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03/12/2016

Un changement de statistique fait étrangement chuter le nombre de pauvres dans le monde

Aide au développement

Un changement de statistique fait étrangement chuter le nombre de pauvres dans le monde

L'extrême pauvreté se concentre de plus en plus dans les pays de l'Afrique subsaharienne.

[Shutterstock/meunierd]

La révision de l’indicateur de référence de la pauvreté de la Banque mondiale coïncide étrangement avec la sortie de l’extrême pauvreté de 200 millions de personnes. Des variations statistiques qui mettent en cause les progrès accomplis, selon des ONG.

L’extrême pauvreté diminuerait dans le monde depuis les années 1990 et devrait disparaitre d’ici à 2030… Et l’objectif phare du programme de développement durable pour l’après 2015, qui vient d’être adopté par les États membres des Nations unies, semble sur la bonne route. C’est en tout cas ce qu’affirme la Banque mondiale.

Selon ses nouvelles prévisions publiées le 4 octobre, le nombre de personnes vivant dans l’extrême pauvreté devrait passer sous la barre des 10 % en 2015, soit de de 902 à 702 millions de personnes entre 2012 et 2015.

En Asie de l’Est, le taux de pauvreté est passé de 7,2 à 4,1 %, en Amérique latine de 18,8 à 13,5 % et en Afrique subsaharienne de 42,6 à 35,2 %.

Nouveau seuil de pauvreté

Cette amélioration considérable ne repose pas sur une vérité absolue, mais plutôt sur une estimation statistique contestée par certains. Jusqu’ici, le seuil de pauvreté était placé à 1,25 dollar par jour. Inchangé depuis 2005, il vient d’être relevé à 1,90 dollar par jour pour tenir compte de l’inflation, et marque la plus forte révision opérée par la Banque mondiale depuis 1990. Or en 10 ans, les niveaux de vie on beaucoup évolué.

La révision du seuil de pauvreté entraîne toujours des grands changements dans les chiffres

. « Le problème de la réévaluation est qu’il bouleverse à chaque fois les séries statistiques dans certains pays, en faisant parfois entrer ou sortir plusieurs millions de personnes de l’extrême pauvreté » explique Xavier Godinot, du mouvement ATD Quart Monde.

>>Lire : Les plus démunis demeurent en marge des Objectifs du millénaire

Lors de la précédente révision en 2005, le passage à 1,25 dollar aurait soudainement réduit l’extrême pauvreté de 20 % au Nigéria… Des variations qui décrédibilisent les améliorations observées sur le front de la lutte contre l’extrême pauvreté, pourtant réelles.   

Indicateur de référence

L’indicateur de la Banque mondiale fait pourtant référence dans l’évaluation de l’extrême pauvreté au niveau mondial. « Comme l’ONU n’avait pas d’indicateur, elle s’est appuyée sur le seuil de la Banque mondiale pour évaluer les objectifs du millénaire pour le développement » détaille Xavier Godinot. 

Le nouveau programme de développement pour 2015- 2030 s’appuie également sur ce seuil pour évaluer les progrès de son objectif d’éradiquer la pauvreté d’ici à 2030.

Selon les Nations unies, le nombre de personnes vivant dans l’extrême est estimé aujourd’hui à 836 millions, contre 1,9 milliard en 1990. Une baisse qui représente aussi un des plus grands succès des objectifs du millénaire pour le développement (OMD), qui visaient une réduction de moitié de l’extrême pauvreté entre 1990 et 2015.

« Mais l’affirmation que l’extrême pauvreté a diminué de moitié n’est pas crédible. Même les experts de l’ONU le reconnaissent » affirme Xavier Godinot.

Une mesure critiquée

La faute à un indicateur obsolète? « C’est une mesure simple, mais aussi simpliste, qui n’a jamais fait l’objet d’une vraie réflexion » résume Xavier Godinot .

Concrètement, pour mesurer le nombre de personnes vivant dans l’extrême pauvreté, la Banque mondiale a mis en place depuis 1990 un indicateur calculé sur le prix du panier moyen regroupant les produits de base dans les 15 pays les plus pauvres. Il avait alors été fixé à 1 dollar par jour, avant d’être réévalué à 1,25 dollar en 2005. La parité du pouvoir d’achat permet ensuite une projection de ce seuil sur les autres pays en développement.

 « L’extrême pauvreté est beaucoup plus large qu’un seuil monétaire » explique Friederike Roder, directrice de l’ONG One France.

Les pauvres invisibles dans les pays riches

Ce seuil, utilisé uniquement à parité de pouvoir d’achat dans les pays en voie de développement, a également le défaut de laisser hors du champ statistique les « pauvres des pays riches ».

« Résultat, lorsqu’on nous dit que la pauvreté a diminué de moitié, c’est sans prendre en compte les pauvres des 34 pays de l’OCDE » regrette Xavier Godinot. « Ils sont pourtant nombreux, puisque rien qu’à New York, 1/5 de la population dépend des dons des banques alimentaires pour survivre » rappelle-t-il.

Autre biais, le seuil unique ne parvient pas à identifier les niveaux de l’extrême pauvreté. « L’extrême pauvreté se concentre de plus en plus en Afrique subsaharienne. Dans cette zone, la majorité des populations en situation d’extrême pauvreté vivent en fait avec 0,8 dollar par jour, bien en dessous du seuil de la Banque mondiale  » détaille Friederike Roder.

Processus de révision

 « On nous impose un seuil qui n’a aucun sens et qui n’a pas du tout augmenté à la même mesure que les prix », regrette Xavier Godinot. « Si l’on avait augmenté le seuil au même rythme que l’inflation, serait déjà à 2 dollars, ou 2,5 dollars » poursuit-il. Un décalage qui n’est pas amélioré par la méthode de la Banque mondiale, qui s’appuie sur les indices « collectés en 2011 » » et devenus disponibles en 2014 pour calculer sa réévaluation.

Un défaut que la révision effectuée devrait quelque peu corriger. « Les ajustements se font par rapport à l’inflation, mais aussi en incluant de nouveaux produits dans le panier de base, comme les téléphones portables qui seront normalement pris en compte dans ce relèvement du seuil », explique Friederike Roder.

Difficulté statistique

Mais la mesure de la pauvreté se heurte à d’autres obstacles : manque ou absence de données statistiques dans certains pays en développement, mauvaise prise en compte des populations les plus fragiles, des femmes, etc.

Autant de freins qui renforcent la méconnaissance des populations les plus pauvres au niveau mondial. Face à ce problème, la Banque mondiale a d’ailleurs lancé une commission sur la pauvreté, chargée de plancher « sur la meilleure façon de mesurer la pauvreté et son évolution dans le monde », souligne l’institution.

Le rapport final de la Commission est attendu à la fin du mois d’avril 2016. « Une des préconisations serait de mettre en place plusieurs seuils de pauvreté afin de prendre en compte les différents niveaux de pauvreté », explique Xavier Godinot. 

Contexte

Selon le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) « une personne vit dans la pauvreté extrême si elle ne dispose pas des revenus nécessaires pour satisfaire ses besoins alimentaires essentiels – habituellement définis sur la base de besoins caloriques minimaux […]Selon le PNUD « une personne vit dans la pauvreté extrême si elle ne dispose pas des revenus nécessaires pour satisfaire ses besoins alimentaires essentiels – habituellement définis sur la base de besoins caloriques minimaux […].

L’extrême pauvreté a diminué de façon significative au cours des deux dernières décennies. En 1990, près de la moitié de la population des pays en développement vivait avec moins de 1,25 dollar par jour; cette proportion est tombée à 14 % en 2015. Au plan mondial, le nombre de personnes vivant dans une extrême pauvreté a diminué de plus de moitié, passant de 1,9 milliard en 1990 à 836 millions en 2015. Les progrès ont essentiellement eu lieu depuis 2000. 

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