La nouvelle social-démocratie n’est pas encore née

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Gilles Pargneaux [Parlement européen]

Pour Gilles Pargneaux, il est grand temps que la classe politique française et européenne accepte de se renouveller, avec lucidité.

Gilles Pargneaux est eurodéputé socialiste depuis 2009. Il est notamment vice-président de la commission de l’environnement, de la santé publique et de la sécurité alimentaire (ENVI).

Dans Le Roi se meurt, Ionesco met en scène Bérenger Ier. Le roi refuse la mort. Le déni emporte tout avec lui, sa santé, son autorité et même le décor. À travers les répliques des différents personnages transpire une idée fondamentale : pour que le monde vive, se réinvente, l’ère du roi, et donc sa vie, doit prendre fin. L’analogie avec l’actualité politique française et européenne est loin d’être fortuite. Certain pan de la classe politique se meurt de ne savoir entamer l’analyse lucide de sa propre condition.

Le cas des socialistes et des sociaux-démocrates résonne tout particulièrement avec la pièce admirable d’Eugène Ionesco. Après des défaites électorales et un quinquennat difficile, notre collectif est amorphe, sans ligne directrice ni incarnation évidente. L’horizon n’est pourtant pas macabre. Des choix politiques courageux peuvent aider notre grande famille politique à jouer, à nouveau, un rôle de premier plan dans la vie politique française.

Défendre de l’intérieur l’idéal social-démocrate.

Le premier constat est clair, sinon évident : pour continuer à exister et à faire vivre ses valeurs, la social-démocratie doit participer à sa propre recomposition en même temps que celle du paysage et des pratiques politiques. Si le Parti Socialiste issu du Congrès d’Epinay est moribond, la social-démocratie et ses valeurs, elles, sont bien vivantes.

Dans bon nombre de pays européens, face à la montée du national-populisme, les sociaux-démocrates participent déjà à des gouvernements de coalition, avançant leur agenda politique sans renier leurs valeurs.

C’est ainsi que le SPD est parvenu à imposer un salaire minimum en Allemagne, pays pourtant grandement récalcitrant à cette idée. C’est également ainsi que Pierre Moscovici, Commissaire européen en charge des affaires économiques et financières, de la fiscalité et des douanes, a convaincu une Commission européenne majoritairement conservatrice de mettre en œuvre des mesures progressistes; sur le dossier de l’Union bancaire ou de la lutte contre l’évasion fiscale des grandes entreprises, son action fut déterminante, même si évidemment beaucoup reste à faire. C’est enfin de cette manière que les sociaux-démocrates scandinaves ont su imposer durablement la flexisécurité que tant d’autres pays européens leur envient.

La France ne peut plus rester dans une conception politique d’un autre temps. Elle doit, au contraire, accepter l’existence d’un nouveau clivage structurant entre europhiles et europhobes, entre défenseur d’une Europe ouverte et protectrice et anti-européens nationalistes. L’exception politique n’est pas gage de vérité.

Tirons-en les conséquences. La constitution d’une majorité plurielle est autant possible que souhaitable. Le Président de la République doit s’appuyer sur trois forces politiques distinctes : les courants « modernistes et humanistes » de la famille politique dont sont issus le Premier Ministre Edouard Philippe et Alain Juppé tout autant que le Modem, les « progressistes » d’En Marche et enfin les sociaux-démocrates pro-européen et écologistes. Si l’écologie politique fait bien partie du projet politique du Président de la République, force est de constater qu’un soutien vigilant des sociaux-démocrates ne pourrait que porter plus haut l’exigence environnementale inhérente à notre famille politique. Voilà dès lors ce qui constituerait une majorité crédible, solide et tangible pour appréhender le monde du XXIème siècle.

Héritiers de l’avenir

L’urgence d’une telle recomposition se traduit par un dilemme simple : sans elle, les idéaux sociaux-démocrates, héritiers des grandes luttes sociales du XXème siècle, risquent de disparaître. La gauche radicale, qu’elle soit eurosceptique ou anti-européenne, ne propose pas de vision globale, capable d’apporter des réponses de long-terme à l’urgence économique française. Dans un état de décrépitude avancée mais toujours alerte, l’extrême droite n’apporte pas plus de solution, sinon un projet assurément désastreux pour nos concitoyens et pour l’Histoire de France.

Dès lors, comme Pierre Mauroy, comme Jacques Delors, nous devons être les Héritiers de l’avenir. Bien loin de la stratégie mortifère de l’actuelle direction collégiale du Parti Socialiste, notre rôle, en tant que sociaux-démocrates, en tant que progressistes, en tant qu’écologistes, est d’être l’aiguillon social d’une nouvelle majorité présidentielle. Sans cela, les prochaines élections européennes incarneront l’échec de notre famille politique à se transformer, avec des élus socialistes qui se compteront sur les doigts d’une seule main. Avec un Parlement européen, et donc une Europe, sans élus sociaux-démocrates français, ce seront nos valeurs, nos idéaux et nos années de combat pour une société plus ouverte et plus juste qui disparaîtront.

À cela, je ne peux me résoudre. La social-démocratie française a l’impérieuse nécessité de se transformer, de se différencier de ses adversaires et, ainsi, de retrouver la crédibilité qu’elle a perdue. Pour ce faire, il est urgent de recomposer le paysage politique et de devenir une composante incontournable de la majorité présidentielle. «Le Roi se meurt», la nouvelle social-démocratie est à naître.

«Les socialistes doivent construire des alliances pour gagner les prochaines élections européennes»

En Europe, les socialistes doivent davantage s’ouvrir aux forces progressistes anti-austérité et à celles qui lutte contre l’« orbánisation » du centre-droit, affirme Gianni Pittella.