Comment les émergents mènent la danse à la COP21

Laurent Fabius et Xie Zhenhua, le négociateur chinois pour le climat [Ministère des Affaires étrangères/ Bruno Chapiron]

Chine, Inde, Brésil et Afrique du Sud bloquent sur les promesses de financement climat qui n’arrivent pas. Une stratégie qui leur permet, tout comme les Etats-Unis, d’attirer l’attention, aux dépens du reste du monde.

Ce sont les nouvelles stars du climat, et elles avancent en rang serré. La Chine, l’Inde, le Brésil et l’Afrique du Sud se sont rarement aussi bien entendus qu’à la COP 21. « Il ne faut pas avoir peur de notre union, nous avons une approche constructive » assurait la représentante du G77, Mxakato-Diseko la première semaine des négociations.

Leur position s’est confirmée lors d’un épisode révélateur.  Les ministres de l’Environnement de ces 4 pays ont organisé le 8 décembre une conférence de presse, dont le début a failli tourner à l’émeute en raison de la foule venue écouter la bonne parole.

Ceux que l’on appelait il n’y pas si longtemps les émergents sont devenus écrasants, monopolisant l’attention, mais aussi la position des nombreux pays de leur groupe, le G77 + Chine, qui regroupe 133 pays en dépit de son nom.

Les questions financières au cœur du débat

Leur ennemi, c’est la finance, du moins le manque de finance. Ils se sont notamment attachés à démolir l’idée que les pays développés ont déjà consacré 62 milliards de dollars en 2014 au financement climatique, comme le suggérait l’OCDE.

« Nous ne reconnaissons pas les nombres affichés dans cette étude. On ne voit pas l’argent. Il faut préciser qui fournit combien à qui et pour quel projet ! », a ainsi assuré le représentant spécial de la Chine pour le climat, Xie Zhenhua, appelant à insérer dans le projet d’accord actuel des éléments méthodologiques qui mettent tout le monde d’accord.

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« Au Brésil lorsque j’évalue la déforestation, je ne peux pas utiliser des données fournies par un tiers. Ce devrait être la même chose pour mesurer les financements ! », assure la ministre brésilienne de l’Environnement, Izabella Teixeria.

Le ministre indien, lui, évalue les financements climat effectifs à un milliard d’euros, seulement.

Les pays émergents ont aussi dénoncé le fait que les prêts soient intégrés au calcul de la « finance climat ». « Les prêts sont remboursés, il s’agit d’opérations financières, donc en quoi peut-on les intégrer aux calculs ? Ou alors on intègre seulement les intérêts ? On ne sait pas en fait» assure la ministre brésilienne. 

Mobilisation diplomatique des États unis

La mobilisation diplomatique des États unis, venus en force avec de nombreux représentants de leur agence de l’environnement, mais aussi des stars comme Alec Baldwin, Leonardo di Caprio ou Arnold Schwarzenegger, a aussi tourné largement l’attention vers le pays. Dont l’engagement pour le climat est d’autant plus intéressant qu’il s’avère récent, même s’il reste ambigü. Au Bourget, les Américains n’ont cessé de faire salle comble à la moindre allocution d’Al Gore par exemple. La voix de l’ancien candidat à la présidentielle américaine, par ailleurs milliardaire, porte nettement plus que celle des Français mobilisés sur le sujet. Qu’il s’agisse de Nicolas Hulot, Jean-Louis Borloo, Yann-Arthus Bertrand ou Brice Lalonde, leur réputation internationale est quasiment inexistante. Une situation qui met d’autant plus en exergue le manque de leadership de l’UE. 

Parmi les surprises de la COP21, la question du niveau d’ambition qui sera précisé dans l’accord final montre que l’UE n’est pas en pole position.

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Alors qu’une majorité de pays s’est déjà prononcée en faveur d’une modification de l’objectif de 2° à 1,5°, l’UE n’a pas de position tranchée sur le sujet.

« Nous ne sommes pas contre » a simplement commenté le commissaire au climat, Miguel Arias Canete, après avoir lancé une tentative d’alliance de dernière minute avec les pays ACP. 

L’UE a en effet annoncé, mardi 8 décembre, une alliance avec 79 pays de l’alliance Afrique Caraïbes Pacifique, formant un bloc majoritaire certes en nombre de pays, mais à l’influence paradoxalement réduite. Dans une déclaration commune, les deux groupes ont affirmé qu’ils soutenaient le même objectif, à savoir un accord ambitieux et universel, avec un système de révision tous les 5 ans.

« Nous représentons une majorité, et nous voulons un accord ambitieux à Paris » a affirmé le secrétaire général des pays ACP, Patrick Gomes.

La faible mobilisation de l’UE s’ajoute à la déception, mardi, concernant la taxe sur les transactions financières, dont la mise en œuvre a une nouvelle fois été repoussée faute d’avancée concrète dans les négociations entre les pays européens.

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L’ambition climatique a molli

« Si on ne parle de décarbonisation, ce n’est pas possible à cause de la Pologne. Si on évoque l’idée de réviser les échéances, ce n’est pas possible non plus, parce que l’UE n’est pas souple. C’est un manque d’ambition patent de l’UE » regrette Yannick Jadot, eurodéputé Vert participant à la délégation des élus européens à la COP21.

A sa décharge, la position discrète de l’UE dans les négociations s’explique aussi par le fait que l’UE se retrouve co-organisatrice de la conférence. Les positions de l’UE et de la France finissent par se fondre l’une dans l’autre. La France a à cœur d’avoir un accord quoiqu’il arrive, et est plus prête à faire des concessions, qu’à faire grimper le niveau d’ambition.

«Une posture que l’UE a fini par partager, sans vrai motif » observe Yannick Jadot.

Contexte

Les négociations sur le changement climatique ont démarré en 1992, et sont marquées par une conférence internationale annuelle appelée Conférence des Parties, ou COP.

Paris organise la 21ème conférence, au Bourget, début décembre 2015, une conférence qui revêt une importance particulière. Comme à Copenhague en 2009, les Etats doivent trouver un accord pour donner suite au protocole de Kyoto, dont l'objet était de réduire les émissions de CO2 entre 2008 et 2012. L'enjeu est donc de trouver un cadre juridique contraignant ou non.

Les pays développés se sont engagés à apporter 100 milliards de dollars par an d'ici à 2020 à la lutte contre le changement climatique, dont une partie doit transiter par le Fonds vert pour le climat. Cette somme promise par la communauté internationale doit soutenir les pays en développement dans la limitation de leurs émissions de gaz à effet de serre et leur adaptation aux effets du changement climatique, et apparait comme une des conditions d'un accord.

Cet engagement ne couvre par l'intégralité des besoins pour financer la réduction des gaz à effet de serre au niveau mondial, qui sont estimés entre 500 milliards et 1500 milliards d’euros par an.