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29/09/2016

L’aide britannique au Nigéria jugée insuffisante

Aide au développement

L’aide britannique au Nigéria jugée insuffisante

La grande mosquée d'Abuja, au Nigéria.

Le Royaume-Uni devrait davantage s’impliquer dans le nord du Nigéria, où la pauvreté et le sous-développement ont prospéré dans le sillage de Boko Haram, selon un rapport du parlement britannique.

L’écart entre le nord du Nigéria, pauvre et empêtré dans un conflit interne, et le sud du pays, plus prospère, se creuse, selon un rapport de la commission du développement international du parlement britannique.

Le premier transfert de pouvoir démocratique s’est déroulé l’an dernier au Nigéria, malgré le conflit interne avec Boko Haram et une économie à genoux. L’évaluation du programme du département pour le développement international britannique (DfID) estime que celui-ci a directement contribué à l’organisation d’élections crédibles, justes et pacifiques.

Montée en puissance de Boko Haram

Les évaluateurs ajoutent cependant que certains secteurs doivent être plus favorisés. C’est le cas par exemple de la lutte contre la corruption dans le secteur de la sécurité, de l’amélioration de l’éducation et d’une modification de la réponse au chômage. Ces points permettraient de régler les raisons qui ont permis la montée en puissance du groupe terroriste Boko Haram, qui a déjà tué des dizaines de milliers de personnes et fait des millions de réfugiés internes.

La lutte contre la pauvreté devrait être l’élément central de toutes les actions du DfID, assure Stephen Twigg, président du comité parlementaire sur le développement international. Cette année, le département mène plusieurs évaluations internes et le gouvernement est sujet à des changements d’envergure. Le président juge donc « opportune » la publication du rapport.

« Nous appelons le DfID à s’assurer que son aide au développement au Nigéria est centrée sur la réduction de la pauvreté, et l’un des aspects de cette priorité sont les inégalités régionales au sein du pays », explique-t-il. « Je comprends bien sûr que la sécurité et le conflit sont devenus des facteurs non négligeables [mais] dans ce cadre, les ressources devraient être dirigées en priorité vers [la lutte contre] la pauvreté. »

Le Nigéria a reçu moins d’aide du DfID que d’autres situations de crise, fait par ailleurs remarquer le rapport d’évaluation. Le département a par exemple versé près de 575 millions d’euros à la Syrie en 2015, contre seulement 5,5 millions au Nigéria. Le Royaume-Uni a cependant annoncé qu’une aide humanitaire supplémentaire de près de 40 millions d’euros serait débloquée pour le pays dans les trois ans à venir.

Emploi des jeunes

Il faudra cependant une aide au développement plus continue, notamment en ce qui concerne l’emploi, pour que les jeunes hommes cessent de rejoindre Boko Haram.

Le secteur privé, beaucoup plus solide dans le sud du pays, a été excessivement mis à contribution, estime Kate Meagher, de la London School of Economics, qui a participé à la rédaction du rapport.

« L’éducation à l’occidentale a rarement été aussi limitée. Dans ce contexte, le fait d’encourager des stratégies de création d’emplois menées par le secteur privé a exacerbé les inégalités régionales entre le Nord et le Sud du pays », a-t-elle expliqué. « Les processus d’inclusion économique du secteur privé sont sélectifs, et cela signifie que les jeunes du Nord sont de plus en plus largués. »

Le DfID ne comprend pas le secteur de l’emploi informel, indique le rapport. C’est pourtant par ce biais que travaillent la plupart des Nigérians. Il s’agit d’une des plus grandes faiblesses du programme.

Pénurie d’enseignants

En ce qui concerne l’éducation, l’évaluation souligne que ni le gouvernement nigérian ni le DfID ne semblent reconnaitre la sévérité de la pénurie d’enseignants et de manuels. Une fois encore, la situation est plus problématique dans le Nord.

Le DfID prévient que le pays n’atteindra probablement pas l’objectif de développement durable dédié à l’éducation d’ici 2030, même si celui-ci a seulement été fixé l’an dernier.

Le DfID ne parvient pas non plus à contrôler la corruption du secteur de sécurité, ajoute le rapport. Les déserteurs, déçus de l’État, sont extrêmement nombreux. « Selon certaines sources, des unités entières vendent des armes, des renseignements, voire leurs services à Boko Haram », avertit le rapport d’évaluation.

>>Lire: L’UE s’attaque au problème des armes en Afrique

Celui-ci suggère aussi que le DfID pourrait se pencher sur la corruption dans l’armée, étant donné que le département a soutenu avec succès la proposition de loi sur l’industrie pétrolière, conçue pour limiter les pots-de-vin dans le secteur du pétrole et du gaz. La proposition est à présent examinée par le parlement national.

Des milliards volatilisés depuis Londres

Le rapport ne mentionne pas l’appel du président, Muhammadu Buhari, qui a demandé au Royaume-Uni de l’aider à récupérer les milliards qui auraient été détournés et peut-être dissimulés dans des banques londoniennes sous son prédécesseur.

Selon Ibrahim Mahu, responsable de la lutte contre la corruption au Nigéria, plus de 33 milliards d’euros ont été volés au pays via Londres en 2014 et 2015.

Les services publics nigérians, qui ont été construits notamment grâce à l’argent britannique, sont gravement handicapés par ce phénomène, renchérit Ojobo Ode Atuluku, directeur d’ActionAid Nigéria.

« Nous avons désespérément besoin de mesures empêchant les paradis fiscaux d’alimenter le double fléau de l’évasion fiscale et de la corruption, qui appauvrissent les services publics comme les hôpitaux et les écoles », souligne-t-il.

« Le Nigéria a adhéré à des nouvelles règles selon lesquelles les propriétaires des sociétés-écrans [non-commerciales] seront rendus publics. Le gouvernement britannique devrait exiger le même niveau de transparence des paradis fiscaux britanniques, afin que les militants nigérians puissent suivre la trace de l’argent qui se volatilise du pays. »

Stephen Twigg assure que si le rapport n’avait pas été finalisé avant que Muhammadu Buhari lance son appel, celui-ci aurait été inclus.

« Il est absolument vital que la lutte contre la corruption [devienne] un engagement universel », ajoute-t-il. Il appelle donc « tous les gouvernements, y compris le nôtre », à s’atteler à la tâche, et précise qu’il est aussi important de régler ces problèmes dans nos propres pays qu’à l’étranger.