Approfondir la zone euro, le débat qui fait pshitt

Jean-Claude Juncker [European People's Party/Flickr]

Censée déclencher le débat sur l’approfondissement de la zone euro, la note de Jean-Claude Juncker sur le sujet est accueillie avec une certaine indifférence par les Etats membres. Un article du réseau EURACTIV.

Lors du sommet de février, Jean-Claude Juncker a présenté une note d’analyse sur l’Union économique et monétaire (UEM), préparée en collaboration étroite avec Donald Tusk, le président du Conseil, Jeroen Dijsselbloem, président de l’Eurogroupe et Mario Draghi, président de la Banque centrale européenne.

Si la note ne va pas jusqu’à demander l’instauration d’institutions et d’un budget séparés pour la zone euro et ne mentionne pas de modification des traités, elle soulève toutefois un certain nombre de questions qui vont dans le sens de l’approfondissement de l’UEM.

>> Lire : Juncker veut renforcer l’intégration de la zone euro

Cette analyse prépare le terrain pour de plus amples discussions et constitue la première étape d’un rapport des quatre présidents (Commission, Conseil, Eurogroupe, BCE) sur l’avenir de l’Union économique et monétaire, attendu en juin. Les États membres devraient être impliqués dans la préparation de ce rapport.

Les équipes éditoriales d’EURACTIV dans plusieurs pays européens ont rassemblé les réactions de responsables politiques et de spécialistes.

Force est de constater que l’enthousiasme manque à l’appel.

Allemagne

Le gouvernement fédéral allemand parle d’un meilleur contrôle des budgets nationaux depuis des années. Le ministre des Finances, Wolfgang Schäuble, défend depuis longtemps une meilleure intégration de la zone euro, et notamment certaines propositions controversées pour l’introduction d’un nouveau super-commissaire ayant le pouvoir de superviser les budgets nationaux des pays de la zone euro. 

Wolfgang Schäuble revient régulièrement sur l’idée de créer un Parlement de la zone euro. Le ministre estime que les États de l’euro devraient pouvoir coopérer plus étroitement sur des sujets concernant la monnaie unique.

Lors d’une conférence de presse à Berlin à la fin du mois de février, Jörg Asmussen, secrétaire d’État au ministère de Travail et des Affaires sociales a ainsi déclaré que « le noyau de l’intégration européenne à l’avenir, c’est la zone euro ». La question récurrente d’une Europe à deux vitesses ne l’effraie pas, a expliqué cet ancien membre du conseil d’administration de la BCE. « C’est la réalité. Je dois cependant bien admettre que cela rend les choses moins transparentes. »

Selon Jörg Asmussen, la gouvernance actuelle de la zone euro est un déséquilibre économique instable. Il existe selon lui trois approches possibles pour stabiliser la situation. « Théoriquement, nous pourrions désintégrer. Cela permettrait la stabilité, mais avec un niveau de prospérité plus bas.

Une autre approche serait de trouver un « hégémon bienveillant » qui fixe les règles. « Je ne vois personne dans la zone euro qui pourrait faire ça de manière continue », estime cependant le secrétaire d’État.

Enfin, l’UE pourrait opter pour une plus grande intégration fédérale de la zone euro, ce qui impliquerait de créer de nouvelles institutions, comme un ministère des Finances européen, ou un budget pour la zone euro. « Mais cela n’est possible que si nous prenons des mesures vers une union politique, parce que nous devrions alors passer par un contrôle parlementaire au niveau européen pas à pas. La vieille expression s’applique toujours : pas d’impôts sans représentation. »

Lors de la même conférence de presse, Henrik Enderlein, économiste et professeur d’économie politique de l’Hertie School of Governance, a qualifié la note de Jean-Claude Juncker de « quatre pages de platitudes, une page d’idées intéressantes ».

Henrik Enderlein et le conseiller au gouvernement français Jean Pisani-Ferry ont été chargés par les gouvernements allemand et français d’élaborer des recommandations de réformes pour les deux pays en octobre de l’année passée. « Soyons lucides, au niveau européen, le débat sur une Union économique et monétaire (UEM) n’est nulle part », estime l’Allemand.

Selon lui, depuis la fin de la crise, le Conseil n’a plus la même pression quant à une intégration approfondie de l’UEM. « Dans dix ans, nous regarderons en arrière et nous nous demanderons pourquoi nous n’avons pas agi quand il le fallait. La crise est finie, nous pourrions définir de nouvelles approches quant à l’intégration, mais il ne se passe rien », déplore-t-il.

Le spécialiste estime également que l’union monétaire dans sa forme actuelle ne survivra pas à long terme. En 1989, le président de la Commission, Jacques Delors, avait défini un programme de création de l’UEM en trois phases. Un programme très intelligent, selon Henrik Enderlein : « J’aimerais voir un processus similaire aujourd’hui, selon lequel nous nous demanderions ‘de quel objectif à long terme avons-nous besoin’ ? »

France

La note de Jean-Claude Juncker sur l’UEM ne fait pas non plus partie des priorités du moment de l’Élysée.

« Il s’agit simplement d’une exposition des faits, nous devons aller plus loin », estime un proche du président, ajoutant que l’UE ne peut avancer vers une UEM plus intégrée en même temps qu’elle gère la crise grecque ou avant les élections britannique du 7 mai. « L’Allemagne ne veut pas entendre parler de solidarité ou de convergence en ce moment, nous devons d’abord résoudre la question de la dette grecque. »

Toutefois, une réunion des sherpas sur la question est prévue pour le printemps, et la France espère que l’UEM sera l’un des sujets principaux de la réunion du Conseil du mois de juin.

L’eurodéputée Pervenche Berès regrette pour sa part que Jean-Claude Juncker n’ait pas inclus à sa note la version plus sociale de la construction européenne souhaitée par la France.

« C’est un coup bas, une fois encore, Jean-Claude Juncker fait le caméléon ! Il a assuré au Parlement qu’il renforcerait la dimension sociale de l’UE, mais il ne le fait pas », condamne-t-elle.

Royaume-Uni

Un représentant officiel a déclaré que, pour Londres, la note de Juncker définit effectivement un programme pour une « zone euro intégrée ». « C’est un document dépassé, qui pose quelques questions quant à l’avenir, aux prochaines étapes de la gouvernance de la zone euro », ajoute-t-il.

Un porte-parole du Trésor a également réagi à la note de Jean-Claude Juncker. « Comme nous l’avons vu récemment, il est dans l’intérêt de tous les État membre de l’UE d’œuvrer à la stabilité de la zone euro, et le Royaume-Uni soutient une meilleure intégration économique et fiscale de la zone euro, afin de renforcer la monnaie unique. Dans le même temps, le gouvernement britannique a été clair : il ne participera pas à une intégration approfondie et protégera les intérêts des membres qui ne sont pas dans la zone euro, surtout en ce qui concerne le marché unique. L’UE doit rester juste envers tous ses membres, qu’ils soient dans la zone euro ou non, notamment quand elle met des réformes en place. »

Le 7 mai, des élections parlementaires se dérouleront au Royaume-Uni. Le Premier ministre britannique, David Cameron, a promis d’organiser un référendum sur l’adhésion du pays à l’UE s’il remportait les élections.

David Cameron prévoit de renégocier les conditions d’adhésion du Royaume-Uni, et devrait rendre public sa proposition avant le référendum.

Italie

Sandro Gozi, secrétaire d’État chargé des affaires européennes auprès du gouvernement, a expliqué à EURACTIV qu’une réforme de la gouvernance de la zone euro était essentielle, et que le gouvernement italien l’appelait de ses vœux.

Il explique la vision de l’Italie, à la lumière des événements en Grèce. Pour Rome il est devenu nécessaire de réformer l’UEM pour établir une politique économique unique, munie de mécanismes de coordination et de solidarité entre les États membres. Cela devrait entraîner une synergie des politiques censée accompagner les réformes structurelles au niveau national.

« La nouvelle gouvernance de l’euro doit être plus démocratique et plus attentive aux besoins sociaux des citoyens européens. Nous présenterons des propositions en accords avec ces principes, et à la lumière des propositions des quatre présidents, Jean-Claude Juncker, Donald Tusk, Jeroen Dijsselbloem et Mario Draghi », ajoute le secrétaire d’État.

Franco Bruni, professeur d’économie monétaire internationale à l’université Bocconi et vice-président de l’institut italien pour les études politiques internationales (ISPI), fait remarquer que le renforcement politique de l’Eurogroupe soulève bien des inquiétudes dans les États qui n’ont pas encore adopté la monnaie unique.

Selon lui, le problème principal est que les États membres n’ont pas tous la même vision, ne suivent pas le même tendance. « Le Royaume-Uni pourrait très bien quitter l’UE dans un avenir proche, alors que le Danemark pourrait adopter la monnaie unique », souligne-t-il. Il a aussi qualifié la note de Jean-Claude Juncker d’« anachronique ».

« Dijsselblom, Draghi, Tusk et Juncker feraient mieux mieux de se concentrer sur leurs activités principales. Jeroen Dijsselblom doit s’occuper des désaccords entre l’Allemagne et la France, mais également entre l’Allemagne et l’Italie. Mario Draghi a du pain sur la planche et doit défendre son indépendance face aux pressions politiques. Donald Tusk doit rassembler la zone euro et le reste de l’UE. Jean-Claude Juncker souhaite concrétiser l’union fiscale et un ambitieux plan d’investissement. Je pense que ces activités pourraient davantage renforcer la zone euro qu’un simple programme de réforme de sa gouvernance », estime Franco Bruni.

Slovaquie

En Slovaquie, où l’euro a été adopté en 2009, on estime que la vraie discussion devrait débuter en juin, après le rapport des quatre présidents.

« Dans l’ensemble, nous sommes d’accord avec l’analyse de l’UEM et son fonctionnement. Nous estimons qu’il sera nécessaire d’atteindre un consensus quant aux origines de la crise avant de s’embarquer dans une discussion sur de possibles réformes de l’UEM, a déclaré à EURACTIV un représentant du ministère des Finances slovaque.

« Nous comprenons le choix [de Jean-Claude Juncker] de se concentrer sur la vision analytique, non controversée de l’UEM à ce stade et de laisser la rédaction d’une proposition ambitieuse, qui inclura l’opération institutionnelle de l’UEM, pour le rapport de juin », ajoute-t-il.

Le ministère slovaque des Finances attendra également le rapport de juin pour présenter des suggestions sur la façon de surmonter les limites récurrentes de l’UEM comme, par exemple, l’absorption de chocs macroéconomiques asymétriques, précise le représentant slovaque.

Pologne

Varsovie, qui ne fait pas partie de la zone euro mais est liée par l’obligation légale d’adopter la monnaie unique, a souligné que les réformes ne devraient pas compliquer l’accession à l’euro.

« Comme la Pologne espère rejoindre la zone euro, elle est en général favorable à l’idée d’une intégration approfondie », explique Wies?awa Dró?d?, porte-parole du ministère des Finances polonais à EURACTIV Pologne. Elle ajoute que Varsovie « soutient en principe les actions visant une meilleure stabilité de l’Union économique et monétaire, tant que ces actions ne sont pas contraire à la compétitivité des États membres et de l’Union dans son ensemble ».

La crise de la zone euro et l’inconstance de la situation économie de l’UE ont retardé l’introduction de la monnaie unique en Pologne et le gouvernement n’a pas encore fixé de date précise pour son entrée en vigueur.

Il n’empêche, le ministère des Finances « continue de préparer la Pologne à un changement de devise ‘. Sa stratégie actuelle vise à créer les conditions nécessaires pour que le pays puisse rejoindre la zone euro sans fixer de date précise pour l’adoption réelle de l’euro.

Quant à la note d’analyse du président de la Commission, le ministère des Finances estime qu’elle manque de détails en ce qui concerne la réforme institutionnelle, ajoute Wies?awa Dró?d?.

Roumanie

Une source officielle a déclaré sous couvert d’anonymat que Jean-Claude Juncker avait adopté une approche très prudente dans sa note, puisqu’il s’est cantonné à soulever quelques questions pour ouvrir le débat, sans faire de proposition concrète.

« Pour consolider la zone euro, il faut consolider d’Union économique et monétaire, dans l’intérêt de toute l’Union européenne, et pas seulement des pays de la zone euro.  Dans le même temps, nous ne voudrions pas que ce processus engendre des entraves supplémentaires aux États membres qui voudraient entrer dans la zone euro ».

Le traité d’adhésion de la Roumanie prévoit qu’elle doit adopter l’euro, insiste-t-il, et le pays s’est fixé comme délai l’année 2019. « Si la zone euro ne tient pas, c’est toute l’Europe qui ne tiendra pas », ajoute-t-il.

Contexte

Lors du sommet de l'euro du 24 octobre 2014, le président de la Commission européenne, le président du sommet de l'euro, le président de l'Eurogroupe et le président de la Banque centrale européenne ont été invité à collaborer pour « préparer les prochaines étapes d'une meilleure gouvernance économique de la zone euro ».

Le Conseil européen du 18 décembre 2014 a confirmé le mandat donné aux quatre présidents. La première étape de cette collaboration a été la rédaction d'une note d'analyse servant de base à une discussion lors du Conseil européen informel du 12 février 2015. Cette discussion devra à présent être portée au niveau des chefs d'Etat et de gouvernement en juin.