Nathalie Loiseau: «l’Europe centrale a été négligée par la France»

Nathalie Loiseau, ancienne directrice de l'ENA, est ministre chargée des affaires Européens dans le gouvernement Macron.

La France se tourne vers l’est pour redémarrer le projet européen et espère le soutien des pays l’Europe centrale sur la défense, l’immigration, le commerce et le travail détaché. Un article d’Euractiv Slovaquie.

Ministre chargée des affaires européennes, ex-directrice de l’ENA et militante engagée pour les droits des femmes, Nathalie Loiseau a accompagné Emmanuel Macron en Europe de l’Est, et a discuté nos confrères slovaques.

Emmanuel Macron s’est rendu cette semaine à Salzbourg, Bucarest et Varna. Quelles sont les retombées de ce déplacement et comment s’inscrivent-elles dans les relations de la France avec l’Europe centrale et orientale ?

Cette première tournée du président en Europe centrale et de l’Est est un signal fort donné par la France. Notre message c’est que chaque pays européen a sa place et son importance dans les discussions menées sur la refonte du projet européen. Le président Macron a une vision très claire pour une Europe ambitieuse et protectrice. Il a eu la possibilité d’exposer l’agenda de protection qu’il veut porter autour de 4 grands thèmes: la réforme du travail détaché, l’Europe de la défense, la politique de l’asile et de la migration, et les politiques commerciales.

Les discussions qu’il a pu avoir avec ses interlocuteurs en Autriche, en Roumanie et en Bulgarie ont fait apparaître de vraies convergences et une volonté commune d’avancer sur les dossiers importants. La révision de la directive sur les travailleurs détachés en est un, parce qu’elle a des effets pervers et conduit à des fraudes et au dumping social. C’est le contraire de la convergence et de l’harmonisation qui sont l’essence du projet européen. La tournée du président Macron a permis de marquer une étape vers un compromis, nous l’espérons, au cours de l’automne sous présidence estonienne. Les discussions de la semaine dernière ont permis aussi d’avancer sur la sécurité et la défense.

12 chefs d'Etats européens en 10 jours, un challenge diplomatique pour Macron

Le président français va rencontrer 12 chefs d’États européens dans les 10 prochains jours au cours de sept rencontres distinctes. Un nouveau marathon diplomatique destiné à faire monter les priorités françaises : travailleurs détachés, défense, migrations.

Le gouvernement slovaque se dit enthousiaste à l’égard de l’approfondissement de l’intégration européenne, notamment en matière de défense, ou encore s’agissant de la zone euro et des affaires sociales. Il n’a cependant admis qu’une poignée de réfugiés. Vue de Paris, la solidarité dans la crise migratoire fait-elle partie d’une Europe plus intégrée ?

La volonté résolue des autorités slovaques d’être un élément moteur de l’Union européenne est très appréciée en France. Nous partageons cette volonté de faire avancer l’Europe. Le président Macron le disait il y a quelques jours à l’issue de la rencontre quadripartite à Salzbourg avec les pays du format dit « de Slavkov », il croit «dans l’Europe des ambitions et dans l’Europe des bonnes volontés ».

La crise de 2015 a été d’une ampleur exceptionnelle et a conduit à des mesures de solidarité indispensables pour faire face à l’afflux massif de demandeurs d’asile. Cette solidarité, nous la devons aux pays de première entrée, qui sont en première ligne face à l’afflux de migrants pour des raisons qui ne tiennent qu’à leur géographie. Aujourd’hui nous devons nous concentrer sur la réforme du régime européen de l’asile, le renforcement du contrôle extérieur des frontières et une action efficace pour lutter contre les réseaux de trafic d’êtres humains. Nous travaillons activement en outre avec les pays d’origine des migrants économiques et avec les pays de transit.

La Slovaquie a récemment signé un mémorandum sur la coopération structurée avec l’Allemagne afin de se rapprocher du « noyau dur » européen. La France prévoit-elle elle aussi une initiative visant à intensifier ses relations sectorielles avec les pays d’Europe centrale ?

Bénéficier de l’appui, de l’expertise et de l’expérience des autres pour se rapprocher du « noyau dur européen », pour reprendre l’expression de Robert Fico lui-même, est un choix qui me paraît très avisé !

Vous avez noté que le Président Macron dès son élection a voulu renforcer nos relations avec les pays d’Europe centrale, qui ont trop longtemps été négligés par les responsables français. Il a eu une première réunion avec les pays du groupe de Visegrád en marge de son premier Conseil européen, à la fin du mois de juin dernier. Sa première tournée européenne, qui vient de s’achever, lui a permis de s’entretenir avec ses homologues autrichien, slovaque, tchèque , roumain et bulgare , des entretiens de travail très concrets qui ont permis d’aborder des sujets qui sont de réelles préoccupations pour les citoyens de nos pays respectifs.

Je m’investis également très directement pour rencontrer le plus rapidement possible tous nos partenaires. Je participerai par exemple au forum stratégique de Bled en Slovénie les 4 et 5 septembre, c’est une enceinte de haut niveau pour discuter des sujets régionaux et des enjeux globaux qui touchent l’Europe centrale et du Sud-est et un lieu d’échanges irremplaçable avec les décideurs de la région. Il me semble que cela manifeste une volonté plus que claire de la France d’intensifier nos relations avec les pays d’Europe centrale !

Prague veut faire partie du noyau dur européen, mais sans l’euro

La République tchèque veut intégrer le noyau dur de l’UE, mais pas sa monnaie. Prague souhaite plutôt se concentrer sur la défense commune. Un article d’Euractiv République tchèque.

Le groupe de Visegrád est actuellement divisé entre, d’une part, la République tchèque et la Slovaquie, plus favorables à une intégration européenne approfondie et, d’autre part, la Hongrie et la Pologne. Le groupe de Visegrád reste-il un partenaire fiable pour la France sur le long terme ?

Bien sûr. Notre approche est simple: il faut parler, dialoguer, échanger avec tous nos partenaires. Les contacts dans des formats comme le groupe de Visegrád ou d’autres regroupements régionaux ont toute leur place. Ils ne sont pas exclusifs et ne remplacent pas les relations bilatérales fortes que nous voulons développer avec chacun des États membres de l’Union européenne.

Militante des droits de femmes et ancienne directrice de l’ENA, vous travaillez dans la diplomatie depuis 26 ans. La diplomatie comme métier a beaucoup changé. Quels sont les défis à affronter par les diplomates aujourd’hui en général et par les femmes diplomates en particulier?

Vaste question. En effet le monde dans lequel nous vivons change à vive allure et se prête mal à la reproduction des pratiques du passé tant notre société connaît de bouleversements profonds. Cela vaut pour le métier de diplomate comme pour tous les aspects de l’action publique.

Aujourd’hui en matière diplomatique, ces changements bouleversent la donne. Les enjeux de la mondialisation dépassent les frontières de la seule politique étrangère: le changement climatique, les pandémies, les informations – vraies ou fausses-, les cyberattaques se jouent des frontières. Certaines entreprises de la nouvelle économie sont des acteurs mondiaux parfois plus puissants que bien des États. La diplomatie doit évoluer au rythme d’un monde toujours plus en mouvement.

Cela concerne tous les diplomates, hommes et femmes ! Les qualités et les talents pour être bon diplomates sont également répartis entre les sexes, malheureusement il y a des habitudes sociales, culturelles qui persistent. Dans bien des pays, les femmes diplomates doivent aussi se battre contre les stéréotypes, les préjugés, les plafonds de verre, l’autocensure… J’en ai parlé dans un ouvrage, non pas pour pointer du doigt la diplomatie française, mais parce que c’est le milieu professionnel que je connais le mieux sur lequel je peux donner des pistes et agir. La diplomatie française a beaucoup progressé pour l’égalité professionnelle, grâce à une politique volontariste, mais il reste beaucoup à faire et il faut rester vigilant. Il ne faut surtout pas croire que les améliorations vont de soi et que nous sommes à l’abri des retours en arrière.

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