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25/09/2016

L’UE veut instaurer un « cordon sanitaire » autour de l’État islamique

Aide au développement

L’UE veut instaurer un « cordon sanitaire » autour de l’État islamique

Milices de l'EI (Cyprus Mail/Creative Commons)

ÉDITION SPECIALE / L’UE est en train d’examiner la possibilité d’imposer un « cordon sanitaire » autour d’une zone de la taille du Royaume-Uni contrôlée par l’État islamique (EI), en Irak et en Syrie.

Quelque quatre millions de civils serait actuellement de facto sous l’autorité de l’État islamique de l’Irak et du Levant, dans une situation humanitaire dramatique, aggravée par des persécutions religieuses, ethniques et souvent dirigées contre les femmes.

Seules quelques rares ONG sur place ont atteint ces communautés particulièrement vulnérables.

« Nous travaillons actuellement sur un projet de cordon sanitaire autour des zones où se situent ces communautés traquées par l’EI » a expliqué un fonctionnaire européen à EurActiv. « [Un tel dispositif] nous permettrait de contrôler les flux migratoires qui pénètrent les zones contrôlées par l’EI ».

La décapitation du deuxième journaliste américain par l’EI le 4 septembre dernier a été « un véritable électrochoc » pour Bruxelles, aux dires de la même source. Cet évènement a accéléré le processus décisionnel, et a porté cette crise régionale à l’ordre du jour de l’UE.

L’accès humanitaire à ces communautés qui se trouvent derrière les lignes de l’EI était déjà « extrêmement limité et difficile et nous n’avons pas beaucoup de porteurs de projet qui sont prêts à prendre le risque [de mener des actions humanitaires là-bas] », a poursuivi le fonctionnaire. « Nous sommes très actifs et essayons d’acheminer l’aide vers ces régions contrôlées par les forces d’opposition, mais c’est beaucoup plus difficile pour les zones contrôlées par l’EI ».

L’aile politique du Service européen pour l’action extérieure (SEAE) travaille actuellement avec les États membres pour développer une stratégie régionale globale en vue de juguler la menace que représente l’EI, mais aussi la frange extrémiste sunnite en règle générale. Une stratégie structurée autour de mesures antiterroristes, mais qui contient également un volet humanitaire.

Les États membres ne comptent pas entrer en contact directement avec l’EI, mais certains ont engagé des pourparlers via des intermédiaires afin d’assurer l’acheminement de l’aide humanitaire, dans l’espoir d’obtenir des renseignements.

Le Département britannique pour le développement international (DfID) s’est ainsi déclaré satisfait de voir que les ONG ont pu entrer en contact avec l’EI sur des questions pratiques, notamment assurer un passage sûr.

Le DfID fournira conseils et encadrement aux organisations humanitaires sur la manière de procéder. Mais verser de l’argent à l’EI est « plus problématique » et la législation antiterroriste est appliquée à la lettre.

Bruxelles se garde de mener des opérations humanitaires dans les régions contrôlées par l’EI en Syrie.

Une action humanitaire problématique

« L’UE n’a aucune relation avec l’EI et ne compte en établir aucune avec cette entité politique, qui fait partie de la liste noire d’Al-Qaïda dressée par l’ONU », a expliqué Michael Mann, porte-parole de la haute représentante de l’Union pour les affaires étrangères, Catherine Ashton.

Quelques partenaires de l’UE se trouvent encore dans cette région et ont encore accès à ces zones contrôlées par des groupes armés affiliés à l’EI et travaillent « dans un environnement extrêmement complexe », a expliqué le porte-parole. Mais l’UE n’agira pas directement dans la région.

Marius Vanders, le directeur exécutif de Worldvision, une organisation de charité chrétienne qui œuvre dans le nord de l’Irak, explique que son organisation n’a pas à s’excuser pour son action dans les zones contrôlées par l’EI.

« Le besoin humanitaire est là-bas et notre philosophie est que les enfants ne devraient pas avoir à payer pour la classe politique », déclare-t-il, en précisant que Worldvision ne travaille pas avec, ni ne paie, l’IE. « Nous avons juste besoin de coexister avec [ceux] qui contrôlent un territoire, afin de faire notre travail », ajoute-t-il.

Le groupe à la tête de l’État islamique est le plus riche au monde, et, selon certaines sources, détiendrait près de 2 milliards de dollars (1,5 milliard d’euros) issus du marché noir, de la contrebande, du racket, d’échanges de pétrole brut avec certains régimes, dont celui de Bachar Al Assad, pourtant combattu par les groupes djihadistes.

« L’EI est imprévisible », poursuit Marius Vanders. « Ils ne sont pas connus pour leur tendance humanitaire et nous éprouvons des difficultés à atteindre les populations les plus vulnérables ».

En seulement deux semaines en juin, l’ONU a fait état de 757 Irakiens civils tués par l’EI lors de leur avancée à travers les trois provinces du pays.

Le risque d’enlèvement entrave l’action humanitaire

Le risque d’enlèvement menace les Occidentaux qui travaillent dans le voisinage direct de l’EI. Le Britannique David Haines est le troisième otage détenu par l’EI et a été menacé d’exécution dans une vidéo publiée par le groupe islamiste. Selon certaines sources, il est un travailleur humanitaire. Depuis lors, plusieurs organisations humanitaires ont rappelé une partie de leur personnel de la région et n’y restent que ceux indispensables à l’action humanitaire.

« Dans quelle mesure l’UE devrait travailler avec l’EI ? » se demande le directeur de Worldvision. « Puisque l’on considère l’UE comme un acteur humanitaire, elle devrait être guidée par les mêmes principes que les nôtres, donc la réponse devrait être la même », selon lui.

Un fonctionnaire de l’ONU qui travaille depuis dans la région a expliqué sous anonymat dans les grandes lignes que les ONG avaient raison d’essayer d’accéder aux territoires contrôlés par l’EI, mais qu’il était important d’agir dans la plus grande prudence.

« Ces discussions avec l’EI sont très délicates et je suis certain que les ONG sont très prudentes sur la façon dont elles posent le dialogue pour s’assurer que les termes ne soient pas mal compris d’une part, et pour leur sûreté d’autre part », a expliqué le fonctionnaire onusien.

« En Somalie et ailleurs, des dialogues ont lieu afin de permettre un accès aux bénéficiaires ciblés par l’aide humanitaire. Mais dans le contexte de partenariat pour une aide au développement, la question devient particulièrement délicate » vient nuancer le fonctionnaire.

« Personne dans les milieux politiques ne croit que l’EI puisse être vaincue sur le court terme », indique une autre source de l’UE. « Ce sera un long processus », selon elle. 

Contexte

Les insurgés de l'État islamique (EI) sont des salafistes djihadistes qui veulent refonder un califat qui se situerait à cheval entre l'Irak, la Syrie et d'autres États de la région du Levant.

À l'origine financé par les États du Golfe, l'EI a par la suite tiré des fonds supplémentaires grâce à la vente de pétrole brut produit à partir de champs pétrolifères et des raffineries capturés lors de son avancée militaire, mais aussi grâce au trafic de contrebande, au racket et au crime organisé.

Les combattants de l'EI ont traversé le nord de l'Irak durant l'été, faisant reculer les forces kurdes régionales. Mais, face à une action coordonnée des frappes aériennes des États-Unis et le déploiement de milices turco-kurdes, l'EI a dernièrement cédé du terrain, notamment autour de Mossoul.