EurActiv.fr

Actualités & débats européens dans votre langue

31/07/2016

L’aide au développement allemande contribue à l’accaparement des terres en Afrique

Aide au développement

L’aide au développement allemande contribue à l’accaparement des terres en Afrique

Oxfam protestors demonstrate against land grabbing. London, 2012. [Oxfam International/Flickr]

Des ONG accusent l’Allemagne de contribuer à l’achat de terres arables par des multinationales. Un article d’EurActiv Allemagne.

« Le gouvernement allemand encourage l’accaparement des terres et l’opacité dans le cadre du programme de coopération en matière d’aide au développement », a déclaré Niema Movassat, la députée allemande de Die Linke.

Des ONG et le parti de gauche radicale Die Linke pointent du doigt le ministère fédéral de la Coopération économique et du développement (BMZ). Selon eux, le BMZ contribue à l’accaparement des terres par des multinationales de l’agriculture, et participe ainsi à la disparition des petits producteurs.

Les activités économiques de la société d’investissement Deutsche Investitions – und Entwicklungsgesellschaft (DEG) est au cœur des critiques. La DEG est née d’une initiative du gouvernement allemand. Il s’agit d’une filiale de la banque publique de crédit pour la reconstruction (KfW). Selon les détracteurs de la DEG, les projets financés par la DEG perpétuent l’appropriation illégale de terres et seraient en contradiction avec les droits de l’Homme.

Or il se trouve que le BMZ joue un rôle important au sein de la DEG : le président du conseil de surveillance est Hans-Joachim Fuchtel, le secrétaire d’État parlementaire du BMZ.

Mais le ministère récuse les accusations relatives aux droits de l’Homme. EurActiv Allemagne a pu consulter la réponse de Hans-Joachim Fuchtel à Die Linke.

Le parti allemand de gauche radicale a demandé au ministère d’éclaircir les critères de sélection et les normes utilisées par la DEG.

En outre, il a demandé les informations détenues par le ministère sur ces différents projets. Enfin, Die Linke a demandé dans quelle mesure la DEG se conformait aux directives de l’ONU contre l’accaparement des terres, appelées « directives volontaires pour une gouvernance responsable des régimes fonciers applicables aux terres, aux pêches et aux forêts dans le contexte de la sécurité alimentaire nationale ».

Le gouvernement allemand a répondu sans ambages qu’il ne disposait pas de telles informations.

Pour l’exécutif allemand, la DEG « fait du bon travail »

Selon Niema Movassat, le gouvernement allemand estime qu’il n’est pas nécessaire de suivre les activités de la DEG. Selon la députée allemande, le gouvernement Merkel III ne semble pas prendre au sérieux la question de l’accaparement des terres et des droits de l’Homme.

« Voici le principe du gouvernement allemand pour évaluer les activités économiques de la DEG : la DEG fait du bon travail, car elle dit qu’elle fait du bon travail », a-t-elle déclaré un brin ironique.

Le gouvernement allemand a indiqué pour sa part qu’il jugeait satisfaisants les mécanismes de contrôle des activités de l’institut. Les procédures de certification interne portant sur l’impact social et environnemental de la DEG reposent sur les normes SFI énoncées par la Banque mondiale.

Mais, aux yeux de Niema Movassat, ces évaluations se rapprochent de la farce. « Ces résultats ne sont pas rendus publics. Par conséquent, il est impossible de déterminer de manière objective si les activités de la DEG promeuvent effectivement un développement durable. »

La DEG, qui a été fondée en 1962, a pour mission de soutenir des initiatives économiques parmi les pays en voie de développement ou récemment industrialisés. Le but étant de mettre en avant une croissance durable et d’améliorer les conditions de vie des populations locales.

Des subventions à une multinationale en Zambie

Selon son rapport d’exercice, la DEG a financé l’année dernière des investissements privés à hauteur de 1,5 milliard d’euros – un record dans l’histoire de l’institut.

La société alimentaire zambienne Zambeef, propriétaire d’environ 100 000 hectares de terres arables dans le pays, a reçu 25 millions de dollars (près de 18,5 millions d’euros).

L’organisation des droits de l’Homme FIAN dénonce aussi cette situation. L’agriculture représente un moyen de subsistance d’environ 85 % de la population en Zambie.

Parmi la population zambienne la plus pauvre, chaque ménage détient seulement 0,6 hectare de terrains – à peine assez pour nourrir une famille, selon l’ONG.

L’expansion rapide du commerce agricole a aggravé les conflits fonciers. Les rivalités sont particulièrement importantes dans les zones où les terres sont fertiles où l’eau est aisément accessible et où les réseaux de transport fonctionnent bien.

« En Zambie, le programme de coopération allemand pour l’aide au développement encourage la concentration des terres aux mains d’une poignée de sociétés agricoles et exacerbe les discriminations existantes qui touchent les petits propriétaires pour l’accès aux ressources de production », explique le conseiller agricole auprès de FIAN, Roman Herre.

Roman Herre est l’auteur d’une étude portant sur l’expansion rapide de l’agro-industrie, de l’accaparement des terres et de l’impact en Zambie des fonds d’investissement public et privé européens.

L’accaparement des terres, une réalité en Sierra Leone

Addax Bioenergy est un autre partenaire de la DEG. Ce producteur d’éthanol est propriétaire de 44 000 hectares en Sierra Leone.

Une étude conduite par plusieurs ONG a révélé que la situation monopolistique d’Addax Bioenergy a un impact négatif sur l’environnement, mais aussi sur la santé des populations locales. En plus, nombre de petits propriétaires se voient accaparer leurs terres, selon la même étude.

Dans les deux pays, le gouvernement allemand a minoré la gravité de la situation en mettant en avant les effets positifs de son action. En Zambie, l’agriculture est le deuxième secteur économique le plus important après le secteur minier. Elle jouerait un rôle clé dans la lutte contre la pauvreté et créerait des emplois dans le monde rural, selon l’exécutif allemand.

En ce moment, poursuit le gouvernement, certaines régions représentent un potentiel agricole considérable.

« Dans ce contexte, les conflits sur l’exploitation des terres en Zambie ont été plutôt l’exception jusqu’à ce jour, selon les données fournies par le gouvernement allemand », justifie le ministère allemand au Développement.

Dans le cas d’Addax Bioenergy, la DEG affirme qu’elle a contribué à la « dissémination de normes industrielles internationales durables éprouvées ». Le gouvernement allemand assure qu’Addax Bioenergy est la première entreprise à obtenir une certification conforme aux recommandations faites par la Roundtable on Sustainable Biomaterials, la table ronde sur les biomatériaux durables.

Selon une étude du réseau sierraléonais pour le droit à l’alimentation (SiLNoRF) et de l’ONG suisse Pain pour le prochain, les activités d’Addax Bioenergy étaient en contradiction avec trois domaines énoncés par la table ronde : la sécurité alimentaire, le consentement préalable, libre et éclairé ainsi que la réinstallation forcée des populations.

Die Linke est excédée par le fait que le BMZ ne fournit toujours aucune donnée sur les activités de la DEG pour déterminer si elles sont conformes aux directives volontaires énoncées par l’ONU.

« Ces directives sont censées éviter l’accaparement des terres. Sur la scène internationale, le gouvernement allemand soutenait avec force l’élaboration [de ces directives] », se rappelle Niema Movassat. « Aujourd’hui, [l’Allemagne] n’encourage même pas les sociétés avec lesquelles elle travaille à s’y conformer. Ceci montre combien le gouvernement allemand est réellement engagé dans la lutte contre l’accaparement des terres ». 

Contexte

Alors que les États tentent de se détacher des énergies fossiles, ils se tournent de plus en plus vers la biomasse, les nouvelles technologies permettant maintenant de la convertir de manière compétitive en combustibles liquides et en électricité.

Toutefois, cherchant des terres bon marché, un climat adapté et des coûts de transports compétitifs, les investisseurs se tournent de plus en plus vers l'Afrique et l'Asie du Sud-Est, où de nombreux pays souffrent d'insécurité alimentaire et disposent de droits fonciers limités.

De tels investissements pourraient déplacer et marginaliser des populations des terres dont elles ont pris soin pendant des générations, mais auxquelles elles ne peuvent officiellement prétendre.