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11/12/2016

Les anciennes colonies, premières bénéficiaires de l’APD des pays européens

Aide au développement

Les anciennes colonies, premières bénéficiaires de l’APD des pays européens

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La France, le Royaume-Uni, la Belgique, l’Espagne et le Portugal possédaient les plus grands empires coloniaux jusqu’à la moitié du XXème siècle. Aujourd’hui, ils allouent une grande partie de leur aide publique au développement (APD) à leurs anciennes colonies. Un article du réseau EurActiv.

En France, quatrième plus gros donateur au monde en termes de budget, l’aide publique au développement (APD) est clairement orientée vers les anciennes colonies africaines.

>> Voir l’infographie : les pays européens attribuent l’APD à leurs anciennes colonies

France : la francophonie, critère officiel pour l’obtention des aides

« L’aide au développement française a toujours eu une orientation coloniale et linguistique » explique Christian Reboul d’Oxfam France.

« Mais il s’agit d’un critère cohérent puisque les anciennes colonies françaises d’Afrique sont de facto les pays les plus pauvres » poursuit-il.

Depuis 2014, la francophonie est un objectif officiel de la politique de développement française. Après le dernier remaniement ministériel en avril 2014, les portefeuilles du développement et de la francophonie ont été réunis sous la houlette d’Annick Girardin, la nouvelle secrétaire d’État.

La France a ensuite adopté la même année sa première loi d’orientation et de programmation relative à la politique de développement et de solidarité internationale, qui concentre l’aide publique au développement sur deux régions prioritaires : l’Afrique subsaharienne et le bassin méditerranéen. Ces deux régions devraient recevoir 85 % de l’enveloppe française d’APD.

Parmi les objectifs définis par la loi figure également la francophonie. « C’est politiquement plus acceptable d’orienter l’aide française vers les pays francophones que vers les pays de l’ancien empire colonial, mais cela revient exactement au même », reconnait Christian Reboul.

>> Lire : Mariage arrangé entre aide au développement et francophonie

Au sein de la région, le gouvernement français a identifié plus spécifiquement 16 pays pauvres prioritaires : Bénin, Burkina Faso, Burundi, Djibouti, Comores, Ghana, Guinée, Madagascar, Mali, Mauritanie, Niger, Centrafrique, République démocratique du Congo, Tchad, Togo et Sénégal.

Placés sur la liste des priorités françaises en raison de leur faible niveau de développement, ces 16 pays doivent recevoir 50 % de l’APD française. De plus, l’Agence française de développement devra faire bénéficier ces pays des deux tiers de ses prêts.

Parmi les 16 pays pauvres prioritaires, seuls le Ghana et la Mauritanie ne comptent pas le français parmi leurs langues officielles, mais tous sont membres de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF).

Plus important, seuls trois de ces pays n’ont jamais fait partie de l’empire colonial français : la République démocratique du Congo et le Burundi, anciennes colonies belges, ainsi que le Ghana, qui était sous l’influence du Royaume-Uni.

« En fait, le Ghana est peut-être le seul exemple de cette liste d’une influence économique sur le choix des pays. Ce n’est ni une ancienne colonie française ni un pays francophone. Par ailleurs, c’est un pays dont le niveau de développement est de loin supérieur au reste des pays de la liste française », affirme Christian Reboul.

Selon l’entourage de la secrétaire d’État au développement, « la présence du Ghana dans les 16 pays pauvres prioritaires se justifie par l’importance d’une vision régionale, car les pays sont interdépendants et les flux (commerciaux, etc.) sont régionaux ».

>> Lire : L’aide au développement française tombe sous la moyenne européenne

Les pays à revenus intermédiaires en Asie, Amérique Latine et aux Caraïbes profitent aussi de l’aide publique au développement française, mais davantage via des politiques de prêt ou des partenariats économiques, que par le biais de dons.

Les chiffres peuvent pourtant parfois prêter à confusion. En 2012, parmi les 10 principaux bénéficiaires de l’APD française, ne figurait aucun pays prioritaire. Au contraire, les pays émergents se taillaient la part du lion, à l’image de la Chine, du Brésil, du Maroc ou du Vietnam.

« Cette incohérence s’explique facilement par l’important volume de prêt et la très faible part des dons dans l’APD français », explique Christian Reboul.

En effet, la part des dons dans l’aide publique française est plus que modeste. En 2013, sur les 9,8 milliards d’euros, les dons pour les projets bilatéraux n’ont représenté que 312 millions d’euros, soit 3,2 % du total de l’aide française.

Le Royaume-Uni veut cibler les pays où il peut avoir un réel impact

Le Royaume-Uni, principal donateur d’APD d’Europe, a donné l’année dernière 18 milliards d’euros, devenant ainsi le deuxième plus grand donateur d’aide dans le monde, après les États-Unis. Seuls quatre autres États membres de l’UE ont atteint l’objectif de l’ONU de 0,7 % pour l’APD. Le rapport sur l’APD britannique ne révèle pourtant pas la méthode utilisée pour décider quels pays seront bénéficiaires des aides.

Selon les dernières données de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), les sept premiers pays bénéficiaires des aides britanniques sont le Pakistan, l’Éthiopie, l’Inde, le Bangladesh, le Nigéria, l’Afghanistan et la Tanzanie. Parmi ces pays, seuls l’Afghanistan et l’Éthiopie ne sont pas d’anciennes colonies britanniques.

Le Département pour l’aide internationale (DFID) reconnaît que sur les 20 pays qui reçoivent le plus d’aide du Royaume-Uni en 2013, sept sont d’anciennes colonies et un est actuellement un territoire britannique d’outre-mer.

Selon un porte-parole, ce sera au prochain gouvernement de définir les priorités de l’APD, comme l’a fait le cabinet sortant en 2011. À cette époque, il était mentionné qu’ « au vu des résultats du rapport, [le gouvernement britannique] avait décidé d’octroyer davantage d’aide dans les pays où le Royaume-Uni est bien placé pour avoir un impact important et à long terme sur la pauvreté. »

Belgique : je t’aime, moi non plus

Quant à la Belgique, un pays relativement petit de 11 millions d’habitants, elle est le 14ème plus gros donateur au monde, selon les dernières données de l’OCDE.

Les 7 premiers bénéficiaires de l’aide belge sont la République démocratique du Congo, le Burundi, le Rwanda, les territoires palestiniens, le Mali, le Mozambique et le Vietnam. Les trois premiers, qui reçoivent la grande majorité des aides belges, sont d’anciennes colonies de la Belgique.

Les autorités belges ont souligné que l’APD du pays a augmenté de 3,3 % comparé à 2013 et se sont maintenues à 0,45 %, ce qui est légèrement au-dessus de la moyenne européenne de 0.42 %.

>> Lire : Toujours en tête de l’aide au développement dans le monde, l’Europe reste en deçà de son objectif

Selon le Premier ministre adjoint et ministre de la coopération au développement, Alexander De Croo, les aides belges devraient se concentrer davantage sur les pays les moins avancés et sur l’Afrique subsaharienne. Néanmoins, la relation que la Belgique entretient avec ses anciennes colonies est loin d’être facile. En 2008 lors d’une visite à Kinshasa, l’ancien ministre des Affaires étrangères, Karel De Guch, avait dénoncé le manque de transparence dans l’exploitation des ressources minérales de la RDC, allant jusqu’à parler d’un « pays où l’État est absent ». Il a été déclaré persona non grata dans l’ancienne colonie et les relations entre les deux pays ont mis un certain temps à se réchauffer.

La relation avec le Rwanda est encore pire. Suite à la décision du gouvernement de suspendre une partie de son aide au Rwanda, Alexander De Croo a annoncé son intention de fixer des conditions plus strictes sur l’aide aux pays en développement.

>> Lire : L’UE divisée sur l’octroi d’aide au développement en fonction des droits de l’homme

La Belgique a refusé d’attribuer 40 millions d’euros d’aide au Rwanda car le gouvernement n’avait pas respecté ses engagements dans les domaines de la transparence politique, de la bonne gouvernance et de la liberté de la presse. En effet, l’octroi des aides belges dépend de ces engagements.

Le véritable problème réside dans le fait que le président rwandais, Paul Kagame, accuse la Belgique et la France d’être « directement impliquées » dans le génocide de 1994, un massacre de quatre mois au cours duquel près de 800 000 Tutsis et Hutus modérés ont été tués et qui a été déclenché par l’assassinat du président rwandais hutu, Juvenal Habyarimana.

Espagne : intérêts stratégiques

Les sept premiers bénéficiaires des aides espagnoles sont le Pérou, le Maroc, le Salvador, le Nicaragua, l’Équateur et la Bolivie. Seul le Maroc n’a jamais été une colonie espagnole, mais l’Espagne a des intérêts dans le Sahara occidental, un territoire disputé à la frontière du Maroc que l’Espagne a administré de 1884 à 1963.

Interrogé sur le fait que l’Espagne donnait priorité à ses anciennes colonies en Amérique latine, un responsable politique a tout simplement refusé de répondre et préféré mentionner certains documents de l’Agence espagnole pour la coopération internationale (AECID), un organisme rattaché au ministère des Affaires étrangères espagnol.

Parmi les critères d’attribution de l’aide espagnole, les documents mentionnent la nécessité d’agir là où l’effort international est jugé insuffisant et où l’Espagne pourrait jouer un plus grand rôle.

Toutefois, l’Espagne a radicalement réduit son APD à cause de la crise. Par conséquent, le concept de « concentration géographique » a été introduit pour se focaliser sur des régions spécifiques et sur un plus petit nombre de pays.

>> Lire : L’APD en période d’austérité : le développement au détriment des pays les moins avancés ?

Ainsi, sur les 50 pays du dénommé Troisième plan directeur de l’aide au développement espagnole entre 2009 et 2012, seuls 23 pays sont retenus pour le Quatrième plan 2013-2016.

« C’est pour cela que nous devrions nous concentrer sur des zones géographiques où l’Espagne a le plus d’intérêts stratégiques, à savoir l’Amérique latine, l’Afrique du Nord, Afrique subsaharienne et occidentale », a écrit José Manuel García Margallo dans une introduction au Quatrième plan directeur.

Portugal : presque toutes les aides vont aux anciennes colonies

L’exemple le plus frappant est celui du Portugal qui envoie la quasi-totalité de ses aides à ses anciennes colonies. Les sept premiers pays bénéficiaires sont le Cap-Vert, le Mozambique, l’Angola, le Timor-Oriental, Sao-Tomé-Et-Principe et la Guinée-Bissau et sont tous des anciennes colonies portugaises.

Allemagne : des critères moins coloniaux

À l’inverse, l’Allemagne, qui pour des raisons historiques a eu moins de colonies que les autres empires coloniaux précédemment mentionnés, ne leur donne pas la priorité.

L’Allemagne a transféré 10,6 milliards d’euros d’aide au développement à des pays tiers en 2013. Son premier bénéficiaire est l’Afghanistan, avec 459,7 millions d’euros, suivi par l’Inde avec 450,4 millions d’euros, avant la Chine (315 millions d’euros) et la Syrie (257,1 millions d’euros).

Les anciennes colonies allemandes reçoivent des sommes beaucoup moins élevées : la Tanzanie reçoit 139,2 millions d’euros, le Cameroun 89,4 millions d’euros et la Namibie 27,5 millions d’euros. L’Allemagne alloue 23,2 millions d’euros au Togo et 3,8 millions aux Samoa.

Pour les ONG, le gouvernement allemand attribue les aides au développement aux mauvais pays et devrait actualiser sa liste de bénéficiaires. L’Allemagne devrait attribuer ses aides pour combattre l’extrême pauvreté, a déclaré l’organisation ONE. La moitié des fonds devraient être octroyés aux pays les moins avancés, c’est-à-dire aux 48 pays les plus pauvres du monde.

« À ce jour, les principaux bénéficiaires de l’APD allemande sont toujours des pays du G20 et des nouvelles économies industrialisées », a rappelé Andreas Hübers, conseiller politique de ONE.

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