Charbon et Banque mondiale, deux menaces pour un seul village au Kosovo

La centrale électrique au charbon "Kosovo A" fournit la plus grande partie de l'électricité consommée dans le pays [Michael Hudson]

Le projet d’extension d’une mine de charbon financée par la Banque mondiale menace le village de Hade, qui avait déjà été dévasté par le conflit de l’ex-Yougoslavie, dans les années 1990.

En 1990, un commando serbe d’hommes cagoulés avait dévasté le village de Hade, dans la montagne kosovar. Après avoir exécuté cinq musulmans, les soldats avaient forcé les autres habitants à monter dans un bus en partance pour l’Albanie et la Macédoine, avant de mettre le feu à toutes les maisons du village.

Une campagne de bombardements de la région par Washington avait suivi, qui avait fini par venir à bout des forces serbes. Les habitants de Hade avaient alors quitté camps de réfugiés et abris de fortune pour retrouver leur village. Un lieu qu’ils ont patiemment reconstruit, en relançant l’élevage de vache, les potagers et en retournant travailler dans la mine de charbon gérée par KEK, la société d’électricité de l’État kosovar.

Le retour au calme n’a pourtant pas duré longtemps.

« Réfugiés du développement »

Hade est à nouveau menacé de destruction. Cette fois, la menace vient du gouvernement kosovar et de la Banque mondiale, le prêteur international qui s’est engagé à promouvoir une « prospérité partagée », selon les habitants et les associations locales.

Le gouvernement du Kosovo, soutenu par les fonds et l’assistance technique de la Banque mondiale, veut faire disparaitre Hade.

Une veine de charbon de lignite prometteuse passe sous les valons entourant le village. KEK souhaite étendre ses opérations minières au territoire du village. De leur côté, les représentants du pays et de la Banque mondiale ont préparé la construction d’une centrale au charbon dans les environs.

Pristina espère ainsi construire une centrale au charbon dernier cri baptisée « Nouveau Kosovo ».

La Banque mondiale et le Trésor américain estiment que l’absence de capacité de production d’électricité au Kosovo, l’un des États les plus pauvres du continent, freine la croissance économique.

Près de 1 000 habitants de Hade ont déjà été forcés à quitter le village. Des milliers d’autres, provenant des villages voisins, se demandent depuis dix ans quand viendra leur tour.

« C’est comme ça depuis dix ans. Nous ne savons même pas quand ça s’arrêtera », explique Skender Grajcevci, un mineur. « C’est pire que la guerre. Pendant la guerre, nous faisions partie de quelque chose. Maintenant, nous nous sentons juste faibles. Où que nous allions, personne ne nous soutient. »

Obilic apartments [Visar Kryeziu/ICIJ]Obilic apartments [Visar Kryeziu/ICIJ]

Skender Grajcevci et d’autres villageois assurent avoir été trompés et maltraités pendant la saga de développement et de déplacement de Hade. Selon eux, la Banque mondiale s’est cachée derrière des détails techniques pour éviter d’assumer les problèmes qui se posaient.

Déplacements forcés

Selon les règles de la Banque mondiale, ses partenaires- gouvernements comme entreprises privées – doivent protéger les personnes affectées par leurs projets de développement du traumatisme de perdre leur foyer ou leur moyen de subsistance. Les gouvernements et entreprises qui reçoivent des prêts doivent donc offrir aux personnes déplacées des conditions de vie égales ou meilleures que celles dont ils jouissaient auparavant.

Dans une plainte enregistrée le 12 juin auprès de l’organe de surveillance de la Banque mondiale elle-même, les représentants des villageois de Hade assurent que l’institution a violé ses propres règles concernant le « déplacement forcé ». Ils affirment que la banque a autorisé le gouvernement inexpérimenté du Kosovo, dans une situation provisoire depuis la déclaration d’indépendance vis-à-vis de la Serbie en 2008, de leur prendre leurs maisons et leurs terres sans compensation équitable et sans projet de déplacement adéquat.

La Banque mondiale estime de pas avoir de responsabilité dans les événements de Hade parce qu’elle n’a pas encore décidé si elle contribuera à l’élaboration d’un paquet de financement de grande échelle pour la construction de la centrale prévue, de 600 mégawatts. Un porte-parole de l’institution a déclaré au Consortium international des journalistes d’investigation que la banque ne décidera pas de donner ou non son soutien à la centrale au charbon avant d’avoir consulté l’opinion publique et d’avoir réalisé des analyses environnementales, sociales et techniques complètes.

Dans une déclaration, l’institution explique ne pas « être impliquée » dans la première vague d’expulsions à Hade il y a dix ans. Elle ajoute qu’une vague d’expulsions plus récente « n’a pas été provoquée par des projets de la Banque », mais a accepté d’aider Pristina à planifier et à surveiller ces déplacements « afin de garantir de bonnes pratiques ».

Le gouvernement kosovar assure pour sa part que les personnes qui ont dû quitter Hade ont été correctement informées et consultées, et qu’elles ont bénéficié de compensations « favorables » pour leurs pertes financières.

A soccer match in front of the apartment buildings where many villagers evicted from Hade now live. [Visar Kryeziu/ICIJ]A soccer match in front of the apartment buildings where many villagers evicted from Hade now live. [Visar Kryeziu/ICIJ]

Les villageois de Hade sont principalement des musulmans d’ethnie albanaise. Ils vivent dans des « mahalas », des quartiers formés autour de familles élargies. Souvent trois ou quatre générations d’une famille cohabitent dans une habitation murée comportant un jardin, et plusieurs bâtisses en béton. Avant que la mine ne se mette à avaler les terres et les maisons, ils étaient pauvres, mais se débrouillaient, assurent les habitants. Ils faisaient pousser des légumes, cuisaient leur pain, vendaient de la viande séchée et récoltaient du charbon à la main pour finir le mois.

L’histoire de Hade est un exemple de l’influence de la Banque mondiale dans les pays en développement, avant même que les accords financiers soient approuvés. C’est aussi un exemple de l’incapacité de l’organisation internationale à utiliser son influence pour s’assurer que ses clients respectent certaines normes.

Trop souvent, le fait que l’institution offre une expertise et étiquette les pays comme des endroits propices ou non aux activités économiques lui donne une influence exagérée sur le terrain. La banque conseille les gouvernements sur l’organisation de leurs économies et sur l’élaboration des lois liées aux droits fonciers et aux évictions. Des années avant l’approbation d’un grand projet, la banque envoie des experts qui aident à trouver d’autres financements et conseillent les emprunteurs à surmonter les obstacles sociaux et légaux.

Les groupes de défense de la nature et des droits de l’Homme estiment que les efforts de la Banque mondiale pour se distancer des évictions de Hade ne correspondent pas à son histoire dans la région et dans d’autres villages des bassins houillers du Kosovo.

La Banque mondiale a commencé à conseiller le gouvernement kosovar sur les questions de déplacement dans la région en 2004. En 2006, elle a approuvé un prêt de plusieurs millions d’euros, destinés aux projets de déplacement et à l’étude de la construction d’une nouvelle centrale au charbon.

La source du problème

L’opposition des villageois n’a pas fait changer le gouvernement d’avis, assurent-ils. Après des années de mécontentement quant à la gestion du processus par le gouvernement, les habitants de Hade ont tenté une nouvelle approche. Ils ont essayé d’obtenir de l’aide de la part d’un pouvoir externe qui se targue d’être un défenseur des personnes en difficultés : la Banque mondiale.

En 2012, les habitants de Hade et d’autres villages des environs ont enregistré une plainte auprès du Comité d’inspection de la Banque mondiale, arguant que la banque n’avait pas évalué correctement toutes les conséquences économiques et environnementales du projet. «Nombre de nos voisins ont été déplacés, et nous ne savons pas combien d’autres devront déménager », martèlent-ils.

Les représentants de la Banque mondiale ont rétorqué que les villageois n’avaient pas le droit de recourir au Comité d’inspection parce que l’institution n’avait pas encore approuvé la « garantie partielle de risque » (51 millions d’euros), considérée comme essentielle à la concrétisation du projet. Selon la banque, leurs problèmes relèvent de « conditions historiques » causées par la gestion des anciennes centrales et n’ont rien à voir avec ses activités.

Le Comité d’inspection a exprimé ses inquiétudes quant à la situation à Hade, mais a expliqué ne rien pouvoir faire. Ses membres ne peuvent pas enquêter parce que le projet était encore à un « stade précoce » et qu’il n’y avait encore « aucune décision ou activité clé » sur laquelle le comité puisse se pencher. « Les personnes touchées auront recours au Comité à un stade plus avancé du processus, si elles le souhaitent », ajoute-t-il.

Les villageois et leurs avocats accusent les représentants de la banque d’utiliser des failles du système pour éviter de prendre leurs responsabilités. Chad Dobson, directeur exécutif de l’ONG Bank Information Center, estime lui aussi que l’argument de l’institution – qu’elle n’est pas responsable des problèmes soulevés avant l’approbation finale d’un paquet de financement – est une « réponse d’avocat » ayant pour seul but de « minimiser l’exposition de la banque ».

Évictions

Pendant que le Comité d’inspection de la Banque mondiale étudiait et rejetait la plainte des habitants de Hade, le gouvernement du Kosovo ne perdait pas de temps et procédait à une autre série d’expulsions dans le quartier de Shala.

Cette fois, la Banque mondiale a joué un rôle plus actif dans les expulsions. Elle a fourni argent et conseil aux représentants kosovars chargés d’élaborer un projet de réinstallation censé respecter les normes internationales.

Au total, 63 foyers, qui abritaient 320 personnes, ont été vidés dans le quartier de Shama, selon la Banque mondiale. Le site de réinstallation, Nouvelle Hade, est cependant resté largement inoccupé. Environ dix familles y ont construits des maisons et y ont emménagé. Les autres se sont installés ailleurs ou vivent toujours dans les logements temporaires.

Un porte-parole du ministère de l’Environnement et de l’aménagement du territoire a expliqué que le ministère avait « fourni toutes les infrastructures à Nouvelle Hade » et avait satisfait les besoins des anciens résidents du village. Dans un communiqué de presse, la Banque mondiale a assuré que KEK et le gouvernement « avaient fait des efforts très sérieux pour gérer le déplacement des habitants de Shala avec professionnalisme et en protégeant les intérêts des foyers affectés ». « Dans l’ensemble, le village de Nouvelle Hade est de bonne qualité et améliorera la qualité de vie des habitants », conclut l’institution.

Dajana Berisha, directrice du forum pour les initiatives civiques, un groupe local qui défend les déplacés de Hade, admet que les autorités ont récemment construit une route pavée dans le nouveau village, mais souligne que d’autres améliorations promises qui pourraient changer le site en communauté n’ont pas encore vu le jour. Il s’agit notamment d’une école, d’une mosquée, d’une clinique médicale et de magasins.

« Ils ont montré aux habitants des photos de ce à quoi ressemblerait Nouvelle Hade », rappelle Dajana Berisha. « Mais presque rien de ce qui a été promis n’existe réellement. »

La semaine dernière, une nouvelle plainte a été enregistrée auprès du Comité d’inspection de la Banque mondiale. Cette plainte insiste sur le fait que les habitants n’estiment pas que le processus de réinstallation protège leurs intérêts.

La banque ne respecte pas ses propres règles, ce qui crée « une fausse certitude au sein du gouvernement, dont les membres estiment se plier aux normes internationales ». Les habitants risquent quant à eux de s’appauvrir, de perdre leur statut de propriétaire, voire de se retrouver sans domicile. Les habitants et anciens habitants de Hade s’estiment forcés de porter le fardeau économique et social de l’exploitation des ressources minières du pays, dont le gouvernement refuse de s’occuper.

Le porte-parole de la Banque mondiale n’a pas souhaité répondre aux questions sur cette nouvelle plainte.

Une lente asphyxie

Quand Armend Grajcevci était petit, il n’arrivait souvent pas à dormir. Il avait peur que sa maison glisse du sommet de la colline pour tomber dans la mine de charbon à ciel ouvert de la vallée.

« Quand j’avais 7 ans, j’avais très peur », explique-t-il. Aujourd’hui, il en a 15. « Et j’ai toujours peur. »

Les opérations minières de KEK sont toujours bien présentes dans son quotidien. Des engins de terrassement grondent au loin. Les camions de charbon passent à toute vitesse sur la route devant l’école du village.

Les forces serbes ont détruit Hade un an avant sa naissance. Aujourd’hui, son village meurt à petit feu. Nombre de ses amis ont dû déménager dans les vagues d’expulsions successives. Le taux de présence à l’école du village a tellement chuté que plusieurs classes ont dû être réunies dans une seule pièce.

Ragip, le père d’Armend, l’a envoyé avec ses frères et sœurs chez des tuteurs pour qu’ils apprennent l’anglais et puissent un jour aller travailler ailleurs.

« Pour qu’ils aient leur propre vie », espère-t-il.

Pour l’instant, Armend et Ragip se battent pour un village qui pourrait bien disparaitre très bientôt. L’expérience du gaz lacrymogène de sa première manifestation n’a pas découragé Armend. Il accompagne son père à toutes les réunions communautaires ou manifestations.

« Je n’arrêterai jamais, parce que je n’aime pas l’injustice », explique Armend.

Cet article fait partie d’une série d’articles sur l’impact du groupe de la Banque mondiale sur les communautés locales partout dans le monde.

Michael Hudson est un rédacteur senior du Consortium International de Journalistes d’Investigation. Visar Prebreza est journaliste à Koha Ditore, un quotidien populaire du Kosovo. Karin Steinberger est journaliste à Süddeutsche Zeitung, un quotidien allemand. Artrit Bytyci a contribué à cet article.