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29/09/2016

Philippe Douste-Blazy: « Les financements innovants sont le plus grand sujet de la politique internationale »

Aide au développement

Philippe Douste-Blazy: « Les financements innovants sont le plus grand sujet de la politique internationale »

Philippe Douste-Blazy, secrétaire général adjoint de l’ONU chargé des financements innovants

L’aide publique au développement souffre d’une baisse conséquente dans plusieurs pays de l’OCDE. Pour financer les besoins croissants des pays en développement, la taxation « indolore » des activités économiques qui bénéficient le plus de la mondialisation représente un relais opportun. La production pétrolière en Afrique pourrait être mise à contribution.

Philippe Douste-Blazy est président d’UNITAID et secrétaire général adjoint de l’ONU chargé de la réflexion sur les financements innovants pour le développement. Il a également été ministre des Affaires étrangères de 2005 à 2007 sous la présidence de Jacques Chirac. 

Nous approchons de 2015, date que la communauté internationale s’est fixée pour atteindre les objectifs du millénaire pour le développement. Les financements en faveur de cette lutte contre l’extrême pauvreté sont-ils adaptés aux défis ?  

 Nous avons à faire à un effet ciseau. Les besoins pour atteindre les objectifs du millénaire pour le développement, puis les objectifs de développement durable post 2015 montent, alors que les recettes pour y parvenir diminuent.

Les besoins augmentent, car il y a un milliard d’êtres humains qui gagnent moins d’un dollar par jour, 4 milliards qui gagnent moins de 8 dollars par jour, et seulement un milliard d’ « happy few » dont nous faisons partie.

Cette population qui doit vivre avec moins d’un dollar par jour n’a pas accès à l’eau potable, à l’éducation, à la santé publique, à l’assainissement et pour plus de la moitié d’entre eux, à l’alimentation.

Il se trouve que ce sont ces populations qui font le plus d’enfants dans le monde. Donc, démographiquement, même s’il y a une diminution du nombre de personnes en situation d’extrême pauvreté en Inde, au Brésil, en Argentine, au Mexique, au Cambodge, au Viêt Nam ou en Chine, il y a une augmentation de la population en situation de pauvreté puisque la natalité est extrêmement élevée.

Parallèlement, les recettes diminuent, car la plupart des pays donateurs sont en faillite ou presque : vous n’allez pas demander à des députés grecs, italiens, portugais, espagnols, français ou même américains d’augmenter d’un ou deux milliards l’aide au développement.

Comment rééquilibrer le financement de la solidarité internationale ?  

Pour faire face à la baisse des recettes et l’augmentation des besoins, il faut miser sur la création de financements innovants.

L’idée est très simple : créer des contributions de solidarité microscopiques et indolores sur les activités économiques qui bénéficient le plus de la mondialisation, telles que les transports aériens, Internet, les transactions financières, le téléphone mobile et les ressources extractives. Par ailleurs, les financements innovants sont prévisibles, stables et additionnels.

Ils représentent pour moi le plus grand sujet de politique internationale au monde. Il ne s’agit pas d’éthique, de morale, d’humanitaire, de santé, mais de politique internationale.

Pensez-vous que le recul des budgets de l’aide publique au développement, notamment en France, est acceptable si ces financements innovants prennent le relais ?

Bien sûr que non, je trouve ça effrayant. Les financements innovants doivent venir en complément de l’aide publique au développement. Ils ne sont pas destinés à permettre aux gouvernements de diminuer leur aide. C’est ce qui se passe actuellement en France, cela ne sert à rien ! 

Par exemple, la taxe sur les billets d’avion ne passe par le Parlement en France: elle est auditée puis arrive dans un fonds de solidarité pour le développement, par décret du gouvernement. Mais Pascal Canfin, l’ancien ministre délégué au développement a accepté l’idée de détourner l’affectation de cette taxe. Au lieu d’avoir un seul décret pour diriger le produit de cette taxe vers Unitaid et l l’Ifim, la facilité internationale pour le financement de la vaccination de l’Alliance mondiale pour les vaccins et l’immunisation (Gavi), on l’utilise désormais pour d’autres engagements. Elle sert à alimenter le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, qui était approvisionné jusqu’ici par le budget de l’État français. Ce qui permet de réduire la contribution française à l’aide au développement !

Mais je voudrais tirer un coup de chapeau à David Cameron, qui a fait 93 milliards de livres sterling d’économie dans son pays tout en sanctuarisant un seul budget : celui du ministère britannique pour le développement international, le DIFD.

Vous êtes également président d’UNITAID, l’organisation internationale d’achats de médicaments à destination des pays en voie de développement dont les fonds proviennent en grande partie d’un financement innovant. Quels résultats avez-vous obtenus ?  

Chez Unitaid, nous avons commencé par la taxe sur chaque billets d’avion : un euro dans la zone euro, un dollar dans la zone dollar et en l’espace de six ans nous avons récolté plus de deux milliards de dollars. Le produit de la taxe est en augmentation progressive. Le Maroc vient de donner son accord pour adopter ce dispositif, le Premier ministre du Japon nous dit qu’il y réfléchit sérieusement. Nous sommes également en discussion avec Emirates et Etihad Airways, et nous allons demander à l’Argentine de s’engager.

Cet argent nous a permis, en nous focalisant sur le sixième objectif du millénaire pour le développement (sida, tuberculose et paludisme), de financer par exemple 355 millions de traitements contre le paludisme ou de traiter 8,5 millions de personnes contre la tuberculose. Grâce à la prévisibilité et la durabilité de notre financement, nous avons également pu baisser le prix des médicaments de 80 % pour les enfants et de 60 % pour les adultes.

Cette idée de financement innovant avance : en France, nous disposons depuis peu d’une taxe sur les transactions financières dont une partie est consacrée au développement et au niveau européen, 11 pays devraient également mettre en place une telle taxe…  

Cette taxe sur les transactions financières a été initialement mise en œuvre par Nicolas Sarkozy à hauteur d’un prélèvement de 0,1 % sur les échanges d’actions et d’obligations ; puis François Hollande l’a passée à 0,2 %. Nous souhaitons actuellement que cette taxe soit élargie à 0,01 % sur les produits dérivés.

Mais il y a surtout une coopération renforcée de 11 pays européens qui acceptent de mettre en place cette TTF, dont l’Allemagne, la Belgique, la Grèce, etc.

La question aujourd’hui n’est donc plus de savoir si l’on fera une taxe sur les transactions financières, car elle est très populaire, mais de savoir à qui va revenir le produit de cette taxe. Et ce n’est pas gagné ! Je voudrais toutefois saluer le fait qu’en France, 15 % de cette taxe revient au développement.

Maintenant que cette taxe européenne est en marche, il faut prendre 15 à 20 % de son produit dans chaque pays participant et le mettre dans deux systèmes multilatéraux : UNITAID pour la santé, quitte à élargir sa vocation initiale, et le Fonds verts pour financer la lutte contre le changement climatique.

Cet argent est collecté dans un but mondial, il doit être affecté à une enveloppe mondiale. Si ces 15 à 20 % vont au budget des États, ce sera comme si l’on n’avait rien fait ! Donc il faut mettre cet argent dans une structure hors budget national. Pour l’heure, la mondialisation de la solidarité ne s’est pas encore faite.

Vous avez également mentionné d’autres secteurs qui pourraient être mis à contribution pour financer la solidarité internationale. Avez-vous des pistes ?

Je suis en train de travailler avec des chefs d’État africains pour instaurer une taxe permettant de prélever 10 centimes par baril de pétrole, mais l’idée est encore très neuve. Cette taxe repose sur un concept très simple : lorsque des compagnies pétrolières arrivent dans un pays, je demande aux chefs d’État qui ont la chance d’avoir des ressources en pétrole de prélever 10 centimes sur les recettes qu’ils touchent pour les reverser à la solidarité internationale. C’est aussi une manière de faire jouer la solidarité Sud-Sud. Ils sont réceptifs, mais l’idée est encore nouvelle et elle doit prendre le temps de se mettre en place.

Il faut garder l’aide publique au développement, mais il faut que l’architecture du développement change progressivement, pour s’appuyer sur les deux sources de financement : l’aide publique et les financements innovants

En 2005, j’ai créé le groupe pilote sur les financements innovants au sein des Nations Unies, dont font partie 64 pays et l’ensemble des organisations internationales. Au sein de ce groupe, nous réfléchissons à la création de financements innovants, dans le cadre des objectifs post-2015. J’aimerais avoir une oreille plus attentive de la part des grands chefs d’États et de gouvernements sur le sujet.   

Propos recueillis par Cécile Barbière