La Commission prêche la financiarisation du développement

Travaux à Addis Abeba. [DFID/Flickr]

Le soutien public aux investissements dans les pays en développement donne d’excellents résultats, selon un haut responsable de la Commission européenne, qui défend une montée en puissance des financements privés dans l’aide publique au développement.   

Transformer 2 milliards d’euros en 42 milliards d’investissement grâce au soutien de l’aide publique au développement. La technique de financement mixe fait figure de solution miracle pour déclancher l’investissement dans les pays en développement, selon la Commission européenne. 

Avec environ 2 milliards d’euros de subventions, la Commission a réussi à lever plus de 19 milliards d’euros auprès de banques de développement régionales et européennes, qui ont ensuite généré plus de 42 milliards d’investissements, a détaillé le directeur de la DG DEVCO (coopération internationale et développement), Fernando Frutuoso de Melo. 

« C’est excellent. Nous voulons aller encore plus loin », a-t-il déclaré lors d’un évènement organisé par le Centre politique européen le 30 septembre. « Actuellement, nous avons un effet levier de 20 fois le montant initial ».

Effet de levier

La Commission gère 8 facilités d’investissement destinées aux pays en développement qui ont reçu 2,2 milliards d’euros de subventions. Ces instruments obtiennent des fonds du budget européen, du Fonds européen de développement (FED) et des États membres, ainsi que des prêts d’autres institutions financières.

Selon le responsable de la Commission européenne, les financements mixtes peuvent créer des centaines de milliers d’emplois, ce qui, sur un continent comme l’Afrique, est indispensable, étant donné les tendances démographiques et les migrations de masse.

Pour Fernando Frutuoso de Melo, le contrôle et le suivi des programmes sont très importants. La Commission travaille avec des centres de statistiques et de recherche pour trouver un système de surveillance qui serait partagé avec d’autres partenaires, a-t-il commenté, ajoutant que cela pourrait se faire très rapidement grâce aux technologies numériques.

« Nous aurions surement dû faire ça avant », a déclaré le directeur de la DG DEVCO.

Que font les pays Européens ?

Le premier fonds spéculatif pour l’investissement en Afrique a été créé à Londres il y a trois mois, ce qui montre que « les opportunités sont là », a-t-il signalé. 

D’énormes investissements privés arrivent dans les pays africains, notamment dans le secteur manufacturier, et créent des milliers d’emplois. Mais les investisseurs sont Chinois, Indiens, Coréens, Turcs, a précisé Fernando Frutuoso de Melo qui a donc demandé « où sont les pays européens ? ». Que font-ils ?

Pour l’exécutif européen, il ne suffit pas d’encourager l’aide au développement, il est aussi très important de créer les conditions d’investissement, c’est-à-dire améliorer l’environnement juridique et développer des instruments pour soutenir l’agriculture, l’énergie, le climat et la création d’emplois.

En 2014, la Commission a appelé le secteur privé à jouer un rôle majeur dans la création d’une croissance durable et inclusive dans les pays en développement. En Afrique, l’approche vis-à-vis du secteur privé est moins idéologique que dans l’Union européenne, a commenté Fernando de Melo.

Le financement mixte pourrait bouleverser le financement du développement, faire passer l’aide publique au développement (APD) du secteur public au secteur privé et également permettre de remplacer l’APD par des fonds privés.

Pour Fernando de Melo, l’APD n’est plus « LA solution » aux besoins des pays en développement. Il s’agit plus d’un levier pour soutenir les politiques importantes pour le développement.

APD gâchée                  

Toutes les parties prenantes ne sont toutefois pas en faveur des financements mixtes. Le Réseau européen sur la dette et le développement (Eurodad), qui regroupe 46 ONG de 20 pays européens a récemment publié un rapport intitulé « un mélange dangereux ? ». Ce dernier soulève de nombreuses questions liées au mécanisme de financement mixte.

>> Lire : La financiarisation du développement préoccupe les ONG

Eurodad craint, entre autres, que le financement mixte ne gâche les rares ressources allouées à l’APD et que le système manque de transparence. Pour Maria Jose Romero, responsable des politiques chez Eurodad, le programme de la Commission pour le financement mixte est très inquiétant.

« On se demande souvent si ces projets avaient réellement besoin d’un financement public ou s’ils auraient pu voir le jour sans subvention, gâchant ainsi des aides publiques déjà très faibles L’efficacité du financement mixte a même été remise en cause par la Cour des comptes européenne qui a déclaré que pour la période 2007-2013, le besoin de fonds publics n’a été démontré que « pour la moitié des projets examinés », a affirmé Maria José Romero.

>> Lire : Un audit juge des subventions d’aide au développement de l’UE superflues

Le Parlement européen a aussi invité la Commission à s’assurer que les mécanismes de financement mixte soient plus transparents et aient davantage d’impact sur le développement durable. 

Contexte

Depuis 2007, la Commission et les États membres ont créé huit facilités d’investissement régionales qui couvrent l’ensemble de la sphère d’activité de la Commission dans le domaine de la coopération extérieure. Pendant la période 2007-2013, l’Union européenne a alloué 2 106 millions d’euros à ces facilités. Les institutions de financement du développement recensent les projets et déposent des demandes de subventions, qui sont ensuite approuvées par les organes exécutifs composés de la Commission, des États membres et d’autres donateurs.