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29/09/2016

Jean Michel Jarre : la culture est la clé du développement durable

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Jean Michel Jarre : la culture est la clé du développement durable

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La culture aujourd’hui est plus que jamais l’une des clés pour le développement durable, estime Jean Michel Jarre, qui est ambassadeur de bonne volonté de l'Unesco. Le musicien regrette que « le monstre administratif » de l’Europe relègue la culture au second plan. Il rend hommage à la France pour promouvoir « l’exception culturelle » à l’échelle universelle.

Bonjour Jean Michel Jarre. Pas besoin d’introduction pour vous. Deux mots pour moi, je viens de l’Europe de l’Est et pour beaucoup de mes contemporains les Beatles, Pink Floyd, Jean Michel Jarre ont changé notre vie. Vous avez accéléré la chute du mur de Berlin. En êtes-vous conscient ?

J’en ai été conscient après coup. Parce que, quand on fait les choses, on ne se rend pas compte par définition de l’impact qu’elles peuvent avoir. C’est vrai que, dès le début de mon travail, j’ai eu des lettres qui venaient de l’Europe de l’Est, des pays de l’Est qui subissaient la dictature soviétique, des lettres qui m’ont beaucoup touchées et encouragées. C'est-à-dire que ma musique a été perçue, dès le départ, comme un symbole d’évasion, de liberté, interdite dans des pays de l’autre côté du mur, et notamment en Russie, en Union soviétique. Ceci a donné un sens supplémentaire à mon travail de créateur et de musicien. Et, dès le départ, j’ai développé des relations personnelles avec un certain nombre de pays, avec la Bulgarie, qui a été l’un des premiers pays où les gens m’ont envoyé des lettres d’encouragement. Paradoxalement, autant que dans mon propre pays. C’est quelque chose qui m’a évidemment touché, qui fait partie de mon ADN, d’une certaine manière.

Vous vous déplacez même plus à l’Est, je pense à la Chine, vous avez fait des concerts dans les pays en développement, je pense au concert au pied des pyramides d’Égypte, qu’est-ce qui vous attire vers ces lieux, est-ce pour mettre en valeur le patrimoine culturel de l’humanité ?

Plusieurs choses. La musique que je fais, la musique électronique, quand j’ai commencé, n’était pas aussi populaire qu’aujourd’hui. Et la question s’est très vite posée : comment la mettre en scène, comment la jouer, comment l’interpréter ? J’ai toujours été assez impliqué dans l’écologie et l’importance de l’environnement, et il me paraissait intéressant de lier la musique aux espaces et aux lieux. Et aussi de pouvoir, le temps d’une nuit, un peu comme les gens du voyage, installer son chapiteau et disparaître le lendemain. Pour moi ça a toujours été ce côté itinérant et poétique du voyage avec sa part de mystère, avec aussi sa part de force. Ce n’est pas un paradoxe : l’éphémère est ce qui reste le plus dans votre cœur.

C’est aussi ce genre de choses que je voulais partager avec le public : être en prise directe avec leur environnement, venir vers eux. C’est ce qui m’a rapproché aussi de l’UNESCO et de l’importance que l’UNESCO a eue, a et aura dans le fait d’identifier clairement un certain nombre de lieux dans le monde qui font partie de notre mémoire collective, mondiale, de notre identité, en tant que terriens, au-delà des frontières, qu’il ne faut pas seulement préserver, mais faire vivre. Et moi en tant que créateur, ce qui m’a intéressé ce n’est pas de considérer ces endroits comme des pierres mortes ou d’avoir une approche muséale des endroits sur lesquels on mettrait une cloche à fromage, parce que tous ces endroits ont été construits à l’époque pour que la société en profite d’une manière ou d’une autre : religieuse, civile ou sociétale, peu importe. Et donc du coup, c’est quelque chose que j’avais envie de célébrer. Et puis la musique, qui n’est pas la chanson, est par définition un langage qui est universel. Et donc je me suis retrouvé avec des invitations, ce n’était pas nécessairement des projets que j’avais en tête, venant de villes et de pays qui me proposent de faire des concerts dans des endroits un peu particuliers, qui évidemment sont toujours des aventures humaines. Ce sont des aventures artistiques, mais ce sont aussi des aventures humaines, que ce soit en Chine, en Égypte, en Afrique, en Amérique, en Russie, dans les pays de l’Est aussi, où j’ai des liens très forts avec la Bulgarie, la Pologne, la Tchéquie, la Hongrie – ce sont des pays qui pour moi comptent énormément.

Cela fait 20 ans que vous êtes ambassadeur de bonne volonté de l’UNESCO. C’est apparemment un travail qui vous a beaucoup rapporté ?

Je me méfie toujours des artistes qui sautent sur des causes, et souvent c’est quelque chose d’ambigu, parce que je ne pense pas que ce soit le rôle des artistes de transformer leur scène en tribune politique. Je pense que ce sont deux métiers différents. En revanche, je pense qu’à partir du moment où on a un contact vers le public, on a une responsabilité, et qu’il y a un certain nombre de choses qu’on peut transmettre à travers sa création.

Ce qui m’a tout de suite séduit à l’UNESCO quand le directeur général de l’époque Federico Mayor m’a proposé d’être ambassadeur des Nations Unies pour l’UNESCO, c’est que cette organisation est la seule qui est non-politique et capable de réfléchir aux problèmes qui vont se présenter dans 25-30 ans, c'est-à-dire de réfléchir au moyen terme et au long terme. Et ceci dans un monde où on ne réfléchit qu’à très court terme.

Ceci est vrai pour les politiques qui sont pris dans des échéances électorales, pour les patrons des grosses entreprises qui sont dans des échéances budgétaires, tandis que l’UNESCO a ce pouvoir de réfléchir aux problèmes de l’humanité de manière objective. C’est quelque chose qui m’a plu et j’ai décidé de m’y consacrer, d’y consacrer une partie de mon temps, et tout simplement d’accompagner les valeurs de l’UNESCO, les campagnes de l’UNESCO dans mon quotidien. C'est-à-dire que chaque fois que j’en ai l’occasion, d’en parler, de promouvoir les idées de l’UNESCO, de faire mieux connaître aussi l’UNESCO qui a une image un peu abstraite pour les gens de la rue.

Comme j’étais très tôt impliqué dans les questions d’environnement, un de mes premiers albums s’appelait Oxygène [1976] et on n’était pas autant à cette époque à s’impliquer, à s’intéresser à l’environnement. On voit qu’aujourd’hui on est arrivé à ce que chacun a conscience de l’environnement et du fait qu’il vaut mieux faire attention à la planète pour les générations futures. Même si tout n’est pas parfait, on y est arrivé.

Et je pense que c’est la même chose en ce qui concerne l’éducation. Aujourd’hui, l’éducation est une priorité comme l’écologie l’a été il y a une trentaine d’années. Je dirais que les trois choses importantes pour le futur, pour paraphraser Irina Bokova, notre directrice générale, c’est l’éducation, l’éducation et l’éducation.

Mais le monde va-t-il mieux aujourd’hui ? Y a-t-il encore une tête de mort qui sort de l’écorce terrestre, comme sur la pochette de votre disque Oxygène ?

Elle est latente. Ce que j’aime dans cette peinture de Michel Granger, c’est une image qui n’est pas nécessairement pessimiste. C’est plutôt un point d’interrogation : où allons-nous en fait ? C’est tout le problème qui est accentué par l'un des tabous de notre société, qui est le problème démographique. C’est par l’éducation qu’on arrivera à mieux comprendre les catastrophes naturelles, à atténuer les extrémismes religieux, et à mieux contrôler la démographie, qui est quelque chose dont on ne parle pas suffisamment à mon avis.

Tous ces thèmes sont des causes chères à l’UNESCO, qui sont prioritaires, je dirais même plus, qui sont primordiales, et c’est la raison pour laquelle je suis extrêmement heureux qu’aujourd’hui la directrice générale à la tête de l’UNESCO soit une femme. Et une femme telle qu’Irina Bokova qui, selon moi, pour des tas de raisons incarne ce que doit être un des grands dirigeants intellectuels de ce monde. C'est-à-dire de faire de la politique au sens grec du terme, de penser à l’avenir de la société, à l’avenir de nos enfants, aux générations futures. Et aussi au fait qu’elle soit bulgare. C’est quelque chose qui pour moi aussi est intéressant. Pourquoi ? Parce que tous les pays de l’Est ont connu pratiquement un siècle de douleur, un siècle de souffrance. Mais on sait que ce qui ne tue pas rend plus fort. Et je suis toujours très frappé par la sagesse des pays de l’Est, au-delà de la Bulgarie, de tous les pays de l’Est. L’Europe de l’Est a justement un rôle je dirai presque médiateur sur le plan intellectuel, à cause justement de ce qui s’est passé au XXe siècle, pour être une sorte de lien, presque sur le plan de l’affect, entre l’Est et l’Ouest, et aussi entre le Nord et le Sud.

Et je pense que le fait que ce soit une femme, la seule femme qui existe à la tête des organisations des Nations unies, est quelque chose d’essentiel. Et je pense que Irina Bokova est totalement en phase avec la manière dont il va falloir traiter le problème de l’éducation, le problème de l’égalité et du traitement des femmes, des enfants bien entendu, le problème de l’écologie, le problème de l’eau, de la culture aussi.

Et cela nous amène au rôle de l’Union européenne par rapport à la culture. Je pense que la culture aujourd’hui est plus que jamais l’une des clés pour le développement durable. Et aussi, au-delà de la culture, la notion de propriété intellectuelle. C'est-à-dire cette fameuse notion de l’exception culturelle qui est extrêmement discutée aujourd’hui en Europe, et sur laquelle M. Barroso a pris position [dans le cadre des négociations pour le Partenariat transatlantique sur le commerce et l’investissement].

On voit que c’est un sujet très bousculé par toute l’évolution d’Internet, etc. Il ne faut pas oublier une chose, c’est que la propriété intellectuelle, c’est l’un des fondements de la démocratie, et le droit des créateurs de pouvoir vivre de leur travail est quelque chose qui concerne chacun. Dans chaque famille, il y a des enfants, des frères, des sœurs, qui veulent être cinéastes, musiciens, photographes, artisans, architectes, etc. Leur création, c’est l’identité de demain. C’est comme cela depuis que les humains sont sur cette planète. Donc ce n’est pas simplement un problème de copyright, ce n’est pas un problème financier – qui va gagner de l’argent. C’est beaucoup plus large que ça. C’est aussi la survie de certains pays en développement. C'est-à-dire des gens à qui on pille le patrimoine aujourd’hui, dans le monde de la pub, de la mode, souvent sans le savoir, sans rétribuer des communautés qui en ont besoin.

Et je pense que l’Europe a un rôle à jouer, parce qu’elle a été et est toujours en avance sur ces questions-là. La manière de respecter la culture et de faire que la culture soit un des piliers de nos sociétés, c’est l’Europe qui a toujours été le fer de lance de cette réflexion, et il faut que ça continue. Avec les Chinois, avec l’Asie, avec les États-Unis, et aussi avoir cette réflexion entre le Nord et le Sud. Et l’UNESCO, évidemment, est au centre de ces réflexions.

Et quand on parle tellement de parité, il serait temps aussi de l’appliquer à la tête des différentes organisations. C’est pourquoi la présence d’Irina Bokova à la tête de l’UNESCO est tellement essentielle aujourd’hui.

L’Union européenne n’est-elle pas trop cloisonnée dans sa répartition des tâches, parce que le commissaire au développement n’est pas responsable de la dimension culturelle ?

Je suis profondément européen, mais l’Europe ce n’est pas Bruxelles. Je dirai par là que Bruxelles subit les cauchemars des services publics de chacun des pays qui s’ajoutent dans cette ville comme un mille-feuille. On souffre, chacun, de trop de complexité administrative. Et Bruxelles, c’est les complexités administratives des pays ajoutées les unes aux autres. Donc c’est totalement kafkaïen. Avec des gens de bonne volonté, qui ne se comprennent pas entre eux, qui se paralysent les uns les autres, et qui fait que les décisions européennes sont un embrouillamini de valses-hésitations et souvent de prises de pied dans le tapis. Malgré tout l’Europe avance, mais elle n’avance pas du tout à la vitesse à laquelle elle devrait avancer. Et on voit bien que tout le monde est plein de bonnes intentions, mais on a enfanté d'un monstre, avec le système administratif de Bruxelles. On a voulu réguler ce qui doit rester spécifique par définition. Ce qui révèle les extrêmes dans les pays européens de manière caricaturale, parce qu’il est évident que ce n’est pas ça la solution.

Évidemment que la culture est au centre de tout ça. La culture, par définition, c’est la spécificité de chacun. C’est la vôtre, c’est la mienne, c’est celle de nos enfants, c’est celle de nos parents. Et on ne peut pas appliquer les mêmes principes et aborder la culture comme on aborde l’agriculture, l’industrie ou n’importe quel autre secteur de nos sociétés. Et, du coup, la culture passe au second plan. Parce que ce n’est pas dans l’ADN des politiques de mettre la culture au premier plan. Cela n’a jamais été. Ça l’a souvent été dans les sociétés en expansion, donc c’est mauvais signe pour nous. Plus on va mettre la culture au second plan, plus on va régresser.

Tout en rendant hommage à mon pays, la France, qui de manière quelquefois maladroite, ce qui n’est pas le cas en ce moment, mais l’a été dans notre histoire, je dois dire, qu’il a mis en avant la culture, de manière flamboyante et de manière visible. Il y a beaucoup de choses qui pourraient fonctionner mieux en France, mais je soutiens notre position vis-à-vis de la culture, c'est-à-dire de faire de la culture une exception, non pas une exception culturelle française, mais faire que dans la société la culture soit exceptionnelle et soit considérée de manière exceptionnelle. Il faut comprendre une fois pour toutes que la culture, c’est un des fondements de la démocratie, un des piliers de la liberté, de l’identité de chacun. Et qu’en défendant notre culture, on défend la culture des autres. Et quand la France dit « attention, l’exception culturelle existe », ce n’est pas l’exception culturelle française qui doit être considérée à part. Distribuer des livres, des films et de la musique, ce n’est pas comme distribuer des yaourts ou des endives. Même si le problème des endives et des yaourts par ailleurs pose problème même à Bruxelles.

Où va la musique ? D’ailleurs je ne suis pas sur que le vinyle n’a pas une meilleure qualité de son que le MP3 ou le CD. Vous qui avez inventé des instruments de musique devez le savoir ?

Effectivement il y a un paradoxe qui est né au moment de l’avènement du CD, qui est que le vinyle avait des défauts, mais était d’une très bonne qualité. On nous a présenté le CD comme le Graal du son et le produit de reproduction sonore qui serait idéal, mais on s’est aperçu que ce n’était pas le cas, que c’était plutôt le 78 tours du numérique, et que c’était moins bon que le vinyle. Ensuite est arrivé le MP3, qui était encore pire que le CD. Donc il y a eu une régression dans la manière de chacun, qui a finalement modifié l’oreille, en bien ou en mal peu importe, mais ça l’a modifié. Et en même temps d’un point de vue technologique, les studios d’enregistrement, pour le cinéma c’est la même chose, n’ont cessé d’évoluer. Il y a un décalage de plus en plus important entre la qualité qu’un musicien peut avoir dans un studio et la manière dont sa musique va être écoutée.

Mais ça va s’équilibrer. La musique du futur va passer nécessairement par un très grand bouleversement de la manière d’écouter. Aujourd’hui on est, à l’époque du numérique, comme à l’époque du début du siècle dernier, quand on écoutait un Gramophone. Avec le MP3, on est dans une situation de Gramophone numérique. Le 21e siècle, je le souhaite et j’en suis convaincu, va permettre d’explorer des manières beaucoup plus subtiles et pertinentes d’apprécier le son et l’image en général.

Comme faire de la musique soi-même ?

Oui.

Et des instruments aussi extraordinaires que le harp laser ?

Bien sûr. Je pense que la lutherie va considérablement évoluer. On le voit déjà avec ce qui se passe avec les tablettes numériques, on peut faire maintenant dans le Thalys, quand on va de Paris à Bruxelles. Cette nouvelle lutherie liée au numérique va faciliter l’accès de la création pour chacun. Je pense que la démocratisation des outils va permettre aussi la démocratisation de la création.

Qu’est-ce qui vous donne envie ? Faire de la musique dans l’espace ?

Il y a quelques années Arthur Clark, l’auteur de 2001 – Odyssée de l’espace, avec lequel j’étais très ami, m’a dit, « toi, tu il faut que tu fasses un concert sur la lune un jour ». Je lui ai répondu : « Arthur, ce n’est pas sérieux, sur la lune il n’y a pas d’atmosphère, le son ne peut pas se diffuser. » Il a dit : « Non, non, mais tu trouveras un moyen, je sais que ça arrivera un jour. »

Donc je n’en sais rien, mais il y a tellement d’endroits et de lieux sur terre, d’ailleurs liés à l’UNESCO entre autres, il y a beaucoup de choses à créer, à faire et à réussir sur cette planète, avant de s’aventurer sur d’autres… Mais on ne sait jamais…