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29/09/2016

Laurence Tubiana : « On peut imaginer un accord bilatéral entre l’UE et la Chine sur le climat »

Climat & Environnement

Laurence Tubiana : « On peut imaginer un accord bilatéral entre l’UE et la Chine sur le climat »

Laurence Tubiana représente la France pour les négociations climatiques

Ambassadrice chargée des négociations sur le changement climatique, Laurence Tubiana analyse de façon positive les conclusions de Lima ainsi que les accords bilatéraux sur le climat, comme celui signé entre les Etats-Unis et la Chine. Elle souligne aussi l’entrée de l’Arabie Saoudite dans les négociations, qui témoigne d’un changement de paradigme.

Spécialiste du changement climatique, Laurence Tubiana est la négociatrice principale de la France pour Paris Climat 2015. Entre deux avions, elle livre à EurActiv sa vision des discussions en cours entre les grands émetteurs de CO2 de la planète.

La COP de Lima a montré des positions encore disparates parmi les négociateurs. Quelle est la priorité aujourd’hui pour avancer vers un accord à Paris en fin d’année ?

Les médias américains et anglo-saxons en général ont été beaucoup moins négatifs que les médias français sur la COP de Lima. On savait qu’on n’allait pas obtenir des engagements concrets de la part de tous les pays, car ce n’était pas l’objectif de cette conférence. Des questions sur des points clés  de l’accord subsistent. Notamment sur la forme juridique de l’accord : sera-t-il contraignant ou non ? Cette question reste ouverte. La nature des engagements et donc de la différenciation entre pays développés et pays en développement pose aussi question. Est-il possible que les pays s’engagent sur des engagements de même nature, reposant sur des critères de vérification identiques ? La question du financement doit aussi être résolue. Mais Lima a montré la bonne volonté des parties prenantes, et a produit un texte commun. Nous avons aussi avancé sur le « Lima Paris Action Agenda », qui permet de mobiliser les parties prenantes non gouvernementales. Donc je pense que le bilan de la COP de Lima est  positif, même s’il reste beaucoup de travail.

La Chine et les États-Unis ont annoncé en novembre un accord bi-latéral sur les questions climatiques. Ces négociations bi latérales représentent-elles un atout ou un poids pour un accord international ?

C’était une annonce très positive, et très importante pour le processus de négociation : les deux principaux émetteurs qui s’engagent à réduire leurs émissions, c’est tout simplement remarquable. Nous avons été prévenus de cet accord avant qu’il soit annoncé, et il fait partie des progrès en cours. Il faut bien comprendre que les négociations climatiques ne fonctionnent pas comme les autres négociations internationales. Au final, toutes les émissions de CO2 s’additionnent quoi qu’il arrive, donc tout ce qui permet de les limiter contribue au même but, il n’y aucune concurrence. Les accords bilatéraux sont bienvenus ; on peut aussi imaginer qu’il y en ait entre l’Europe et la Chine par exemple. Ce mode de négociation permet d’avancer concrètement : certaines formules de l’accord USA-Chine ont même été reprises dans l’accord final de Lima ; ils font partie du processus.

L’UE négocie pour un bloc de pays dont les positions ne sont pas forcément identiques ; l’Allemagne souhaite notamment un accord plus ambitieux, la France souhaite avant tout qu’un accord soit signé. Comment concilier les deux positions ?

En ce qui concerne l’UE, le processus est bien huilé. La négociation est menée par la présidence du Conseil européen ainsi que la par la présidence tournante, qui sera occupée par le Luxembourg lors de la COP 21 en fin d’année. Il y a aussi des négociations intermédiaires qui se déroulent dans le cadre de réunions des ministres des Affaires étrangères. L’Allemagne a toujours montré une grande ambition en matière climatique, et c’est important qu’il y ait des positions fortes dans ce sens ; mais je ne suis pas inquiète sur la création d’un consensus, les Européens ont une grande pratique en la matière. Ce qui est important, c’est l’objectif pour 2030 qui a été fixé très en amont, à l’automne dernier, et qui a été salué par de nombreuses parties prenantes des négociations climatiques.

A Davos comme lors de précédents, de nombreux dirigeants appellent à donner un prix au carbone. Mais n’est-ce pas un slogan vide, puisqu’on ne propose pas de réponse pour le faire ?

A partir du moment où l’on abandonne l’idée d’un plafond global aux tonnes de CO2 émises par les parties, ce qui était l’idée du protocole de Kyoto, et qu’on part dans une direction où l’on demande à chaque pays de s’engager sur son propre chemin de réduction des émissions, on ne peut pas imaginer un marché du CO2 global, avec un seul prix du carbone. Donc c’est vrai que l’idée d’un seul prix du carbone est abandonnée. Ce qui n’empêche pas d’envisager l’émergence de marchés du carbone et de systèmes de taxes un peu partout, en fonction des chemins adoptés. On a même des entreprises qui réclament l’émergence d’un prix du carbone, afin de le prendre  en compte dans leurs  prévisions.

Quelle est la position des pays de l’OPEP dans ce nouveau cycle de négociation ?

Le grand changement c’est que l’Arabie Saoudite est prête à s’impliquer dans les négociations. Parce qu’il n’est plus envisageable pour un pays de nier le changement climatique d’origine humaine. Bien sûr, les pays producteurs de pétrole ont une économie qui s’appuie principalement sur la vente d’énergies fossiles ; or dans le cadre des négociations climatiques, il faudrait surtout que ces hydrocarbures restent sous terre. Il faut donc modifier la structure de leurs économies, et cela ne se fera pas rapidement. En revanche, l’idée progresse, et les investissements dans la transition énergétique se font aussi dans ces pays-là. Ainsi, l’Arabie Saoudite a un projet de capture et de stockage de CO2. La tendance est donc très différente par rapport au dernier cycle de négociation.

La chute des prix du pétrole en dessous de 50 dollars le baril donne un signal négatif aux consommateurs. N’est-ce pas un risque pour un accord global ?

La chute des prix du pétrole peut être une opportunité. Pour les économies occidentales, la facture énergétique a contribué à alimenter la crise économique des pays occidentaux, parce qu’elle représentait une contrainte très lourde. Le recul du prix de l’énergie pourrait permettre de retrouver une marge de manœuvre pour les investissements dans la transition énergétique, grâce à une croissance retrouvée. C’est donc un point positif. Bien sûr on peut aussi estimer que le pétrole étant moins cher, les consommateurs n’hésiteront pas à l’utiliser encore plus. Mais je pense qu’il y a une prise de conscience globale de l’impact des énergies fossiles sur le climat qui est en train de prendre le dessus.

On entend peu la voix des climato-sceptiques ; ont-ils ont disparu ?

Cela devient compliqué d’assumer un discours climato-sceptique aujourd’hui. Les attaques auxquelles nous risquons d’être confrontés ne seront sans doute pas directes. Elles porteront sur les solutions adoptées ; on nous dira qu’il vaut mieux se consacrer à l’adaptation au changement climatique qu’à la limitation des émissions de gaz à effet de serre par exemple. Ce qui revient à la même chose. Mais les vrais climato-sceptiques n’ont pas une grande crédibilité. Dans les marchands de doute, Naomi Oreskes a montré que l’expert qui assurait que le dérèglement climatique n’a pas de rapport avec l’être humain était le même qui démontait les liens entre la cigarette et le cancer pour l’industrie du tabac il y a quelques années…ce n’est pas très sérieux. Aux États-Unis, le Sénat reste hésitant, Al Gore m’a raconté que les sénateurs venaient de rejeter une résolution précisant que le réchauffement climatique résultait des activités humaines. Mais les États-Unis ont une situation politique très particulière!