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27/08/2016

L’aide au développement britannique finance aussi le luxe

Aide au développement

L’aide au développement britannique finance aussi le luxe

L'hotel Protea à Lagos, au Nigeria a reçu des financements d'aide au développement. Il propose des chambres à 400 $ la nuit (photo: Protea)

Une enquête du Guardian révèle qu’une partie de l’aide au développement britannique contribue au financement de centres commerciaux ou d’hôtels de luxe à l’île Maurice.

Le Royaume-Uni ne réserve pas son aide au développement aux plus pauvres. Dans certains cas, c’est exactement le contraire qui arrive. Le CDC, la branche d’investissement peu connue du programme d’aide britannique, a investi plus de 260 millions de dollars (186,7 millions d’euros) dans pas moins de 44 sociétés de construction et immobilières en Afrique, en Amérique latine, et en Asie.

Au moins 20 des bénéficiaires sont des hôtels, des centres commerciaux ou encore des entreprises qui construisent ou gèrent des quartiers résidentiels sécurisés et d’autres propriétés de luxe, selon l’enquête menée par le Guardian.

Des aides pour les plus nantis

Le CDC, auparavant appelé le Commonwealth Development Corporation, affirme que ces investissements vont créer des milliers d’emplois pour les classes sociales les plus pauvres, notamment dans le secteur de la construction et des services. Mais certaines ONG britanniques remettent en cause le principe de soutenir l’immobilier haut de gamme avec des fonds destinés à l’aide au développement.

Parmi les investissements faits par le CDC, on peut citer :

  • Au Salvador, une société a reçu 3,3 millions de dollars (2,37 millions d’euros) du CDC en 2004 en vue de construire 10 résidences sécurisées. Ces nouvelles constructions suscitent de plus en plus d’inquiétudes au niveau local, car elles risquent d’entraîner des tensions au niveau de l’approvisionnement en eau et la privatisation des derniers espaces verts restants dans le pays.
  • Au Kenya, 25 millions de dollars (17 millions d’euros) ont été investis dans un gigantesque complexe de 13 hectares à Nairobi. Ce projet, baptisé Garden City, comprend des centaines d’appartements haut de gamme, un hôtel d’affaires, ainsi que le plus grand centre commercial d’Afrique orientale.
  • A l’île Maurice, plus de 24 millions de dollars (17 millions d’euros) ont été transféré vers un promoteur de projets destinés aux classes sociales les plus aisées. Ces projets comprennent notamment un village au bord de l’océan avec villas au front de mer à partir de 500 000 dollars la propriété (359 000 euros) et un pensionnat élitiste géré par le très prestigieux Wellington College du Berkshire, au Royaume-Uni.
  • En Inde, une entreprise soutenue par le CDC a développé ce qui est décrit comme « le premier véritable projet en Asie du Sud d’appartements très haut de gamme destiné à l’international », accueillant « des hommes d’affaires milliardaires, des entrepreneurs de premier plan, des PDG, des directeurs, ainsi que des présidents ».

Le CDC sous le feu de la critique

Le budget consacré au développement britannique fait l’objet d’un examen de plus en plus poussé depuis que le gouvernement a atteint son objectif qui était de consacrer 0,7 % de son RNB à l’aide au développement. Le gouvernement a encouragé le recours aux investissements privés comme pivot de la politique d’aide au développement britannique.

Nick Drearden, directeur du Mouvement pour le développement mondial, a accusé le gouvernement de promouvoir un certain type d’aide au développement « clairement marqué idéologiquement, parfaitement inégalitaire, et hautement financiarisé qui aide avant tout les grosses entreprises plutôt que les personnes ordinaires ».

« Si vous vivez dans un bidonville à Nairobi, voir l’argent destiné à l’aide au développement injecté dans des projets de construction d’appartement de luxe est tout simplement une insulte ».

Un porte-parole du CDC défend cette politique d’investissement. Selon lui, ils collaborent avec des chercheurs et des économistes engagés dans l’aide au développement pour identifier les secteurs les plus créateurs d’emplois.

« Le secteur de la construction a été identifié comme prioritaire étant donné qu’il est celui qui crée le plus grand nombre d’emplois non ou peu qualifiés qui sont traditionnellement accessibles aux personnes les plus démunies dans les pays en développement ».

Le CDC est détenu intégralement par le Département du développement international (DfID). En investissant dans les sociétés privées, le CDC affirme vouloir réduire la pauvreté dans les pays en développement.Ses investissements sont comptabilisés comme des aides et le DfID est son seul et unique actionnaire.

Le CDC investit dans le secteur de la construction de propriétés à travers les États subsahariens du Ghana à la Zambie, ainsi qu’en Inde. Mais, la plupart des projets semblent tout d’abord profiter aux élites.

Une brochure en papier glacé présentant le Garden City de Nairobi, qui propose 400 appartements et maisons de ville de luxe, vante les mérites : « L’eau turquoise des piscines chauffées, les cuisines ultramodernes entièrement équipées, les planchers en bambous, les balustrades vitrées,… la qualité est la caractéristique première du village de Garden City ».

Une brochure sur le village d’Azuri, un lotissement d’une société immobilière de l’océan Indien soutenu par les fonds du CDC, invite ainsi les acheteurs potentiels à « fermer les yeux et à s’imaginer respirer la douce brise de l’océan Indien et de profiter de tout ce que la vie mauricienne a à offrir ».

Azuri propose « un cadre de vie raffiné et de haute qualité » avec des hôtels cinq étoiles dispendieux en bord de mer, comprenant clubs de yachts et spa. Bref, « un environnement idéal pour permettre l’épanouissement du corps et de l’esprit », peut-on lire.

L’opposition remet en cause ces investissements destinés à des biens de très haute gamme. Jim Murphy, secrétaire d’État du “shadow cabinet” à l’aide au développement, a déclaré pour sa part :« Le CDC a été fondé en vue de contribuer à la croissance et de réduire la pauvreté. Il est difficile de comprendre comment le financement d’appartements et de résidences sécurisées de luxe peut être la façon la plus efficace de remplir ces deux objectifs ».

Le CDC rétorque que sa mission est de soutenir la création d’entreprises en vue de générer des emplois en Afrique et dans le sud de l’Asie. Il affirme ainsi que ses investissements assurent l’emploi de plus d’un million de personnes à travers 1 301 projets commerciaux parmi les pays les plus pauvres du monde. Dans le secteur de la construction, selon CDC, ses investissements assurent l’existence de 9 000 emplois directs.

Un porte-parole du DfID a de son côté déclaré : « Chaque investissement est le produit de décisions qui incombent entièrement au CDC et le gouvernement a fixé des règles strictes qui exigent la création d’emplois, le développement économique et la réduction de la pauvreté parmi les pays en développement ».

Le secteur du luxe : la solution ?

En outre, le CDC assure ne pas avoir reçu d’argent supplémentaire du Trésor public depuis 1995 et déclare avoir réinvesti l’argent grâce à la vente d’anciens investissements. Cependant, 765 millions de livres (930 millions d’euros) proviennent directement de l’argent du contribuable. Ceci est le résultat de prêts en cours convertis en action en 2004.

En 2013, le secteur de la construction et de l’immobilier représentait 6,8 % du portefeuille du CDC. Les investissements étaient tout d’abord alloués aux infrastructures (25,2 %), puis aux services financiers (13,6 %). Certains investissements contenus dans le portefeuille du CDC ont été décidés avant la mise en place de la nouvelle stratégie de 2012.

En plus des résidences haut de gamme, le CDC a investi des millions dans des centres commerciaux en Afrique subsaharienne, y compris l’énorme centre commercial près du lac de Jabi à Abuja, la capitale du Nigeria. Le projet vise les objectifs suivants : « répondre aux désirs des Nigérians aux goûts sophistiqués qui veulent accéder à une expérience d’achat exceptionnelle proposant des installations de loisir et des marques haut de gamme ».

Les investissements au Nigeria incluent également deux hôtels Protea, une chaîne achetée récemment par Marriott International. Le prix d’une nuitée à l’hôtel à Lagos s’élève par exemple à 400 dollars (287 euros) la nuit.

La publication de l’enquête du Guardian survient au moment où des inquiétudes émergent quant à l’augmentation des inégalités dans les régions urbaines. Actuellement, plus d’un milliard d’êtres humains vivent en effet dans des bidonvilles.

Dans un entretien avec le Guardian, Joan Clos, directeur exécutif de l’agence ONU-Habitat, a expliqué :« Quand l’injustice prend pied au sein de la population, une atmosphère anxiogène et un sentiment de méfiance généralisée peut apparaître.

« Par conséquent, les zones urbaines deviennent de plus en plus des lieux de ségrégation et de différentiation. Ce n’est pas particulièrement remarquable d’un point de vue social, ni productif d’un point de vue économique ».

Au Kenya, Dereje Alemayehu, directeur d’Aide chrétienne en Afrique orientale, a déclaré pour sa part que les hôtels et les centres commerciaux ne devraient pas être considérés comme des secteurs économiques négligés. « Il y a déjà bien assez d’infrastructures destinées aux touristes, aux expatriés et à la classe moyenne relativement étendue du pays ».