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08/12/2016

L’UE est prête à financer la « Corée du Nord africaine »

Aide au développement

L’UE est prête à financer la « Corée du Nord africaine »

Alors que les crimes contre l’humanité sont quotidiens en Érythrée, l’UE veut verser une aide au régime autocrate en échange d’une participation à un projet de contrôle des frontières. Un article d’Euractiv Allemagne.

Pour désigner l’Érythrée, certains parlent de « goulag », d’autres de « Corée du Nord africaine ». Le service national, par exemple, doit fournir 400 000 recrues, âgées de 18 à 50 ans, à l’armée et pour la construction des routes dans le pays nord-africain.  Ces personnes doivent ensuite vivre là où le gouvernement les envoie, en échange d’un salaire insuffisant pour nourrir une famille. Les déserteurs sont envoyés en camp de redressement.

Torture, meurtres, travail forcé et discrimination religieuse : les 60 000 personnes qui fuient l’Érythrée chaque année ne manquent pas de raisons d’entreprendre leur voyage. En 2015, ils étaient les demandeurs d’asile les plus nombreux en Europe après les réfugiés syriens.

Le gouvernement aurait « systématiquement violé les droits de l’Homme ces 25 dernières années », a confirmé un rapport récent de l’ONU. Ces atrocités seraient perpétrées par des personnes haut placées de l’État et le parti unique du pays, qui évoluent dans un « climat d’impunité », mais surtout par les forces de l’ordre et les supérieurs militaires, a conclu le juriste australien Mike Smith et son équipe d’investigation aux Nations Unies.

Le Conseil des droits de l’Homme de l’ONU exige que les dirigeants répondent des crimes contre l’humanité qu’ils ont commis devant la Cour pénale internationale de La Haye. L’UE, à la recherche de « partenaires » pour gérer la crise de l’immigration, adopte donc une position controversée en tentant un rapprochement sans condition.

La Commission européenne a prévu d’investir jusqu’à 8 milliards d’euros dans ces nouveaux partenariats, en versant une aide au développement en échange d’un ralentissement des mouvements migratoires et de contrôles aux frontières. Dans le cadre du processus de Khartoum, approuvée en 2014 par 58 États européens et africains, l’UE veut signer des accords avec des régimes africains pourtant douteux.

>> Lire : L’UE décuple son aide à l’Afrique pour lutter contre l’immigration

Ainsi, l’un des partenaires envisagés est l‘Érythrée, dirigée depuis 1993 par le président Isaias Afwerki, alors que le directeur de Frontex, l’agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures de l’UE, avait déclaré le 4 juillet qu’« en Érythrée règne un climat de persécution et de dictature, ces personnes ont besoin de protection ». Le gouvernement autocrate devrait recevoir environ 200 millions d’euros pour aider à combattre les passeurs et les personnes contribuant à la fuite, mais aussi pour renforcer la surveillance des frontières entre l’Érythrée et le Soudan.

La Commission a conscience qu’un partenariat avec l’Érythrée, tout comme avec le Soudan, serait problématique. Bruxelles a récemment abordé la question lors d’une interview avec le Spiegel Online allemand : l’Érythrée ne recevrait des fonds que par le biais d’organisations non-gouvernementales et la société civile. Malgré tout, des discussions seront engagées.

Mirjam van Reisen, professeur pour les relations internationales et directrice du Groupe d’analyse de politique sociétale (GSPA) a exprimé ses doutes : il n’y a pas d’ONG en Érythrée, a-t-elle expliqué. « Les opposants pensent que c’est aberrant que les impôts reviennent à un régime qui favorise les crimes contre l’humanité et gardent les citoyens dans des conditions semblables à l’emprisonnement », a-t-elle ajouté.

Sur la scène internationale, nombreux sont ceux qui avertissent que ces mesures de contrôle des frontières représentent une double menace pour les réfugiés, du côté érythréen et du côté soudanais. Avec cette initiative, des réfugiés qui ont le droit à une protection seraient retenus aux frontières. Une fois retenus au Soudan, ils risquent d’être incarcérés pour désertion et risquent alors la maltraitance, la torture ou la mort.

>> Lire : L’UE, complice de la maltraitance des réfugiés en Libye?

La GIZ contribue au contrôle des frontières

En Allemagne une coopération pour l’aide au développement avec les gouvernements érythréen et soudanais est officiellement exclue, à cause des crimes contre l’humanité qui se sont déroulés dans ces pays. Cependant l’agence de coopération internationale allemande (GIZ) a reçu pour mission de l’UE et du gouvernement fédéral allemand de mener bientôt un projet de contrôle des frontières au Soudan et en Érythrée. Selon les recherches faites par ARD-Magazin et le Spiegel, le projet européen prévoit l’acheminement d’équipements pour la protection des frontières et la formation de forces chargées de la sécurité.

Une porte-parole de la GIZ a confirmé à EurActiv qu’il existait bien des initiatives, financées par un fonds européen, avec l’aide de onze pays, pour « améliorer la gestion des migrations à la corne de l’Afrique » et pour « venir notamment en aide aux pays confrontés aux réseaux criminels de trafiquants d’êtres humains et de passeurs ». Les mesures concrètes n’auraient pas encore été décidées. Les rapports qui annoncent la construction de camps pour y enfermer les réfugiés seraient toutefois infondés.

Une mesure absurde

« Selon moi, l’idée de soutenir le Soudan pour consolider ses frontières avec l’Érythrée est absurde », a critiqué l’experte dans les affaires de l’Érythrée du German Institute of Global and Area Studies (GIGA), Nicole Hirt. «Dans tous les cas, les personnes de 18 à 55 ans ne peuvent pas partir légalement », a-t-elle expliqué dans son analyse sur la situation des hommes en  Érythrée. Mettre des fonds à disposition du gouvernement soudanais pour contrôler des frontières, qui sont déjà sécurisées par l’armée érythréenne, est absurde et contredit tous les mandats concernant la protection des réfugiés, juge-t-elle. « Les émigrants érythréens bénéficient à juste titre du droit à la protection des réfugiés de la part du HCR et ont généralement le droit à l’asile en Allemagne. »

Quelles mesures seraient donc plus pertinentes pour éviter que d’autres Érythréens optent pour la périlleuse voie, souvent mortelle, de la Méditerranée ? Selon Nicole Hirt, l’UE devrait également soutenir les réfugiés érythréens dans les pays voisins, en Éthiopie, au Soudan et au Yemen. « Ils doivent obtenir de meilleures conditions de vie dans les camps et les programmes d’intégration devraient leur fournir de nouvelles perspectives d’avenir », a-t-elle détaillé.

Le point de vue de Mirjam van Reisen est similaire. « Ces réfugiés ont besoin d’endroits sécurisés, où ils seront traités correctement. Pour l’instant, ils n’ont rien dans les camps de réfugiés, pas d’internet, pas d’autorisation à travailler, pas de possibilité d’éducation après l’âge de 13 ans. Et ils risquent constamment d’être renvoyés en Érythrée », a-t-elle confirmé, et a ajouté que « dans ces conditions, il est naturel qu’ils essaient de fuir les camps et d’atteindre l’Europe ».

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