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22/01/2017

L’UE suspend son aide au Burundi où la situation dégénère

Aide au développement

L’UE suspend son aide au Burundi où la situation dégénère

Frank-Walter Steinmeier

[Estonian Foreign Ministry/Flickr]

Le président du Burundi, Pierre Nkurunziza estime avoir été nommé par Dieu lui-même et brigue un troisième mandat inconstitutionnel. Et ce malgré les appels de la communauté internationale, qui ont officiellement réclamé le report des élections le 11 mai.

Les manifestations au Burundi et les appels de la communauté internationale ne sont pas parvenus à dissuader Pierre Nkurunziza, le président de ce petit pays d’Afrique de l’Ouest, de briguer un troisième mandat, contraire à la Constitution. Le week-end dernier, il a remis sa candidature à la commission électorale.

En conséquence, l’UE, après la Belgique, et les Pays-Bas, a annoncé la suspension de l’aide au développement qu’elle pourvoit au pays. Les aides destinées aux ONG continuent.

L’aide internationale représente environ la moitié du budget du Burundi, dont les pays européens sont les premiers contributeurs. L’émissaire de l’UE dans la région des Grands lacs, Koen Vervaeke, a indiqué que les Vingt-Huit avaient pour le moment versé six des huit millions d’euros affectés à l’organisation des élections.« Il est hors de question de débloquer les deux millions d’euros (manquant) si les conditions d’une élection libre, pacifique et crédible ne sont pas réunies», a-t-il déclaré pendant une conférence de presse à Bujumbura.

Depuis que le parti au pouvoir a opté pour la candidature du président sortant, le 25 avril, des milliers de manifestants sont descendus dans la rue presque tous les jours pour protester contre le président. Au moins 20 personnes ont été tuées pendant des manifestations violentes.

Dimanche 10 mai, un jeune homme accusé d’appartenir à une milice proche du gouvernement, les Imbonerakure, a été brûlé vif. Plusieurs membres de cette milice ont également été lynchés. Les Imbonerakure sont accusés de menacer et d’intimider la population, et particulièrement les Tutsis.

Des centaines de manifestants ont été blessés et un porte-parole du gouvernement a indiqué qu’au moins 600 opposants avaient été arrêtés. Selon les Nations unies, plus de 50 000 personnes ont fui le pays.

UE, Etats-Unis et Suisse ont demandé, mardi 11 avril, que les élections soient reportées.

Berlin s’inquiète pour la stabilité de la région

Trois jours après la nomination de Pierre Nkurunziza, Frank-Walter Steinmeier, le ministre allemand des Affaires étrangères, a envoyé une lettre exprimant son inquiétude à ses homologues du Burundi, du Rwanda, d’Ouganda, du Congo RDC, du Kenya, d’Afrique du Sud et de l’Union africaine.

En 2000, les accords d’Arusha ont mis un terme à 12 ans d’une guerre civile qui a coûté la vie à au moins 300 000 personnes. Le Conseil de sécurité de l’ONU et le secrétaire général de l’Union africaine, Nkosazana Dlamini-Zuma, ont tous deux appelé au respect de l’accord de paix.

« Ces négociations ne devraient pas être remises en question », écrit Frank-Walter Steinmeier dans sa lettre, que le Tagesspiegel a pu obtenir. Selon les accords d’Arusha, le président ne peut pas se représenter aux élections après deux mandats.

Le ministre des Affaires étrangères allemand souligne également que « l’escalade des tensions à l’approche des élections, qui sont souvent accompagnées d’arrestations et d’intimidations souvent violentes à l’encontre des opposants, de la société civile et de la population » « inquiète » le gouvernement, le parlement et le public allemand.

« Par conséquent, la stabilité est menacée au Burundi, ce qui signifie que les conditions de sécurité dans l’ensemble de la région des Grands Lacs sont menacées », continue le ministre.

Frank-Walter Steinmeier fait surtout référence au Rwanda, où, il y a 21 ans, environ un million de Tutsis avaient été assassinés, et à l’est du Congo. En février, le ministre allemand s’était rendu dans la région.

Il était accompagné de la députée Kordula Schulz-Asche (Verts), qui a été témoin du début du génocide et a également travaillé au Burundi.

Après ce déplacement, la députée avait déclaré : « pour le moment, je suis plus inquiète pour le Burundi que pour le Rwanda ».

Dans sa lettre, Frank-Walter Steinmeier menace indirectement le gouvernement du Burundi d’interrompre les aides au développement. À la lumière des négociations gouvernementales de mai 2014, il écrit que « le respect de la démocratie et de l’État de droit, ainsi que le respect des droits de l’Homme » sont « des critères-clés de la coopération » et restent « une référence pour de potentielles négociations futures ».

Un candidat d’opposition

Dimanche, Agathon Rwasa a annoncé sa décision d’être candidat à l’élection présidentielle, face à Pierre Nkurunziza. Comme le président sortant, Agathon Rwasa est un ancien leader hutu rebelle ayant pris part aux négociations des accords d’Arusha.

Pierre Nkurunziza a été nommé par le Parlement en 2005 et assure donc n’avoir été élu par les citoyens que pour un mandat. En 2010, les élections ont cependant été très contestées et boycottées par l’opposition.

L’équilibre des pouvoirs prévu par les accords d’Arusha n’a donc pas été appliqué depuis les élections de 2010. Depuis, le Burundi a été dirigé de facto par un parti unique restreignant systématiquement toutes les libertés.

En 2012, l’International Crisis Group avait déjà écrit une analyse condamnant le contrôle exercé par le parti sur toutes les institutions, qui rend les accords d’Arusha largement obsolètes. Cette analyse, intitulée « Burundi : Bye-bye Arusha », soulignait que le parti au pouvoir utilisait l’appareil sécuritaire à son avantage et préparait des modifications de la Constitution dans la plus grande opacité.

Les pays voisins n’ont pas souhaité commenter la situation de Pierre Nkurunziza, chrétien régénéré, qui estime avoir été désigné par Dieu.

Le président ougandais, Yoweri Museveni, a depuis longtemps réformé la constitution de son pays dans son intérêt et en est à présent à son troisième mandat. Il devrait en briguer un quatrième aux prochaines élections.

Josef Kabila, président du Congo, a réprimé des manifestations dans son pays au début de cette année. Les manifestants tentaient de s’opposer à sa volonté d’être président pour la troisième fois.

Seul Paul Kagame, président rwandais, a réagi. Dans un commentaire sur Twitter, il affirme qu’il n’est pas malin de bringuer un troisième mandat si la population s’y oppose. Paul Kagame est également en train de préparer le terrain pour se présenter une troisième fois aux élections présidentielles lui-même. Il est cependant vrai qu’au Rwanda personne ne manifeste contre cette décision.

Le président rwandais exerce toutefois une telle mainmise sur son pays qu’il serait surprenant de voir une quelconque résistance. Les Rwandais voient leur président comme un garant de la stabilité et de l’assurance qu’un génocide ne se reproduira pas.

La carte ethnique

Depuis la fin du mois d’avril, 25 000 personnes ont fui au Rwanda, 18 000 en Tanzanie et environ 8 000 à l’est du Congo. Lors d’une première analyse, le groupe de réflexion sud-africain Institute for Security Studies avait estimé que la plupart de ces réfugiés ne comptaient pas rentrer au pays.

Nombre d’entre eux ont vendu toutes leurs possessions avant de quitter le Burundi.

À la lumière des conflits de la guerre civile, durant laquelle les factions correspondaient aux ethnies hutue et tutsie, les observateurs politiques au Burundi et à l’étranger s’inquiètent de voir la question ethnique s’immiscer dans ce conflit d’origine politique. Personne ne veut imaginer ce qui pourrait arriver si le conflit dégénère.

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International Crisis Group

Institute for Security Studies