La crédibilité climat de l’UE menacée par les règles concernant la forêt

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L’atténuation du changement climatique grâce au secteur forestier doit être mesurée par une approche scientifique objective. Elle ne doit pas permettre aux États de masquer les impacts des politiques responsables de l’augmentation nette de leurs émissions.

Dr Joanna House est maitre de conférence en sciences et politique environnementales à l’Institut Cabot, à l’Université de Bristol. Elle co-signe cette tribune avec d’autres spécialistes de l’environnement. 

Quand le président Trump s’est retiré de l’Accord de Paris, le commissaire de l’UE à l’action pour le climat, Miguel Arias Cañete a pris la parole au nom de tous les États membres de l’UE en déclarant : « L’annonce d’aujourd’hui nous galvanise plus qu’elle nous affaiblit, et ce vide (américain) sera rempli par un nouveau leadership large et déterminé. » Le président français, Emmanuel Macron, y a fait écho par son tweet : « Make our planet great again » (« Rendre à notre planète sa grandeur »)

Mais comme le dit le vieil adage, il ne suffit pas de le dire, il faut le faire. Commençons par regarder de plus près les textes que l’UE a actuellement en préparation pour mettre en œuvre ses objectifs de lutte contre le changement climatique pour 2030 dans le cadre de l’Accord de Paris. Parmi ces textes se trouve notamment une question particulièrement controversée qui concerne les règles comptables relatives à l’impact des forêts sur le climat et qui doit être discutée le 19 juin par les dirigeants européens en charge de l’environnement.

Les forêts sont essentielles pour maintenir le réchauffement climatique en dessous de +2°C. La déforestation est responsable de presqu’un dixième des émissions anthropiques de dioxyde de carbone (CO2) alors que les forêts absorbent presque un tiers des émissions de CO2 atmosphérique.

Au sein de l’UE, l’accroissement forestier est plus important que l’exploitation forestière. Les forêts agissent donc comme un « puits » net de CO2  en absorbant plus de 400 Mt de CO2 de l’atmosphère chaque année, l’équivalent de 10 % du total des émissions de gaz à effet de serre (GES) de l’UE.

De nouvelles politiques en projet ou adoptées par les États membres les conduiront vraisemblablement à récolter plus de bois (ex. pour la bioéconomie et la bioénergie), réduisant ainsi leur rôle de puits de carbone. Pour le dire plus simplement, la polémique est la suivante : si les forêts absorbent moins de CO2 du à des décisions politiques, cette perte devrait-elle être comptabilisée ?

En se référant aux leçons tirées du Protocole de Kyoto, la Commission européenne a proposé que la comptabilisation relative aux impacts des forêts sur l’atmosphère devrait reposer sur une base scientifique solide. Cette base de référence (appelée « niveau d’émissions de référence pour les forêts ») doit prendre en compte les données historiques des activités de gestion des forêts et leur dynamique (changements liés à l’âge des forêts). Si à l’avenir, les pays modifient leur gestion forestière, l’impact de ces changements sur l’atmosphère serait entièrement pris en compte : les changements dans les émissions et les absorptions de GES qui en découleraient seraient comptabilisés par rapport au niveau de référence. Cette approche est cohérente avec la comptabilisation des GES dans tous les autres secteurs.

Certains États membres de l’UE ont ensuite proposé que l’augmentation de l’exploitation forestière, qui pourrait éventuellement atteindre le taux d’accroissement forestier global, ne devrait pas être pénalisée. L’idée est d’intégrer cette augmentation au niveau de référence, ainsi que les modifications entraînées sur le puits de carbone net que représentent les forêts.

En tant qu’experts du « secteur des terres » qui participent à la rédaction de rapports scientifiques et méthodologiques (y compris dans le cadre du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, le GIEC), à la réalisation de rapports d’inventaires de GES et qui fournissent des avis scientifiques auprès des gouvernements, nous estimons que cette approche soulève plusieurs préoccupations d’ordre scientifique.

En ce qui concerne l’atmosphère, une réduction du puits de carbone forestier entraîne une quantité de CO2 restant dans l’atmosphère plus élevée et est donc équivalente à une augmentation nette des émissions. Cela est vrai même si les forêts sont gérées « durablement », c’est à dire même si le taux d’exploitation des forêts ne dépasse pas leur accroissement.

La situation est encore plus complexe, car les activités concernent plusieurs secteurs. Des taux d’exploitation plus élevés entraîneraient une réduction de l’absorption de CO2 par les forêts, mais l’utilisation du bois récolté peut conduire à une réduction d’émissions dans d’autres secteurs, par exemple, à travers l’utilisation de bois en remplacement d’autres matériaux émettant plus d’émissions (comme le ciment), ou en remplacement d’énergies fossiles. Ces réductions d’émissions seront implicitement comptabilisées dans les secteurs hors LULUCF. Il est donc également nécessaire de prendre en compte la totalité des impacts de l’augmentation de l’exploitation forestière afin d’éviter les biais liés à une comptabilisation incomplète.

Si l’augmentation de l’exploitation forestière liée à des décisions politiques était intégrée au niveau de référence, cela pourrait effectivement masquer jusqu’à 400MtCO2/an dans la comptabilisation de la biomasse forestière de l’UE, en comparaison avec le « service de puits » qu’offrent aujourd’hui les forêts européennes ou jusqu’à 300MtCO2/an par rapport à un niveau de référence défini par une approche scientifique (jusqu’aux deux tiers des émissions annuelles de la France).

Si les répercussions des décisions politiques sur les puits de carbone terrestre nets sont ignorées, cela pourrait :

  • affaiblir la crédibilité de la comptabilité de l’UE en matière de bioénergie : les orientations actuelles du GIEC sur la comptabilisation des émissions issues de la bioénergie ne reposent pas sur l’hypothèse que ce secteur est neutre en carbone, mais considèrent plutôt que toutes les pertes en carbone devraient être comptabilisées au sein du secteur LULUCF (utilisation des terres, changement d’affectation des terres et foresterie) plutôt qu’au sein du secteur énergie, pour éviter la double comptabilisation. La législation de l’UE en matière de bioénergie repose elle aussi sur le principe que les émissions de carbone sont comptabilisées en totalité au sein du secteur LULUCF.
  • remettre en cause la cohérence entre les objectifs de l’UE en matière de climat et les trajectoires établies par le GIEC. L’objectif de l’UE de réduction de ses émissions de GES de -40 % d’ici 2030 (-80/95 % d’ici 2050) comparées au niveau de 1990 se base sur la trajectoire du GIEC de maintien du réchauffement climatique en dessous de +2°C pour les pays développés. Ce scénario ne se base pas seulement sur les émissions, mais également sur les puits de carbone terrestre. Masquer une diminution des puits de carbone terrestre risque de faire échouer les objectifs de stabilisation du climat et nécessiterait des réductions d’émissions plus importantes dans d’autres secteurs pour rester cohérent avec les trajectoires définies par le GIEC.
  • contredire l’esprit de l’Accord de Paris qui énonce que « les Parties devraient prendre des mesures pour conserver et, le cas échéant, renforcer les puits et réservoirs de gaz à effet de serre » et qui engage les Parties à assurer une comptabilisation transparente en garantissant que la contribution de chaque pays décidée au niveau national (c’est à dire le niveau d’ambition choisi en termes d’atténuation) s’effectue sans masquer les impacts des politiques nationales.
  • instaurer un précédent dangereux au niveau international, en entraînant éventuellement d’autres pays à agir de même (par ex. en mettant en place des niveaux de référence pour la déforestation). Cela compromettrait la crédibilité de la contribution à l’Accord de Paris au sujet des forêts qui est très attendue.

L’Accord de Paris a besoin d’une comptabilité crédible et transparente des émissions liées aux forêts et les dirigeants de l’UE sont sur le point de prendre une décision qui pourrait établir une nouvelle norme. Intégrer l’augmentation de l’exploitation forestière liée à des décisions politiques au niveau de référence signifie que les répercussions des politiques forestières sur l’atmosphère seront effectivement masquées dans la comptabilisation des émissions (tout en générant des réductions de GES dans d’autres secteurs). Baser la comptabilisation du carbone forestier sur une approche scientifique et objective garantirait la crédibilité de la comptabilité en matière de bioénergie ainsi que la cohérence entre les objectifs de l’UE et le scénario de l’objectif +2°C du GIEC, tout en restant fidèle à l’esprit de l’Accord de Paris. Une mauvaise décision augmenterait les risques liés au changement climatique et affaiblirait notre capacité à « rendre à notre planète sa grandeur ».

Nous tenons à préciser que les auteurs expriment dans cette lettre leurs opinions à titre personnel. Ils ne représentent ni leur pays, ni aucune institution pour laquelle ils travaillent.