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03/12/2016

Hakima El Haite :« il va falloir commencer à dresser des plans d’action »

Climat & Environnement

Hakima El Haite :« il va falloir commencer à dresser des plans d’action »

La dynamique ministre de l’Environnement marocaine a pris part à de nombreux travaux menés conjointement entre la France, qui assurait la présidence de la COP jusqu’en novembre. Hakima El Haite, ici aux côtés de Laurence Tubiana.

[UNClimatechange/flickr]

Hakima El Haite, la dynamique ministre de l’Environnement marocaine rappelle dans un entretien avec La Tribune les fortes attentes envers la COP22 des pays vulnérables.

LA TRIBUNE – Après l’accord de Paris adopté en décembre dernier, quels sont à vos yeux les principaux objectifs de la COP22 que vous accueillez du 7 au 18  novembre ?

HAKIMA EL HAITE – La COP21 a permis d’aboutir à un accord réellement historique, qui a permis de tisser une solidarité mondiale autour du changement climatique. Avec l’accord de Paris, on est passé de la confrontation à la coopération. C’est l’accord de l’espoir. Et ce succès a été renouvelé à New York en avril avec la signature de plus de 170 pays, puis entériné avec l’entrée en vigueur de l’accord de Paris, à la suite de la ratification par près de 65 pays. Face à ce message politique fort, les attentes des pays les plus vulnérables seront démultipliées à Marrakech. C’est pourquoi il faut que la communauté internationale y vienne avec des réponses à ces attentes. Les pays vulnérables n’attendent plus d’annonces, mais des allocations ! Le financement sera la clé de la guerre de la COP22. Il est fondamental pour la mise en œuvre du plan d’action.

Le climat change, le citoyen le sait et le vit partout. Les fleuves se dessèchent, ce qui a des impacts sur l’accès à l’eau potable, l’insécurité alimentaire, l’accès à l’énergie, etc. La sécheresse favorise la multiplication de conflits entre communautés et l’émigration climatique. Les flux du Sud vers le Nord concernent cette année pas moins de 68 millions de personnes. À tous ces peuples, à Paris, on a promis de l’action, des financements, du renforcement de capacités, du transfert de technologie, et les pays développés se sont engagés à réduire leurs émissions de CO2, certains même à les supprimer complètement. Surtout, il y a eu un engagement commun à adopter un mix énergétique permettant d’atteindre la neutralité carbone. Paris a constitué une première avec l’engagement total de toutes les parties, mais à Marrakech, il va falloir commencer à dresser des plans d’action.

Quel doit être le rôle du secteur privé ?

L’autre innovation de la COP21, c’est l’implication du secteur privé, qui s’est traduite par 75 coalitions impliquant 12 secteurs prêts à transformer leurs modes de production, de consommation, d’industrialisation… Un premier forum mondial a réuni 250 acteurs du secteur privé en juin à Rabat, sous la houlette de Gérard Mestrallet [en charge du business dialogue, NDLR]. Les deux championnes pour le climat [Hakima El Haite elle-même et Laurence Tubiana, NDLR] ont pour mission de maintenir cette dynamique de transfert.

On observe une demande de cohérence des investissements en faveur du climat au niveau mondial, incluant des mesures d’incitation et sans distorsion de concurrence. Actuellement, les États peinent à suivre la dynamique des entreprises. Par exemple, 56 % des investissements dans l’énergie ont été faits dans les renouvelables. Ce sont les entreprises qui innovent pour nous et vont inventer le monde de demain. Et cette dynamique ne peut continuer sans les entreprises du Sud, qui se sont rassemblées dans un premier sommet à Rabat, en septembre.

Le rôle des océans sera aussi à l’ordre du jour…

Les océans seront abordés lors de la COP22 grâce au travail de plusieurs coalitions et associations qui ont mis le doigt sur ce point. Les océans ont un lien avec la protection des droits humains et la sécurité alimentaire : ils produisent un cinquième des protéines ; 7 % de la population mondiale en vit ; une grande partie des médicaments en sont issus ; ils représentent 80 % des échanges commerciaux ; la plupart des problèmes liés au changement climatique se concentrent sur le littoral ; ils jouent un rôle essentiel dans le tourisme, etc.

Ils doivent impérativement être protégés et méritent une place de choix. Des réunions préparatoires ont rassemblé des membres marocains du Giec et l’Inra, en collaboration étroite avec la Fondation Albert de Monaco. Il s’agit de préparer une feuille de route intégrant tous ces points pour les prochaines COP. L’une des priorités consiste à définir des zones de protection au niveau mondial.

Vous souhaitez par ailleurs que soit traitée la question du genre…

En tant que femme, mère de trois filles et grand-mère d’une petite-fille, la cause des femmes me tient particulièrement à cœur. Mais c’est un combat que je mène au nom de toutes les femmes du monde, qui sont les premières touchées par les risques liés au changement climatique, les migrations, les inondations, etc. Par ailleurs, les femmes représentent 40 % de la force d’emploi dans le monde.

Un premier Sommet mondial des femmes leaders pour le climat s’est tenu les 30 septembre et 1er octobre sous le patronage de Mohammed VI, qui est le premier défenseur des droits des femmes. Et pendant la COP, il y aura des projets de décision pour le genre. Il ne doit pas y avoir de discrimination, mais au contraire, tous les citoyens du monde doivent être inclus. Une approche « genre » est notamment prévue pour le Fonds vert. Je souhaite de manière générale que les femmes soient davantage associées aux décisions et intégrer dans toute décision les questions de genre.

Vous mentionnez régulièrement le rôle des parlementaires…

Le protocole de Kyoto a pris huit ans avant d’être validé. Les décisions sur le climat se prennent aujourd’hui entre spécialistes et négociateurs. Traditionnellement, les COP sont des réunions de ministres de l’Environnement. Mais il a fallu remonter jusqu’aux chefs d’État pour obtenir un accord transformationnel à Paris. Et au-delà des chefs d’État, le sujet concerne tous les ministres, y compris celui de l’éducation, qui doit intégrer la résilience climatique dans les cursus de formation. Il s’agit bel et bien d’un projet sociétal, qui à ce titre doit être porté par les représentants du peuple. Ils doivent se l’approprier, car ce sont eux qui passent les lois qui vont changer le monde.

Je salue la mobilisation des députés et des sénateurs français, qui m’ont invitée à plusieurs reprises. J’ai également rencontré cinq parlements d’Amérique centrale. De façon générale, je constate une véritable mobilisation des parlementaires.

Quels seront les marqueurs d’une COP22 réussie ?

La COP22 sera réussie si nous parvenons à maintenir la confiance et l’esprit de solidarité nés de l’accord historique de la COP21. Pour ce faire, nous demandons à tous les pays des stratégies de long terme traduites en plans d’investissement. Il est vrai qu’établir cette feuille de route est un exercice complexe, mais il est de notre responsabilité de faire en sorte qu’on puisse connaître la somme dont on dispose. Nous observons d’ores et déjà des prémices positives, tels que les 3 millions d’euros dont est doté le Fonds vert et qui doivent permettre de préparer la stratégie de long terme et d’investissement.

Sur le plan du financement, nous attendons la feuille de route de la « finance climat ». La crédibilité de l’accord de Paris et des promesses internationales qui ont été faites dépend de la capacité de la communauté internationale à réunir des sources publiques et privées pour l’adaptation et la transition énergétique des pays les plus vulnérables.

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