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26/09/2016

M. Juncker, ne rejetez pas la science !

Agriculture & Alimentation

M. Juncker, ne rejetez pas la science !

Marcel Kuntz, directeur de recherches au CNRS [© Marcel Kuntz]

Jean-Claude Juncker, le prochain président de la Commission européenne, devrait maintenir le poste de conseiller scientifique principal. Les conseils scientifiques devraient prévaloir sur la décision des États membres, notamment sur la question des OGM, écrivent Marcel Kuntz et John Davison.

Marcel Kuntz et John Davison sont respectivement directeur de recherche au CNRS, Laboratoire et directeur de recherche honoraire à l’Institut national de la recherche agronomique.

 

 

Le poste de Conseiller scientifique en chef de la Commission menacé

Les écologistes politiques apprécient la science … quand elle confirme leur point de vue. Quand elle les contredit, plutôt que de changer d’opinion, ils tentent souvent de changer la science. Caractéristique d’une telle attitude envers la science, 9 organisations de premier plan de l’écologie politique, incluant Greenpeace, ont récemment écrit une lettre ouverte au nouveau Président de la Commission européenne (CE), Jean-Claude Juncker, lui demandant de supprimer le poste de Conseiller scientifique en chef de la CE, alléguant que ce poste « est fondamentalement problématique, car il concentre trop d’influence dans une seule personne, et sape la recherche scientifique en profondeur ». Ce poste est effectivement tenu par le Professeur Anne Glover qui n’a pas peur de s’exprimer en défense des faits scientifiques.

Manifestement, les organisations écologistes n’apprécient pas les scientifiques qui disent la vérité. On peut noter au contraire que le site web du gouvernement du Royaume-Uni sur les conseillers scientifiques commence avec la phrase « Chaque ministère a un conseiller scientifique en chef ». Pourquoi la CE devrait-elle être privée de conseils scientifiques ?

En réponse à cette lettre, Sir Paul Nurse, Président de la Royal Society a déclaré qu’« il y aura toujours ceux qui attaquent le messager parce qu’ils n’aiment pas le message, mais lorsque ce message est conforté par des preuves scientifiques, les politiciens devraient être assez intelligents pour écouter les experts scientifiques indépendants ».

L’organisation Sense about science, l’European Plant Science Organisation, qui représente les biologistes des plantes de 227 universités et instituts de recherche financés par l’État, et un consortium pour la recherche médicale ont également écrit pour demander à M. Juncker de maintenir et renforcer le poste de Conseiller scientifique en chef de la CE.

Le passé de M. Juncker sur les OGM

Si les écologistes politiques ont écrit cette lettre, c’est qu’ils pensent avoir une écoute favorable à leur demande. M. Juncker était en effet le Premier ministre du Luxembourg de 1995 à décembre 2013 et ce pays a toujours adopté une position anti-OGM. Pire encore, le Luxembourg a déposé des justifications « scientifiques » fallacieuses pour obtenir une interdiction politique de la culture d’OGM. En juillet 2011, le Luxembourg a en effet notifié à la Commission européenne son « argumentation scientifique » justifiant la mise en œuvre d’une mesure de sauvegarde interdisant la culture de la pomme de terre GM EH92-527-1 dans le pays. Ces arguments ont été rejetés par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA). Encore une fois, le 29 juin 2012, le Luxembourg a demandé à la CE d’introduire une mesure d’urgence contre la culture du maïs MON 810. Ces faux arguments ont à nouveau été rejetés par l’EFSA.

M. Juncker commence ainsi sa présidence sur un fond de conflits antérieurs avec l’EFSA et il est ainsi peu surprenant que, dans un discours d’orientation politique pour la nouvelle Commission, il a déclaré : « J’ai aussi l’intention de réexaminer la législation applicable à l’autorisation des organismes génétiquement modifiés. »

La vision inquiétante de M. Juncker au sujet des conseils scientifiques

M. Juncker a ajouté : « Je ne considère pas normal qu’en vertu des règles actuelles, la Commission soit juridiquement forcée d’autoriser l’importation et la transformation de nouveaux organismes même lorsqu’une majorité claire d’États membres s’y oppose. La Commission devrait pouvoir conférer à la position majoritaire de gouvernements démocratiquement élus au moins autant de poids qu’aux avis scientifiques… »

M. Junker oppose ainsi ce qui ne doit pas être opposé : la science et la démocratie. Sa présentation donne l’impression que la science a été la puissance décidant de l’autorisation des OGM, en vertu d’une sorte de pouvoir scientifique. Cela est faux puisque le principe de recueillir un avis scientifique avant les décisions concernant les autorisations d’OGM a été décidé par le pouvoir politique, comme le fut aussi la création de l’EFSA en 2002. L’EFSA doit mettre en lumière les risques réels pour les hommes politiques, mais n’a pas comme fonction d’imposer la science comme processus de décision. Si la procédure d’autorisation est devenue une impasse politique, cela est dû à des considérations politiques, et non scientifiques.

Ce qui se passe sur le dossier des OGM est un renoncement à des idées fondamentales de l’Europe

Tout d’abord, l’une des bases de la directive 2001/18/CE (relative à la dissémination volontaire dans l’environnement d’OGM) a été la consultation obligatoire d’un avis scientifique et la mise en place de principes communs pour une telle évaluation des risques (cette approche « basée sur la science » a été mise fièrement en avant par la CE elle-même au début des années 2000), mais aussi la séparation de l’évaluation des experts de la gestion des risques menant à des décisions sur les autorisations d’OGM (c’est à dire la décision politique finale). Cette directive de 2001 et ses règlements annexes étaient destinés à restaurer la confiance du public. Assombrir davantage pour le public les connaissances scientifiques, et faire de fausses déclarations sur les impacts environnementaux des OGM (comme le gouvernement luxembourgeois de M. Juncker l’a fait, comme d’ailleurs l’Autriche, la France, l’Allemagne, la Grèce, la Hongrie et l’Italie), est davantage susceptible de conforter la méfiance du public. La voie qui se dessine sur les OGM n’est manifestement pas en ligne avec les concepts de « société de la connaissance » et d’ « économie créative »…

Deuxièmement en mai 2014, les ministres de l’environnement de l’UE ont voté pour permettre à chaque pays d’interdire la culture d’OGM sur leur territoire pour des raisons non-scientifiques. Cela est clairement en contradiction avec l’idée défendue depuis 1990 d’une décision commune au niveau européen concernant les OGM. Dans l’histoire de l’UE, il s’agit-là du premier exemple d’un acte de déconstruction européenne. L’UE a aussi fait un pas en arrière en reléguant la science à une place sans importance, qui n’est certainement pas celle de l’« autant de poids » pour le politique que M. Juncker affirme souhaiter.

Troisièmement, la déclaration de M. Juncker va encore plus loin, puisqu’il parle de « l’importation et la transformation » des OGM. Interdire leur importation serait en contradiction avec l’engagement de l’Europe en faveur du libre-échange et relancera inévitablement un affrontement insensé au niveau de l’OMC entre l’Europe et les grands pays producteurs d’OGM. De plus, les producteurs européens de viande et de volaille seraient mis en difficulté économique pour nourrir leurs animaux, en raison de l’augmentation du prix des aliments.