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27/09/2016

L’aide internationale à Gaza serait entravée par Israël

Aide au développement

L’aide internationale à Gaza serait entravée par Israël

Une école palestinienne endommagée durant l'opération Bordure protective, 7 août, ville de Gaza [Jordi Bernabeu Farrús/Flickr]

ÉDITION SPECIALE / Israël bloquerait l’aide destinée à la reconstruction de la bande de Gaza et ne laisserait passer que les matériaux de construction d’origine israélienne, favorisant ainsi son économie.

Alors que le cessez-le-feu entre Israël et la bande de Gaza est entrée en vigueur le 26 août dernier,  la gestion des fonds alloués à la reconstruction du territoire occupé est entièrement aux mains d’Israël, ce qui soulève de sérieuses interrogations. À l’heure actuelle, au moins 65 000 Palestiniens sont sans domicile à la suite du raid israélien qui a duré sept semaines. Les infrastructures de la région, allant des usines de dessalement aux centrales électriques, sont en ruines.

Certes, il n’existe aucune interdiction formelle d’Israël pesant sur l’importation de matériaux de reconstruction non israéliens. Mais une source de l’Union européenne, qui a préféré garder l’anonymat, a expliqué à EurActiv que dans les faits, la sécurité israélienne bloque les matériaux provenant de pays tiers.

« Si vous voulez que du matériel d’aide reçoive l’autorisation d’accès [pour entrer en territoire palestinien], il faudra inévitablement qu’il soit d’origine israélienne » a expliqué un fonctionnaire européen. « Je ne pense pas que vous allez trouver une trace écrite à ce sujet dans la politique officielle [d’Israël], mais c’est ce à quoi vous êtes confronté quand il faut négocier avec les autorités israéliennes. Ceci a pour conséquence d’augmenter les coûts de construction et de transaction, et c’est un problème politique qui doit être réglé », a-t-il ajouté.

« Ce sera très difficile d’exporter du matériel vers Gaza, » selon la même source. « Un grand nombre de nos matériaux destinés à des projets de reconstruction du secteur privé gazaouite ont été bloqués au port d’Ashdod sur des périodes particulièrement longues – des mois pour ne pas dire des années – à un tel point qu’il n’y avait aucune autre option si ce n’est utiliser du matériel d’origine israélienne ».

La même personne a ajouté que cette politique profite à l’économie d’Israël et représente un marché de plusieurs millions d’euros. Selon elle, il s’agit d’une stratégie absolument intentionnelle.

La Commission européenne consacré quelque 300 millions d’euros chaque année à l’aide au développement pour Gaza et la Cisjordanie, et près de 200 millions d’euros à l’aide humanitaire.

Les allégations faites par le fonctionnaire européen ont été confirmées par d’autres organisations internationales contactées par EurActiv. En outre, un rapport publié par l’ONU le 3 septembre dernier vient corroborer globalement ces affirmations.

L’étude présentée par la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement affirme que la moitié de l’aide destinée aux Palestiniens de Cisjordanie et de la bande de Gaza – des marchés captifs selon l’organisme onusien – est en fait utilisée pour combler le déficit commercial d’Israël.

Des biens à double usage

Tel-Aviv impose un blocus complet sur la bande de Gaza depuis 2007, suite à l’accès au pouvoir du Hamas, un mouvement islamique, à l’origine d’attentats suicides et de tirs de rockettes contre l’occupant israélien, qui ont provoqué la mort de centaines de civils.

Néanmoins, l’ONU et certaines ONG protestent contre l’embargo imposé par Israël qui pèse sur la libre circulation des personnes et sur le libre-échange et qui frappe la grande majorité de la population de Gaza, ce qui peut être vu comme une condamnation collective.

Les matériaux de construction, tels que l’acier et le ciment, nécessaires à la reconstruction de Gaza, ont été déclaré par Israël comme étant des biens qui pourraient faire « double usage » – par exemple pour produire des munitions – et qui ne devraient par conséquent n’être importés dans Gaza que par des agences humanitaires et onusiennes sous  supervision israélienne.

Mark Regev, le porte-parole du bureau du premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, a démenti ces allégations quant à sa politique restrictive d’accès à Gaza qui pèserait sur les matériaux de reconstruction.

 « Je sais que […] ce n’est pas vrai », a-t-il dit à EurActiv lors d’une conversation téléphonique de son bureau de Jérusalem. Mark Regev n’a pas été en mesure toutefois de donner des exemples de matériaux de reconstruction non israéliens autorisés dans la bande de Gaza, en faisant référence à des enquêtes sur le Cogat, l’organisation qui coordonne les activités de l’armée dans les territoires palestiniens.

Cet organisme israélien, qui est chargé de coordonner l’entrée des aides sur le territoire gazaoui, n’a pas souhaité répondre aux sollicitations d’EurActiv.

Mais, Amir Rotem, le responsable des relations publiques auprès de Gisha, une ONG israélienne,  a expliqué à EurActiv « qu’il n’y avait pas beaucoup d’autres choix possibles ». « Le marché israélien a le monopole du ciment, que détient par ailleurs une seule et unique cimenterie, et il n’y a pas à ma connaissance de ciment d’origine palestinienne en Cisjordanie. Par conséquent, l’éventail de choix est plutôt réduit ».

« Chutzpah »

Les réactions internationales ont été très vives à la suite des déclarations du fonctionnaire européen.

« Il est scandaleux qu’un pays, qui vient juste de détruire 25 000 maisons gazaoui, demande maintenant à ce que son industrie du secteur du bâtiment tire profit de la reconstruction [de la bande de Gaza] au détriment de la communauté internationale », s’indigné un diplomate occidental à EurActiv.

« C’est un véritable  » chutzpah  » ! [mot d’origine yiddish qui signifie audace, culot] », a-t-il ajouté.

Mahmoud el-Khafif, coordinateur spécial pour l’aide au peuple palestinien auprès de la CNUCED, a déclaré pour sa part à EurActiv que les allégations du fonctionnaire européen étaient fondées.

« Si nous nous jetions un œil sur l’origine de l’acier et du ciment [dans la bande de Gaza], Israël en serait la seule provenance »,  a-t-il suggéré.« Selon moi, en tant qu’économiste, ceci pose de sérieux problèmes. Ce qui arrive à Gaza et ce qui se passe actuellement en Cisjordanie dans la zone de contrôle C est un processus dont l’objectif est de diminuer les capacités de l’économie palestinienne à produire des biens, et la seule option restante est alors d’importer la production israélienne ».

Le 3 septembre, la CNUCED a publié un rapport qui montre que le PIB des territoires occupés palestiniens s’est rétracté, passant d’une croissance économique de 11 % en 2011 à seulement 1,5 % l’année dernière, ce qui est bien en dessous de la croissance démographique de la population palestinienne.

Un futur sombre

Avant même les récents combats, le taux de chômage à Gaza s’élevait à 36 % et le taux de pauvreté était plus élevé que dans les années 90, à l’époque où le processus de paix d’Oslo commençait.

Reconstruire la bande de Gaza devrait prendre une vingtaine d’années sous le régime actuel de restriction israélien, selon un autre rapport rendu public par Shelter Cluster, une ONG sous la présidence du Conseil norvégien pour les réfugiés, et à laquelle prennent part également le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés et la Croix rouge.

Une reconstruction qui sera bien trop tardive pour les Gazaouis. L’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA) a pour sa part annoncé que Gaza sera « un endroit invivable » d’ici 2020, d’une part, à cause de l’accroissement démographique et d’autre part, à cause des pénuries d’eau potable qui devraient sévir dès 2016.

« S’il était prévu que Gaza devienne un endroit invivable d’ici 2020 avant même que le récent conflit éclate, on peut estimer que la région le sera maintenant bien plus tôt », a déclaré à EurActiv Christopher Gunness, porte-parole de l’UNRWA, et qui se trouve actuellement dans la bande de Gaza.

« Avec au moins 20 000 bâtiments résidentiels endommagés, voire détruits, avec des kilomètres d’infrastructures hydrauliques dévastées, avec les millions de litres d’eau usagée rejetée dans la mer quotidiennement, les jours de Gaza sont comptés », a-t-il assuré.

Plus de 2 100 Palestiniens, la plupart des civiles, ont été tués lors de la récente opération israélienne. Tel-Aviv a déploré de son côté la perte de 73 Israéliens, principalement des soldats.

La reconstruction de Gaza pourrait coûter plus de six milliards de dollars, selon le vice-premier ministre palestinien.

Contexte

Israël a occupé la Bande de Gaza et Jérusalem Est suite à la guerre des Six Jours de juin 1967 et a presque tout de suite après entamé la construction de colonies pour y installer des juifs israéliens. Ces colonies sont considérées comme illégales par la Cour internationale de justice et la communauté internationale.

Les colons arguent que les juifs ont vécu sur ces terres il y a bien longtemps et plus récemment suite aux premières vagues de migration sioniste à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècles. Ils affirment que leurs actions s'inscrivent donc dans la continuité.

  Depuis le début du processus d'Oslo, le nombre de colonies a plus que triplé.Lors des discussions d'Oslo, le nombre de colons a plus que triplé atteignant environ 500 000 personnes, dont 300 000 colons dans 121 colonies et une centaine de bastions dans la Bande de Gaza et 200 000 à Jérusalem Est, selon les estimations de l'organisation israélienne de défense des droits de l'Homme B'tselem.

Ces colonies « sont connectées entre elles et à Israël par un réseau élaboré de routes » qui, en plus des zones de sécurité, des postes de contrôle et des murs, permettent de contrôler efficacement 42 % des terres palestiniennes et confinent les Palestiniens dans des ghettos, affirme l'ONG.

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