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26/08/2016

Aide au développement : la Commission “doit assumer son rôle politique de rassembleur”

Aide au développement

Aide au développement : la Commission “doit assumer son rôle politique de rassembleur”

Selon Jean-Michel Severino, membre du panel d’experts de l’ONU pour définir les objectifs du développement pour l’après-2015, coordonner les différents acteurs européens est difficile, mais nécessaire.

Jean-Michel Severino a été directeur général de l’Agence française de développement (AFD) pendant neuf ans, entre 2001 et 2010. Auparavant, il a également été directeur pour l’Europe centrale, puis pour l’Asie, à la Banque Mondiale. Depuis 2008, il est le président de Convergences 2015, une platforme de réflexion destinée à réunir l’ensemble des acteurs publics et privés du développement. En 2012, il rejoint le Groupe de haut niveau chargé par le secrétaire général des Nations Unies, Ban Ki-Moon, de définir les objectifs du développement de l’après-2015. 

En 2000, les Etats ont fixé les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD, voir encadré) à atteindre avant 2015. Quel bilan faites-vous?

Le verre est à moitié vide ou à moitié plein. Tous s’accordent pour dire que cette première initiative au niveau global est une réussite. Il y a eu des progrès sur tous les plans, mais tout particulièrement en termes d’accès à l’eau, ou dans le domaine de la santé et de l’éducation. En revanche, il y a encore du retard sur la pauvreté monétaire et dans les indicateurs environnementaux De plus, si l’on jauge le développement des pays du Sud à l’aune des progrès accomplis en Afrique, qui a moins avancé relativement à l’Asie, le bilan peut sembler moins positif.

Un consensus se dégage-t-il sur les objectifs à privilégier pour l’après-2015?

Il est encore trop tôt pour s’avancer. Tout le monde souhaite voir apparaître une nouvelle génération d’OMD. La liste actuelle peut sembler arbitraire. Elle ne reflète pas assez l’importance des questions environnementales et du développement durable, en particulier de l’énergie. Certains souhaitent faire table rase des objectifs de l’OMD, d’autres les reconduire et en corriger les défauts.

Quelle est votre position ?

Je suis partisan d’une assez large refonte, qui conserve néanmoins l’esprit de simplicité des OMD actuels.

En effet, les OMD actuels ne sont plus adaptés. La croissance économique s’est accélérée dans les pays en développement. Or, les objectifs de 2000 privilégient l’approche sociale et poursuivent une logique d’aide au développement d’Etat à Etat, qui néglige la variété des partenaires sur le terrain. L’aide n’est plus uniquement publique, elle provient aujourd’hui en grande partie de fondations, d’entreprises, de capitaux privés. Enfin les questions environnementales ont pris une très grande importance qu’il faut refléter dans les nouveaux OMD et l’approche par des droits (de l’homme, de la femme, etc…) doit être incluse.

Par ailleurs, les objectifs ne sont pas assez différenciés en fonction du niveau de développement des pays. Par conséquent, la perception des progrès peut être faussée. Or passer d’un taux de scolarisation de 10% à 50% constitue déjà un effort gigantesque pour un continent comme l’Afrique.

Vous constatez une multiplication des acteurs. Est-ce une bonne chose?

Elle génère plus d’imagination, de capitaux, de flux, mais les coûts de la coordination, par nature difficile, augmentent. On ne peut contraindre personne : les pays industrialisés ne dissuaderont pas les ONG d’intervenir. La seconde difficulté se trouve du côté des pays bénéficiaires. Seuls certains pays intermédiaires qui dépendent peu de l’aide extérieure, comme le Maroc ou les pays à revenu intermédiaire en général, peuvent dicter leurs conditions. Tel n’est pas le cas des pays dont l’appareil d’Etat et les capacités de planification sont faibles. Les marges de manœuvre sont limitées : il faut en priorité améliorer leurs capacités administratives, ce qui est un travail de long terme.

Quels sont les points forts de la France ? Quelles sont ses spécificités, par rapport à d’autres Etats européens ?

La France a été active dans le domaine de la santé, en matière d’infrastructures et dans le soutien du secteur privé, grâce à l’Agence Française du développement. Elle doit l’une de ses particularités, la coopération décentralisée, au fait que les collectivités locales françaises peuvent faire de la coopération internationale. Et il est d’autant évident qu’une commune comme Montreuil, seconde ville malienne après Bamako, s’intéressera au Mali.

L’aide publique française est critiquée pour son manque de vision politique. La concurrence entre le ministère des Affaires étrangères et le ministère de l’Economie est notamment en cause. Partagez-vous cette critique?

Le ministre chargé du développement n’est pas le seul maître à bord de l’aide publique. Cet éclatement nuit à l’efficacité de l’aide française. Par exemple, aucune vision globale ne définit ce que doit être la part entre l’aide bilatérale et multilatérale, contrairement aux Britanniques, qui surveillent les fonds versés aux institutions internationales et les arbitrent en fonction de leur efficacité. La France est incapable d’accomplir ce travail, car même si les résultats d’une évaluation plaidaient massivement en faveur de plus d’argent dans le système des Nations Unies, par exemple,un ministère pourrait bloquer la décision. Les nouvelles orientations du gouvernement, et par exemple le projet de loi de programmation récemment annoncé, pourraient contribuer à régler ce problème.

Comment l’UE peut-elle s’affirmer sur le terrain de l’aide au développement, par rapport aux Etats-membres ?

L’UE est très utile dans des secteurs qui nécessitent des capitaux très importants et/ou des subventions, par exemple dans les infrastructures ou l’appui budgétaire. Elle peut aussi faciliter la coordination des aides bilatérales et définir des priorités communes : dans ce domaine, la contribution de l’Europe est très estimable. 

Mais la Commission ne doit pas se percevoir comme une institution qui procure une aide « en plus » de celles des Etats-membres, et limitée à quelques secteurs. Elle doit assumer davantage son rôle politique de rassembleur pour une politique de développement conjointe. A l’instar des fonds verticaux, elle peut mettre ses fonds à disposition de projets qui intéressent les Etats-membres, mais dans les conditions qu’elle définit.

Est-ce intéressant pour les Etats, aujourd’hui, de mutualiser leur aide au développement ?

Oui, mais les positions européennes sont variées. Tous les Etats-membres cotisent au budget européen. Certains versent toute leur aide au développement à l’UE, d’autres défendent leur aide bilatérale. Les Anglais ont par exemple le sentiment d’avoir construit, au fil des années, un système d’aide extrêmement performant. Un certain contingent de l’opinion britannique trouve qu’il ne vaut pas la peine de mettre trop d’argent à Bruxelles. La France, elle, insiste sur les contributions multilatérales car elle considère que, plus on met d’argent dans l’Union, plus on en influence le pilotage. Ceci permet en outre de faire pression sur les Etats qui donnent peu d’aide au développement.

Mais la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne contribuent tous les trois beaucoup à l’aide européenne au développement. Qui prend l’avantage au niveau européen ?

C’est très difficile à dire. Cela évolue au fil du temps. Chaque Etat a ses domaines d’intérêt, et finit par y avoir de l’influence. Il ne faut pas oublier que la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne coopèrent de manière intensive en dehors de l’Union européenne. On arrive ainsi à un certain équilibre des rapports de force, et à des compromis à Bruxelles.