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23/01/2017

Les céréales enrichies, solution miracle ou poudre aux yeux ?

Aide au développement

Les céréales enrichies, solution miracle ou poudre aux yeux ?

Les céréales enrichies en vitamines pourraient enrayer la malnutrition

[Claire/Flickr]

Les aliments enrichis en vitamines et nutriments représentent une solution miracle contre la malnutrition selon certains. Des spécialistes s’interrogent toutefois sur la portée de cet outil.

À Abidjan, la plus grande ville de Côte d’Ivoire, la lutte contre la faim passe par les produits locaux. Marchés et supermarchés proposent les céréales pour enfants de Marie Konaté. Une marque locale, dont les céréales contiennent de grandes quantités de vitamines et de nutriments.

L’astuce est simple, la société de Marie, Protein Kissèe-La (PKL), ajoute aux céréales des vitamines en poudre fournies par l’Alliance mondiale pour une meilleure nutrition (GAIN). « Nombreux sont ceux dans notre pays qui ne mangent pas assez de fruits et de légumes ou qui font trop cuire leurs aliments, ce qui entraine la perte des éléments nutritifs. Les céréales font partie de l’alimentation quotidienne d’un grand nombre de personnes. Non seulement mes céréales changent les habitudes alimentaires des gens, mais elles leur offrent tous les nutriments dont ils ont besoin », explique Marie Konaté.

Une alliance d’organisations internationales et des fondations pour le développement appellent désormais à l’introduction de ces céréales dans les écoles. Enrichir les aliments en vitamines et minéraux est l’option la plus rentable dans la lutte contre la faim, a souligné l’alliance lors d’une conférence internationale à Arusha, en Tanzanie.

« L’enrichissement des denrées alimentaires devrait devenir un pilier essentiel des projets nationaux pour la sécurité alimentaire et nutritionnelle. Si nous n’augmentons pas rapidement la disponibilité et la consommation des aliments enrichis dans les pays, certains objectifs pour le développement durable (ODD) seront irréalisables », peut-on lire dans la déclaration finale des GAIN, du Programme alimentaire mondial, de l’Union africaine, de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), de l’UNICEF et de la Fondation Gates, entre autres.

« La mesure la plus rentable face à la malnutrition »

L’idée d’enrichir les aliments n’est pas nouvelle. Ces dix dernières années, de nombreuses avancées ont été réalisées dans ce domaine, grâce au sel enrichi en iode notamment. Malgré tout, la famine sévère et les conflits armés ces dernières années ont fait disparaitre la question de la nutrition des radars. « Nous ne devons pas briser l’élan positif que nous avons construit par le passé », peut-on lire dans la déclaration d’Arusha.

Les conséquences de la faim invisible sont fatales. Selon une récente étude réalisée par GAIN, environ 50 % des décès d’enfants de moins de 5 ans auraient pu être évités s’ils avaient été mieux nourris, et les carences en fer génèrent 20 % des morts des mères. Un quart des enfants de la planète souffrent d’un retard de développement. La FAO estime que les pertes économiques annuelles se situent entre 2 et 3 %.

150 millions de dollars pour un milliard de personnes

Le rapport de GAIN insiste sur le fait que l’enrichissement des aliments est très rentable. Les auteurs font référence aux chiffres de 2008 du du Consensus Copenhaguen Center. Selon ces données, l’enrichissement en iode coute 5 centimes de dollars par personne par an. Grâce à une plus grande productivité des travailleurs et à moins de pression sur les systèmes de santé nationaux, cette mesure pourrait avoir un retour sur investissement de 26 dollars par personne, soit 30 fois l’investissement de départ.

Les signataires de la déclaration d’Arusha ont aussi réclamé davantage de fonds publics pour financer le programme d’enrichissement. Environ 150 millions de dollars seraient suffisants pour établir le programme dans 25 pays en développement pour 15 ans. Ainsi, un milliard de personnes supplémentaires pourraient bénéficier d’un tel programme. Les organisations ont aussi demandé un « effort massif » pour améliorer la surveillance et la réglementation du programme. Les pays industrialisés devraient aider les pays en développement à légiférer et à mener des inspections, pour que la nourriture produite soit de qualité.

« L’enrichissement ne lutte que contre les symptômes »

Pour l’organisation allemande World Hunger Aid, l’enrichissement et les suppléments alimentaires sont en effet utiles lors des crises et des catastrophes, ou durant la grossesse et la maternité. Toutefois, cette approche ne devrait pas être perçue comme la panacée de la lutte contre la malnutrition, explique Andrea Sonntag, l’un des nutritionnistes de l’organisation, lors d’une interview avec EurActiv Allemagne. « L’enrichissement [des aliments] ne fait que combattre les symptômes de la malnutrition, et pas ses causes. »

En finir avec la malnutrition nécessite une stratégie globale pour la coopération du développement, avec des objectifs tels que la diversification agricole, une alimentation équilibrée, de l’eau potable, l’éducation, l’autonomisation des femmes et une hausse du revenu local. « La principale cause de malnutrition est que ceux qui en souffrent n’ont pas les moyens d’acheter des aliments sains », explique Andrea Sonntag.

Elle s’inquiète aussi des possibles conflits d’intérêts : « avec les programmes d’enrichissement, les organisations internationales et les gouvernements ouvrent de nouveaux marchés au secteur privé ». L’objectif de l’aide internationale devrait être d’améliorer la santé des pays en développement. Selon Andrea Sonntag, « les intérêts des multinationales, comme par exemple l’enrichissement des sodas en vitamines et minéraux pour promouvoir des modes de vie sains, ne devraient pas être légitimés ni soutenus dans la lutte contre la malnutrition ».

La nutritionniste pense que l’argent public réclamé pour l’enrichissement n’est pas nécessaire. « Le secteur privé est capable de financer cela tout seul. L’argent public devrait être mieux utilisé, pour promouvoir une alimentation équilibrée basée sur des aliments nutritifs et disponibles au niveau local par exemple. Jusqu’à présent, le potentiel a été sous-exploité, c’est le cas des fruits du baobab au Kenya, qui est riche en vitamine C et en calcium », a précisé Andrea Sonntag,

Le responsable de GAIN, Marc van Ameringen, n’est pas d’accord. « Oui, il existe de nombreuses façons de combattre la malnutrition. Il est prouvé que l’enrichissement des aliments est l’une des mesures les plus sûres et les plus rentables pour s’attaquer à la faim invisible à grande échelle », a-t-il expliqué. « Il faut garder en tête que les aliments de base tels que le blé, les céréales et le riz font tous partie de l’alimentation quotidienne des mères et de leurs enfants. L’enrichissement des aliments est conçu pour renforcer au fur et à mesure et sans risque les réserves de micronutriments chez les gens », a-t-il ajouté. 

Contexte

Les enfants et les jeunes mères sont les plus sujets à la malnutrition, notamment durant les 1 000 premiers jours. Les mères doivent se nourrir convenablement pour aider au développement de l’enfant dans le ventre et ensuite, pour l’allaitement. Environ 50 % des enfants de moins de 5 ans souffrent d’anémie, ainsi que d’un développement physique et cognitif perturbé. Environ 190 millions d’enfants en bas âge souffrent de carence en vitamine A, ce qui peut causer une cécité infantile et un affaiblissement du système immunitaire. Selon les experts, une alimentation équilibrée améliore les résultats des enfants à l’école. Chez les adultes, cela peut se traduire par une hausse du salaire de 20 %.