Les entreprises veulent que les politiques prennent leurs responsabilités à Rio

EDITION SPECIALE / Les défenseurs de l’environnement qui craignent que le Sommet de la Terre à Rio de Janeiro n’aboutisse pas à des objectifs contraignants en faveur de la durabilité pourraient disposer d'alliés insoupçonnés : les grandes multinationales.

Certaines des plus grandes entreprises du monde ont déclaré souhaiter que la conférence de l'ONU sur le développement durable de cette semaine débouche sur des objectifs clairs en matière d'énergie et de développement vert.

« Nous sommes très inquiets quant au manque d'ambition et d'élan de la communauté internationale lorsqu'il s'agit d'opérer des changements », a affirmé par téléphone en direct de Rio Peter Paul Van De Wijs, directeur du World Business Council on Sustainable Development (WBCSD).

M. Van De Wijs a notamment rappelé les débats houleux qui se sont tenus sur les normes contraignantes de l'Union européenne en matière d'efficacité énergétique et de réduction de la consommation des carburants fossiles. Il a relayé les inquiétudes des écologistes qui craignent que la conférence de Rio ne donne pas de résultats substantiels.

« Trop de manoeuvres politiques polluent ces discussions, il faudrait plutôt relayer l'avis de la société au sens large et prendre des responsabilités », a expliqué M. Van De Wijs, ancien dirigeant de l'équipe en charge de la stratégie mondiale pour l'eau chez Dow Chemical.  « Il est donc tout à fait exceptionnel de voir les entreprises directement appeler à davantage d'objectifs, d'actions et à une réglementation plus pertinente. »

Rien que des mots ?

Annoncée comme la plus grande conférence de l'histoire des Nations unies, cette réunion a lieu vingt ans après le premier Sommet de la Terre à Rio, peu après la guerre froide. Les dirigeants réunis à Rio de Janeiro devraient prononcer des discours sur la sécurité alimentaire et l'énergie. Une ébauche de conclusions intitulée « The Future We Want », contient bien peu des objectifs contraignants et des engagements espérés par les fonctionnaires européens et les militants écologistes.

« Lorsqu'on veut quelque chose, il faut se fixer des objectifs, mais aussi des étapes, pour concrétiser le projet », a déclaré Jan Zijderveld, le président d'Unilever en Europe occidentale, lors d'un récent entretien.

« Comment mesurer le succès d'une opération sans objectifs ? Comment savoir si l'on est sur la bonne voie ? Comment responsabiliser les gens pour ce qu'ils ont fait ou ce qu'ils n'ont pas fait ? »

Cette année, le Forum économique mondial, qui représente 1 000 des plus grandes entreprises au monde, a exhorté les gouvernements réunis à Rio à élaborer « des objectifs ambitieux, universels et équitables pour le développement durable » et à encourager les partenariats public-privé afin de relevé les défis du développement et de l'écologie.

Rhétorique verte

Pourtant, certaines organisations militantes ne croient pas au discours des multinationales à Rio.

Les Amis de la Terre, une organisation mondiale pour la conservation, a lancé une pétition, afin de contrer la pression exercée par les entreprises sur les Nations unies pour que des solutions fondées sur le marché soient adoptées.

L’Observatoire de l'Europe industrielle, une organisation bruxelloise qui contrôle les groupes de pression dans l'UE, a accusé les entreprises de s'être prêtées à un « lobbying intensif » lors du Sommet de la Terre de Johannesbourg en 2002. À Rio, l'Observatoire a tiré la sonnette d'alarme face au « niveau sans précédent de l'activité industrielle ».

« [À Johannesbourg], l'industrie avait présenté une myriade d'initiatives volontaires destinées à résoudre les problèmes sociaux et environnementaux », a déclaré l'organisation dans un communiqué publié la veille de la conférence Rio+20. « Cette campagne de propagande a eu l'effet désiré, en donnant une image verte à des entreprises dont les activités sont loin d'être durables ou responsables d'un point de vue social. »

Les gouvernements ne peuvent pas tout faire

Certains experts affirment que quelles que soient les décisions prises à Rio, les actions nécessaires face à l'augmentation de la population et à la demande croissante en ressources naturelles nécessiteront bien plus que l'intervention des gouvernements.

« L'ampleur du problème est telle que tous les pays doivent mettre sur pied des institutions et des mécanismes politiques qui envoient un signal aux citoyens quant à la raréfaction des ressources, au fait que l'environnement n'a pas une capacité d'absorption suffisante et que nous devons avoir un mode de vie plus efficace », a expliqué Simon Upton, directeur de la direction de l'environnement de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

« Ce sont les consommateurs qui stimulent l'économie, c'est à eux que nous devons adresser ces messages. Cela ne concerne pas seulement les gouvernements. »

Pour le dirigeant d'Unilever Europe, les entreprises doivent être prêtes à s'engager davantage pour protéger les ressources.

« Les institutions traditionnelles qui s'occupaient de ce genre de choses (les gouvernements) n'y parviennent pas, que ce soit en ce qui concerne l'accord de Copenhague [pour le climat] ou d'autres objectifs décidés lors de ce genre d'événements », a expliqué M. Zijderveld lors d'un entretien accordé à EURACTIV.

Il a déclaré que les grandes entreprises devaient trouver de nouveaux moyens de se développer et de faire des bénéfices. « Mais avec tous les défis auxquels le monde est confronté, comme la raréfaction de l'eau et des produits alimentaires, nous devons prendre nos responsabilités et développer un nouveau modèle commercial. »

Réactions

Kris Gopalakrishnan, président du Business Action for Sustainable Development et co-président exécutif d'Infosys, a déclaré dans un communiqué à Rio :

« Il nous faut un nouveau cadre de coopération où les entreprises, les gouvernements et la société civile travaillent ensemble pour trouver des solutions aux vrais problèmes du monde. Rio+20 est l'une des dernières occasions d'agir ensemble dès maintenant et de façon décisive, de prendre des initiatives politiques, notamment en instaurant des réglementations, qui permettront de trouver des solutions durables à grande échelle. »

L'Observatoire de l'Europe industrielle, un organisme bruxellois qui contrôle les groupes de pression au sein de l'UE, a fait part le 19 juin dernier de ses craintes de voir la rhétorique verte reprendre le dessus à Rio.

« La présence des groupes de pression atteindra des sommets à Rio+20, mais les organisations de la société civile protesteront contre l'influence des entreprises sur les décisions de l'ONU. Une coalition de plus en plus large de mécontents a dénoncé la coopération étroite entre les agences de l'ONU et les multinationales. Cette coopération met en péril la capacité de l'ONU à poursuivre des politiques axées sur la population et la résolution de la crise sociale et environnementale. »

Global Reporting Initiative, le Conseil brésilien des entreprises pour le développement durable et le WBCSD (Conseil mondial des entreprises pour le développement durable) ont soutenu l'appel des dirigeants politiques à Rio pour que les entreprises fassent état leurs performances en matière de développement durable.

Ernst Ligteringen, le directeur exécutif de Global Reporting Initiative, a déclaré : « Ces 15 dernières années, les grandes entreprises ont rapporté leurs résultats en matière de développement durable, ce qui s'est avéré bénéfique pour elles-mêmes, leurs parties prenantes et la société. Aujourd'hui, des milliers d'entreprises rédigent ce type de rapports et leur nombre continue d'augmenter chaque année. Cette pratique a été saluée lors de la conférence de 2002 à Johannesburg. Aujourd'hui, à Rio, il faudrait adopter une politique pour en faire une pratique normalisée.

En amont de la conférence de Rio, le WBCSD a annoncé que ses membres internationaux (dont CLP Holdings, GDF Suez et Unilever) avaient répondu à son appel en faveur de l’initiative « Commitments for the Future We Want » et de l'initiative « Energie durable pour tous » lancée par le secrétaire général de l'ONU.

Andrew Brandler, le directeur exécutif de CLP, a quant à lui affirmé : « Pour souligner son engagement envers une production d'électricité responsable et durable, CLP a établi un Cadre de développement durable qui comprend les dimensions économiques, sociales et environnementales de nos opérations. Deux de nos objectifs font partie de notre feuille de route pour une économie sans carbone : nous souhaitons d'une part réduire l'intensité carbone de notre parc de production de 75 % entre 2007 et 2050, et d'autre part, nous voulons que 30 % de notre production n'émette plus de carbone d'ici 2020. Cependant, nous n'y parviendrons pas seuls. Nous avons besoin de soutien politique à l'échelle nationale et internationale pour donner suite aux progrès que nous avons réalisés en faveur d'un avenir durable. »

Gérard Mestrallet, le président et directeur exécutif de GDF Suez, a déclaré : « Les entreprises ont un rôle prépondérant en matière de solutions innovantes aux problèmes de notre planète. En tant que leader mondial dans le domaine énergétique, GDF Suez s'engage fermement, à Rio+20, envers des actions visant à créer une économie verte, à aboutir à une énergie durable et à optimiser les ressources naturelles et le développement urbain. Forte de son expertise et des compétences de ses 220 000 employés dans plus de 70 pays, GDF Suez propose à ses clients des solutions innovantes et durables ».

Paul Polman, directeur exécutif d'Unilever, a déclaré : « Nous saluons l'initiative Commitments for the Future We Want, qui permettra de mettre le monde sur le chemin du développement durable. Ce n'est qu'en créant une masse critique et en intervenant sur la chaîne de valeur que nous pourrons réellement progresser. Unilever vise, par ses engagements, à améliorer la santé et le bien-être d'un milliard de personnes, à exploiter 100 % de nos matières premières de manière durable, à améliorer la subsistance d'au moins 500 000 petits exploitants agricoles intégrés à notre chaîne d'approvisionnement et à réduire de moitié l’empreinte environnementale de nos produits sur la chaîne de valeur. Tout cela d'ici 2020.

Contexte

La conférence des Nations unies sur le développement durable touchera à sa fin vendredi (22 juin). Annoncée comme la plus grande conférence de l'histoire des Nations unies, cette réunion a lieu vingt ans après le premier Sommet de la Terre à Rio, peu après la guerre froide.

Cette conférence devrait être la scène de discours sur la sécurité alimentaire, la protection des ressources naturelles, l'énergie propre et le développement durable, après des semaines de discussions préparatoires.

Les experts s'attendent toutefois à ce que peu des objectifs et engagements espérés par les fonctionnaires européens et les militants soient adoptés. L'UE est par exemple confrontée à la résistance des pays en développement en matière de mesures pour « l'économie verte ». Ces pays craignent que de telles mesures ne ralentissent leur croissance où n'imposent des restrictions à leurs propres plans de réduction de la pauvreté. Les États-Unis s'opposent à l'idée de renforcer les pouvoirs du Programme des Nations unies pour l'environnement.

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