec les programmes de développement rural.

Il a également fait remarquer que la PAC devrait porter une attention particulière à la période de transition, toujours « délicate », en encourageant les agriculteurs à prendre des risques avec des programmes efficaces.

Outre ces trois étapes, l’UE devrait définir un agenda clair pour les années à venir. « Avec l’agriculture numérique, nous disposons d’un outil efficace pour modifier l’approche du verdissement de la PAC. Nous pouvons passer d’une approche lourde en démarches administratives à une approche fixant des objectifs clairs et assez souple pour que les agriculteurs décident de leur démarche pour atteindre les objectifs communs », conclut-il.

Réactions

« Pour développer une agriculture numérique forte et résistante, les agriculteurs européens doivent avoir accès au réseau mobile 3G/4G afin qu'ils puissent se connecter avec tous les outils et les logiciels agricoles », a confié Thomas Begon de la coopérative agricole InVivo. « Le système des coopératives sert à introduire de nouvelles techniques agricoles. Nous devons donc développer la formation des conseillers pour aider les agriculteurs à adopter les nouvelles technologies. Nous avons déjà vu la contribution des conseillers pour l'adoption de nouvelles cultures, par exemple pour l'introduction de l'huile de colza en France. »
IFOAM Europe, une association représentant les agriculteurs biologiques, voit l'agriculture de précision d'un bon oeil.
« Les résultats environnementaux de l'agriculture traditionnelle s'améliorent grâce à l'utilisation d'énergies propre et des coûts de production plus bas, possibles avec l'agriculture de précision. Par conséquent, les émissions de gaz à effet de serre ont baissé », rapporte un document sur l'agriculture de l'UE en 2030.
« Étant donné les évolutions dans l'agriculture de précision, la robotique et les capteurs, le faible coût d'une énergie écologique et une taxe sur la valeur ajoutée mise en place dans l'UE, tous les produits agricoles sont moins polluants et les conséquences de l'agriculture traditionnelle sur l'environnement ont été réduites », a souligné Susanne Padel du centre de recherche biologique britannique.

Contexte

L’agriculture de précision est fondée sur la gestion optimalisée des apports d’un champ selon les besoins réels des cultures.  Cela implique des technologies d’analyse de données, notamment des systèmes de type GPS, la télédétection et Internet pour gérer les cultures et réduire l’utilisation d’engrais, de pesticides et d’eau.

L'introduction de nouvelles technologies aide les agriculteurs à gérer leurs exploitations durablement, en prenant en compte le « moindre détail ».

Grâce à ces techniques, les agriculteurs utilisent les engrais et les pesticides à meilleurs escient, ce qui contribue à la protection des sols et des nappes phréatiques, tout en augmentant la productivité.  En plus de faire des économies d’énergie, cela entraine également une meilleure qualité de produits.

Grâce à des capteurs, les agriculteurs sont en mesure d’identifier précisément les zones des champs qui doivent être traitées.

Cela diffère des techniques traditionnelles pour lesquelles notamment l'irrigation, les engrais, les pesticides et les herbicides sont répartis uniformément dans le champ, sans prendre en compte les variations des besoins des cultures.