La « finance climat », joker de la COP21 ?

La « finance climat » apparaît de plus en plus essentielle pour l’élaboration d’un accord universel et pour la décarbonation de l’économie mondiale. Mais attention à ne pas créer une bulle du carbone. Un article de notre partenaire La Tribune

Quel lien entre l’obligation verte en dollars émise la semaine dernière par EDF pour 1,25 milliard (un record à ce jour), le fonds vert porté sur les fonts baptismaux ces prochaines semaines ou encore la taxe carbone qui revient en force dans les débats ? Ce sont autant de visages de la « finance climat ».

Au coeur d’un colloque international à l’Unesco en mai dernier, de plusieurs publications et annonces lors de la réunion des ministres des Finances du G20 et des assemblées annuelles du FMI et de la Banque mondiale la semaine dernière, elle apparaît de plus en plus essentielle à l’élaboration d’un accord climatique universel à Paris en décembre. Et, surtout, indispensable au virage que l’économie mondiale doit opérer pour se désintoxiquer du carbone.

À Lima, ville hôte de la précédente COP20, où étaient opportunément organisés ces derniers événements en fin de semaine dernière, il a beaucoup été question des désormais fameux 100 milliards de dollars (88 milliards d’euros) annuels que les pays riches ont promis de verser aux plus pauvres à l’horizon 2020. Cette enveloppe, qui constitue la brique la plus médiatisée de la finance climat, doit les aider à opérer une transition énergétique durable, mais aussi à s’adapter aux premiers effets du changement climatique.

>>Lire: Les financements pour le climat se font attendre

Comme n’a de cesse de le marteler la présidence française de la COP21, l’identification des sources de financement permettant d’atteindre ce Graal des 100 milliards de dollars d’ici à décembre est une condition sine qua non pour que les pays les plus exposés aux effets du changement climatique adhèrent à un accord universel à Paris. À mesure que l’échéance approche, la valse des chiffres s’accélère. Aux dernières nouvelles, 87 milliards seraient aujourd’hui sécurisés. Ce montant résulte des 62 milliards de fonds (publics, mais aussi privés, mobilisés par effet de levier), recensés dans un rapport de l’OCDE publié le 7 octobre, auxquels s’ajoutent les 15 milliards supplémentaires promis vendredi dernier par les banques de développement à Lima.

Une addition de « choux et de carottes »

Loin de rassurer les ONG, cet engouement récent les inquiéterait presque, car il masque un grand flou concernant l’après-2020. Le même flou a longtemps régné sur la nature des 100 milliards : les ONG réclamaient une majorité de fonds publics, les politiques affirmant régulièrement que pareille somme ne saurait être réunie sans le concours du privé et le fameux effet de levier… Cela n’a pas empêché les grandes puissances économiques de se livrer à une forme de surenchère.

>>Infographie : Financer le développement et la lutte contre le changement climatique

L’Allemagne avait ouvert le bal lors du G7 de juin dernier en annonçant le doublement de son engagement. Le Royaume-Uni, la Chine et… la France lui ont emboîté le pas lors de la Climate Week new-yorkaise de fin septembre. Les questionnements suscités en France par l’annonce de François Hollande (2 milliards supplémentaires pour le climat) à l’ONU le 29 septembre ont amené Michel Sapin à annoncer, lors de la réunion des ministres du G20 de Lima, un amendement au projet de loi de finances 2016 présenté entre-temps afin de le rendre compatible avec ces promesses…

Quoi qu’il en soit, ce montant de 87 milliards s’obtient, selon les ONG, en additionnant « des choux et des carottes ». En l’occurrence, des fonds publics et privés, des prêts et des dons. Seulement 16 % des fonds recensés par le rapport OCDE se composent de dons destinés à financer l’adaptation aux pays les plus pauvres, qui ne peuvent pourtant miser ni sur les prêts, trop risqués au regard de leur situation, ni sur le privé, dissuadé par l’absence de modèle économique des projets ne visant qu’à protéger les populations les plus vulnérables.

Mais le rôle du privé dans la finance climat ne se limite pas à alimenter l’enveloppe des 100 milliards. Au-delà, c’est l’ensemble du système financier qui doit se réformer pour soutenir la transition mondiale vers une économie bas carbone, seule option permettant de maintenir la hausse des températures sous la barre des 2°C. Cette remise à plat, baptisée par ses promoteurs « Shifting the trillions », autrement dit réorienter les milliers de milliards peut emprunter de multiples pistes. Le programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) les a énumérées dans « Le Système financier qu’il nous faut », une boîte à outils de la finance climat publiée le 8 octobre.

Côté réglementation, des marchés du carbone ont déjà été expérimentés dans 40 pays et 20 villes représentant 12% des émissions mondiales, en attendant le marché national chinois (26% des émissions) attendu en 2016. Le cas suédois fait figure d’exemple : premier pays à mettre en place une taxe carbone au début des années 1990, il a connu, depuis, une croissance de 60% et une baisse de ses émissions de 23%.

Dans le privé, de nombreuses initiatives sont illustrées dans les travaux d’un groupe présidé par Ban Ki-moon. « Trends in Private Sector Climate Finance » tire le bilan des initiatives mises en oeuvre au sein du secteur depuis la Climate Week de 2014 à New York. Y figurent l’explosion des obligations vertes à près de 70 milliards de dollars ; le boom des investissements annuels dans les renouvelables (en hausse de 55 % entre 2009 et 2014) ; 1.000 entreprises qui réclament un prix du carbone, dont près de la moitié en utilisent d’ores et déjà en interne…

Aujourd’hui, ce sont 10 banques (dont la Société Générale) représentant 4.000 milliards de dollars d’actifs sous gestion, qui ont publié ensemble le « Manifeste de l’impact positif », une approche fondée sur les effets sociaux et écologiques générés par les investissements. Le secteur des assurances, confronté à l’explosion des primes liées aux effets du changement climatique, n’est pas en reste. Les investisseurs institutionnels sont de plus en plus nombreux à rejoindre le mouvement de désinvestissement des énergies fossiles. Émaillé d’annonces phares telles que celle d’Axa lors du Climate Finance Day de Paris en mai, ce mouvement, né sur quelques campus américains, représente aujourd’hui 2.600 milliards de dollars, 50 fois plus qu’il y a un an, mais une goutte d’eau comparé aux 1.000 milliards de dollars nécessaires chaque année d’ici à 2030 pour verdir l’économie mondiale, selon l’ONG américaine Ceres.

Un risque systémique ?

La finance climat est aujourd’hui plébiscitée sous toutes ses formes. Elle fait même figure de carte maîtresse à quelques semaines de l’ouverture des négociations de Paris. Mais la transition n’est pas exempte de risques. Rachel Kyte, chargée du dossier climat à la Banque mondiale, préconise de gérer la décarbonation de l’économie avec minutie afin d’éviter un choc trop brutal pour les industries polluantes et l’éclatement d’une « bulle carbone ».

>>Lire: Donner un prix au carbone, une équation à multiples inconnues

Évoquant les investissements massifs dans le carbone consentis ces dernières années par de nombreuses entreprises, elle met en garde contre un « risque systémique » qui pourrait menacer l’économie tout entière. Une crainte qui fait écho aux déclarations du chef économiste de BP pour qui, « du fait des préoccupations liées aux émissions de carbone et au changement climatique, il est de moins en moins probable que les réserves mondiales de pétrole puissent jamais être entièrement épuisées ». Mark Carney, gouverneur de la Banque d’Angleterre et président du Forum de stabilité financière mondial, a pour sa part alerté les investisseurs sur le risque de « pertes gigantesques », et appelé de ses vœux une meilleure information des investisseurs sur les risques liés à la transition.

Dans le même esprit, un groupe représentant plus de 1.000 ONG interpelle l’industrie des énergies fossiles pour demander une modification des normes de communication des données permettant plus de transparence sur les risques encourus par leurs activités dans un avenir à 2°C. Autant d’évolutions elles-mêmes constitutives d’une finance climat saine, capable de jouer son rôle dans la protection du climat.