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04/12/2016

Juncker :«Nous devons mieux protéger les Européens»

L'Europe dans le monde

Juncker :«Nous devons mieux protéger les Européens»

Jean-Claude Juncker.

[Daniel Fouray/Ouest-France]

Dans un entretien exclusif à Ouest-France, le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, souligne l’urgence de mieux coopérer en matière de défense et de mieux protéger les intérêts commerciaux du continent.

L’accord de libre-échange avec les États-Unis est-il enterré avec l’élection de Donald Trump ?

On a eu beaucoup de difficultés à se mettre d’accord avec l’administration Obama. Contrairement à ce qui a été dit, nous n’avons pas cédé aux pressions énormes des États-Unis, notamment sur les marchés publics et les services financiers. Je n’ai pas l’impression que l’administration Trump sera moins exigeante. Je crois que les chances de voir cet accord se conclure s’éloignent. Ce qui un jour se révélera, selon moi, être un désavantage pour l’Europe.

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Tout comme l’aurait été un accord au rabais ?

Oui, mais rares sont ceux qui savent que 31 millions d’emplois, soit un emploi sur sept dans l’Union européenne, dépendent du commerce extérieur de l’UE. L’accord avec la Corée du Sud a créé 200 000 emplois. Les accords commerciaux sont dans l’intérêt des Européens s’ils sont sagement négociés. Et ces accords n’ont de sens que si l’Europe se dote d’un arsenal de défense commerciale comparable à celui des États-Unis.

Jusqu’ici, on en est loin.

Sur la sidérurgie, les États-Unis imposent à la Chine des droits de douane de 260 % et l’Europe de 20 %. La surproduction d’acier de la Chine représente exactement le double de la production européenne. Nous devons muscler notre arsenal de protection.

Une forme de protectionnisme européen ?

Non, ce n’est pas du protectionnisme. Les échanges commerciaux doivent être libres mais à chances égales. On ne peut pas se désarmer volontairement.

L’élection de Trump place les Européens devant leurs responsabilités en matière de défense. C’est un changement majeur ?

Trump n’est pas le premier à nous faire savoir que les efforts de défense des Européens sont insuffisants. Mais il est plus brusque, presque brutal, dans la manière. C’est une obligation ardente de l’Europe de prendre soin de sa propre défense. Aujourd’hui, la fragmentation de nos efforts en matière de défense nous coûte cher – entre 25 à 100 milliards d’euros par an – et nous rend vulnérables. Nous dépensons 200 milliards d’euros pour la défense mais nous n’avons que 15 % de l’efficacité des Américains, parce que nous avons trop de doublons et pas assez d’interopérabilité.

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C’est un serpent de mer…

Il y a deux armées en Europe dignes de ce nom, et si le Royaume-Uni quitte l’UE, il n’en reste qu’une, l’armée française qui, très souvent, sauve l’honneur de l’Europe. Les gouvernants devraient expliquer la réalité des choses aux opinions : à terme, aucun pays membre de l’UE n’est à même d’assurer sa propre défense et la défense du continent.

Trump, Fillon, les partisans d’un dialogue avec Moscou sont en vogue. Qu’en pensez-vous ?

Notre relation avec la Russie est un vaste chantier. Il n’y a pas d’architecture de sécurité en Europe sans la Russie. L’UE occupe un territoire de 5,5 millions de km², la Russie, à elle seule, ce sont 17,5 millions de km². Et donc je voudrais qu’avec la Russie, l’UE entretienne des relations d’égal à égal.

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Mais en maintenant ou non les sanctions contre Moscou ?

Si on dit à la Russie que les sanctions vont perdurer, la Russie comprend ce langage. Si on laisse entrevoir la possibilité que tel ne serait pas le cas, elle en tirera avantage. Ce n’est pas une remarque que je fais à mon ami François Fillon, c’est une remarque d’ordre général. Il faut opposer, à la violation consciente des frontières européennes par la Russie, un discours d’unité.

La Russie finance une politique d’influence très active en Europe, non ?

C’est ce que je crois apercevoir. Vous savez combien l’UE emploie de personnes pour organiser la contre-propagande ? Onze. Et la Russie ? 4 000. Nous n’avons aucun sens du ridicule.

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En Pologne, en Hongrie, l’indépendance de la justice, la liberté de la presse sont attaquées. L’Union peut s’y opposer ?

Sans mentionner de pays, j’observe effectivement une certaine désinvolture sur les vertus fondamentales de la construction européenne. Nous peinons en tant que Commission à imposer nos vues. L’article 7 du Traité européen, qui permet de sanctionner un État membre qui n’obéirait plus aux règles, est devenu une sorte de pistolet à eau du fait du principe de l’unanimité. Nous discutons, notamment avec les autorités polonaises. Il faut faire œuvre de persuasion. Mais cela m’inquiète.

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Le Parlement a voté un texte demandant le gel des négociations d’adhésion de la Turquie. Le soutenez-vous ?

Je crois que, depuis deux ans, la Turquie s’éloigne chaque jour un peu plus de l’UE, après avoir fait de remarquables progrès en termes de qualité démocratique. Elle doit s’interroger : a-t-elle ou non vraiment l’intention de devenir un jour membre de l’UE ? M. Erdogan doit savoir qu’un jour il sera tenu pour responsable d’avoir refusé la libéralisation des visas. Il en rejette la responsabilité sur l’UE. Moi, je la lui retourne. En ne répondant pas aux critères, il interdit aux citoyens turcs de circuler en Europe.

Sur l’immigration, Mme Merkel a-t-elle fait un geste noble ou une erreur en ouvrant les frontières en septembre 2015 ?

Un geste humain, qui mérite respect et applaudissements. Certains le qualifient d’erreur. Mais il y avait quand même des centaines de milliers de réfugiés en Hongrie qui essayaient de forcer la frontière austro-hongroise. Si cette nuit-là on n’avait pas ouvert les frontières, que se serait-il passé ? La situation aurait été exactement celle des îles grecques. Donc je crois qu’elle a eu raison. En plus, elle est démocrate chrétienne, cela veut dire quelque chose. C’est une certaine idée de la démocratie.

Vous êtes favorables à un renforcement des frontières extérieures de l’UE ?

La Commission a proposé il y a un an un système de gardes-frontières et de garde-côtes. Le Parlement et le Conseil sont maintenant d’accord, c’est un mouvement en marche. Ce que les gens ignorent, c’est que la Commission l’avait proposé dès 2001. À l’époque, refus unanime des États membres, France et Allemagne comprises ! On dit que l’Europe a échoué. Non ! Ce sont les États membres qui n’en ont pas voulu.

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Quand on est au sommet de la Commission, comment garder le contact avec l’opinion publique ?

Quand je me promène dans les rues de Luxembourg, on me dit ce qui va et ce qui ne va pas. Je sais depuis longtemps que l’Europe ne se fait pas comprendre des peuples. Ma conviction, c’est que l’Europe doit s’occuper des grands problèmes de l’époque, pas des petites choses.

C’est-à-dire ?

Nous ne sommes pas là, nous la Commission, pour emm… les gens. Il faut être grand sur les grands enjeux et d’une grande retenue sur les petits sujets. Parler défense, union numérique, énergie et pas des règlements imposés aux cafetiers sur l’emploi des chasses d’eau. C’est ce que nous faisons depuis deux ans.

Que répondez-vous aux agriculteurs en détresse, qui ne se sentent pas protégés face aux grands groupes ou à la mondialisation ?

Moi, je suis un chaud partisan de la Politique agricole commune. Sans la PAC, l’Europe serait en position de faiblesse stratégique. Jusqu’en 1964, elle n’était pas autosuffisante sur le plan alimentaire. Elle l’est aujourd’hui, grâce à la PAC et aux efforts des agriculteurs européens.

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Mais ça, c’est la grande économie, mais pour les gens…

Oui. Mais il faut d’abord défendre la macro-agriculture pour des raisons stratégiques. Je suis très sensible aux problèmes du secteur laitier qui souffre beaucoup. Nous devons aussi saisir nos chances. L’Indonésie et le Vietnam, par exemple, ça fait 340 millions d’habitants qui ne produisent qu’un quart de leur consommation laitière. Il y a là un marché énorme à saisir. On en revient à votre première question, à la nécessité d’accords commerciaux équilibrés.

L’Europe perd en influence ?

Nous sommes le plus petit continent. Les Européens pesaient 20 % de la population mondiale au début du XXe siècle. Nous terminerons le XXIe siècle avec 4 %. Face à de tels ensembles en train d’émerger, l’Europe doit regrouper ses efforts.

Trump dit « l’Amérique d’abord ! ». Diriez-vous « l’Europe d’abord » ?

La question ne se pose pas ainsi. Parce que si on dit « l’Europe d’abord », ou si on parle des « États-Unis d’Europe », on trompe le public. Je suis vigoureusement contre le concept « d’États-Unis d’Europe » et je crois qu’ils ne verront pas le jour. Il faut se défaire de l’idée que l’UE serait en train de s’étatiser. Les gens ne veulent pas de cela. Les hommes ont besoin de proximité immédiate, de cette tendresse que vous arrivez à avoir envers votre proximité immédiate. C’est cette Europe-là qu’il faut défendre.

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