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27/08/2016

Le nouveau canal de Panama inquiète les Nicaraguayens

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Le nouveau canal de Panama inquiète les Nicaraguayens

Les eaux cristallines et la faune du lac Nicaragua sont menacées par le nouveau projet.

[E. Krall/Flickr]

Le projet du Nicaragua de construire un « nouveau canal de Panama » risque de peser sur les peuples indigènes et l’environnement. Un article de notre partenaire El Pais – Planeta Futuro.

En juin 2013, le gouvernement nicaraguayen a promulgué la loi 840, aussi connu sous le nom de « loi du grand canal », pour le développement de l’infrastructure et des transports nicaraguayen. Peu après,  un accord a été conclu avec une entreprise de Hong-Kong pour concevoir, construire et gérer un canal interocéanique. Le consortium chinois HKND entend relier le Pacifique et les Caraïbes grâce à une route de 278 kilomètres, trois fois plus longue, deux fois plus large et plus profond que le canal du Panama.

L’entreprise compte aussi développer d’autres projets comme le plus grand aéroport d’Amérique centrale, des autoroutes, des usines, des complexes hôteliers et deux ports en eaux profondes. Ces travaux titanesques, estimés à 50 milliards de dollars, pourraient créer plus de 200 000 emplois et entrainer une forte croissance économique pour ce deuxième pays le plus pauvre d’Amérique latine après Haïti, selon la Banque mondiale.

Les sacrifices à accepter pour accéder à cette manne économique sont toutefois énormes : tous les droits d’utilisation de la terre, de l’air, de l’eau, des espaces maritimes et des ressources naturelles dont l’entreprise dit avoir besoin pour mener son projet à bien lui ont été accordés, et ce, sans contrepartie financière.

Risques multiples

Des groupes d’opposition au projet ont donc commencé à surgir et à dénoncer le caractère anticonstitutionnel du projet, le manque de consultation, la future perte de souveraineté, et le risque pour les diverses réserves de biosphère. Ils s’inquiètent surtout pour l’une des plus précieuses ressources en eau du pays, le lac Cocibolca [ou lac Nicaragua], par où passera un tiers de la longueur totale du canal, et qui devra subir, en principe, des dragages massifs pour atteindre la profondeur requise.

L’entreprise HKND a remis à la Commission du grand canal du Nicaragua les études d’impacts environnementaux et sociaux. Le gouvernement est en train de les examiner. 

« La loi 840 nuit aux droits du peuple nicaraguayen », affirme Octavio Ortega, membre d’une organisation de défense des intérêts des agriculteurs, des autochtones et des descendants afro-américains concernés par la construction du canal.

La construction du canal promet bel et bien des abus environnementaux et des violations des droits de l’Homme. Le gouvernement nicaraguayen n’a pas correctement consulté les communautés autochtones, alors que 52 % du parcours proposé passe par des terres traditionnelles appartenant au peuple Rama et aux communautés voisines Kriol. Nombreux sont ceux qui craignent que le projet affecte leur manière de vivre et signifie même leur disparition. Les autochtones pourraient en effet perdre leur culture, leurs racines ou leur langue, comme celle de la communauté Bankukuk Taik, le Rama, une langue ancestrale aujourd’hui parlée par quelques dizaines de personnes seulement et qui risque de disparaitre. 

Par ailleurs, le projet pourrait détruire 4 000 kilomètres carrés de forêt tropicale et de marais dont dépendent les peuples autochtones pour survivre. Le manque de transparence inquiète les agriculteurs, les autochtones et les populations en général se trouvant dans le tracé du canal ou dans sa zone d’influence : 10 kilomètres au nord et autant au sud, et qui seront déplacés quand les grandes machines commenceront à s’activer. Cinquante manifestations ont déjà eu lieu dans les villes et communautés affectées. Des milliers de personnes tentent de se faire entendre avec des slogans comme « Ortega [Daniel Ortega est le président] vend notre patrie », « dehors les Chinois » ou « Non au canal ».

Expropriations

Leurs terres passeront entre les mains de l’entreprise chinoise au prix négocié par cette dernière avec le gouvernement de Daniel Ortega, c’est-à-dire selon la valeur cadastrale des propriétés et très en dessous de leur prix d’achat.

Mauricio Fonseca possède une exploitation agricole d’environ 34 hectares au nord de San Miguelito, du côté est du lac Nicaragua, dans laquelle il a investi plus de 15 000 €, mais on lui dit qu’elle n’en vaut que 1 250. «  Avec cette somme, nous ne pourrons même pas construire un semblant de cabane », a déclaré Mauricio.

Même chose pour Roberto Delgado, qui a hérité il y a dix ans d’un terrain près Rivas et d’une vieille maison en bois qu’il a lui-même rénovée et où il vit aujourd’hui avec sa femme Alba et ses trois enfants. « Selon le document qu’ils nous ont envoyé, mes terres et mon foyer valent 10 % de ce que nous avons investi seulement pour faire les travaux. Où veulent-ils que nous allions avec les sommes ridicules qu’ils veulent nous verser ? C’est insultant. J’ai retiré le drapeau sandiniste de ma ferme, je ne m’identifie plus à eux. Ils ne sont plus avec le peuple, mais contre lui », a-t-il martelé.

Un rapport indépendant du centre Humboldt affirme que les conséquences seront beaucoup plus importantes que ce que prétend le gouvernement. Selon l’étude, 24 100 maisons se trouvent dans la zone d’influence directe et 500 000 personnes – et non pas 119 000 comme l’estime le gouvernement – seront expulsées de leurs terres, pas seulement à cause du canal mais aussi à cause de tous les autres projets.

Outre ces expulsions, la construction du canal entrainera aussi des dommages environnementaux irréversibles. La disparition des communautés autochtones ira de pair avec celle des ressources les plus précieuses du Nicaragua. Le plus inquiétant dans tout cela est que le consortium chinois a obtenu le droit de saisir les terres et les ressources naturelles se trouvant sur le tracé du canal. Par ailleurs, la loi adoptée en 2013 stipule que l’entreprise de construction, en l’occurrence HKND, ne sera pas responsable des dommages causés aux forêts ou de la pollution du lac Cocibolca.

Viabilité du projet

Ces derniers mois néanmoins, le gouvernement de Daniel Ortega a semé le doute. Le 15 juillet, durant la visite du président taïwanais, Ma Ying-Jeou, Daniel Ortega lui a proposé de construire un port en eaux profondes à Monkey Point, à seulement six kilomètres de Punta Aguila, où, selon le tracé du canal, se trouvera le port d’entrée des Caraïbes. Une annonce quelque peu irrationnelle, qui a suscité les rumeurs et la méfiance vis-à-vis de la viabilité du mégaprojet. Pour couronner le tout, ces derniers jours, la presse nationale a fait écho de la grave crise que traverse actuellement Wang Jing, le président de l’entreprise HKND, qui a perdu 84 % de sa fortune personnelle et 57 % des actions de son entreprise. Dans les rues, les spéculations vont donc bon train, et certains se plaisent même à croire à l’abandon du projet. Les manifestations ne cesseront pas pour autant, la 54ème étant prévue d’ici peu. Pourtant, les opposants au projet font face à de nombreux obstacles. Le 27 octobre dernier, lors de la manifestation à Managua, les camions des agriculteurs venus des Caraïbes ont par exemple été arrêtés par la police.

Certains enfin ont souligné le fait que le canal de Panama n’était pas utilisé à pleine capacité et qu’il était en train d’être agrandi et rénové, remettant en question la véritable nécessité du projet nicaraguayen.