Le pétrolier Shell a sapé les objectifs de l’UE en matière de renouvelables

Manifestation contre Shell, Espagne, 2014. [Eneas De Troya/Flickr]

Des documents révélés au Guardian prouvent que les lobbyistes de Shell sont à l’origine de l’affaiblissement des objectifs de réduction d’émissions de carbone de l’UE.

Shell est parvenu à faire réviser à la baisse les objectifs de l’UE en termes d’énergies renouvelables, à la veille d’un accord-clé sur la réduction des émissions en octobre 2014, comme le révèlent des documents qui viennent d’être divulgués.

À l’époque, le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, avait déclaré que « ce paquet est une très bonne nouvelle pour la lutte contre le changement climatique. Aucun autre acteur mondial n’est aussi ambitieux que l’UE ».

Il semblerait pourtant qu’une partie essentielle de l’accord, soutenu par le gouvernement britannique, ait été proposé par un lobbyiste de Shell dès octobre 2011.

Les chefs d’États et de gouvernement s’étaient initialement accordés sur un objectif général de 40 % pour les réductions d’émissions de CO2 dans l’Union. À l’approche de la signature de l’accord, les États membres se sont néanmoins trouvés en désaccord sur la façon d’atteindre ces objectifs. Le Royaume-Uni et d’autres États se sont opposés à la mise en place d’objectifs contraignants nationaux sur l’efficacité énergétique et les énergies renouvelables. Ces deux points ont donc été supprimés de l’accord final. Les défenseurs des renouvelables estiment qu’il s’agit d’une belle occasion manquée qui aurait pu envoyer un message clair aux investisseurs sur l’engagement de l’UE pour les énergies propres.

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Des documents révélés au Guardian en vertu des lois sur la liberté de l’information montrent que l’entreprise pétrolière Shell avait commencé dès octobre 2011 à faire pression sur le président de la Commission, José Manuel Barroso, remplacé en novembre dernier par Jean-Claude Juncker. Shell souhaitait supprimer la mesure prévue, qui liait les objectifs de réduction du CO2 à des lois contraignantes sur les énergies renouvelables.

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Une stratégie basée sur le marché

La multinationale a défendu une stratégie européenne d’expansion du gaz basée sur l’offre et la demande, plutôt qu’une approche centrée sur les renouvelables. Selon ses lobbyistes, cette stratégie permettrait à l’Europe d’économiser 500 milliards d’euros lors de sa transition vers un système à faible émissions de carbone. « Le gaz est bon pour l’Europe et l’Europe est bien placé dans ce secteur », a écrit Malcolm Brinded, directeur exécutif de Shell, dans une lettre de cinq pages adressé à José manuel Barroso.

« Shell estime que la réduction des émissions de gaz à effet de serre devrait être le seul objectif climatique de l’UE après 2020. Après cela, l’UE doit laisser le marché décider du moyen le plus rentable d’atteindre cet objectif, afin de préserver la compétitivité de l’industrie, de protéger l’emploi et le pouvoir d’achat des consommateurs, et de dynamiser la croissance économique. » Et le directeur exécutif de conclure par une note écrite à la main : « L’UE doit saisir cette rare opportunité ! »

Shell est le sixième plus important lobbyiste à Bruxelles. La multinationale dépense entre 4,25 et 4,5 millions d’euros par an pour tenter d’influencer les institutions européennes, selon le registre de transparence de l’UE.

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Les participants aux négociations pour 2030 confirment que Shell a été le premier lobbyiste à soutenir un objectif unique, et son poids a permis à l’idée de faire son chemin. « Shell a énormément d’influence au Royaume-Uni, où l’entreprise est très active dans le débat politique », indique une source proche des discussions des lobbies. « C’est en partie dû au fait que le gouvernement britannique aime que des entreprises lui disent ce qu’il veut entendre. »

L’idée de l’objectif unique de Shell a gagné du terrain, notamment soutenue par les défenseurs du nucléaire et du gaz de schiste. Au Royaume-Uni, elle a été adoptée comme position officielle lors des discussions entre la trésorerie et le département de l’énergie et du changement climatique mi-2013.

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Londres, suivi par d’autres États membres, a soutenu cette idée lors de réunions interétatiques du groupe de la croissance verte cette même année. En octobre dernier, une variante de l’idée de base figurait dans l’accord final pour l’UE.

Une occasion manquée

Tous les pays membres de l’UE doivent donc réduire leurs émissions de CO2 de 40 % d’ici 2030, par rapport aux niveaux de 1990. En outre, si l’UE s’est engagée à ce que les renouvelables constituent 27 % de son portefeuille énergétique, cet objectif n’est pas contraignant pour les États membres.

L’industrie des énergies propres estime que ces mesures ne sont pas suffisantes et n’offrent pas aux investisseurs potentiels l’assurance à long terme dont ils ont besoin.

« Un objectif de réduction des gaz à effet de serre ambitieux est un signal fort pour les centrales électriques les plus polluantes, mais ce n’est pas un moyen efficace de soutenir la transition vers les énergies renouvelables », regrette Frauke Thies, directrice politique pour l’Association européenne de l’industrie photovoltaïque.

« Le paquet pour 2030 était l’opportunité de la décennie d’envoyer un message aux investisseurs des énergies propres », ajoute Brook Riley, porte-parole des Amis de la Terre Europe. « Pourtant, l’UE a choisi de récompenser le lobby des combustibles fossiles. »

Shell n’est cependant pas l’opposant le plus retors du débat sur l’action climatique pour 2030 et est même parfois considéré comme la grande entreprise des combustibles fossiles la plus progressiste. La multinationale est en faveur d’un mécanisme d’échange de quotas d’émissions fort, des technologies de captage et stockage du dioxyde de carbone et tient compte des 40 dollars par tonne de CO2 pour certaines de ses décisions d’investissement à long terme.

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À l’heure actuelle, Shell est plus impliqué dans le gaz que dans le pétrole et a misé gros sur le bioéthanol brésilien. Les défenseurs de l’environnement soulignent néanmoins sa détermination à forer dans l’Arctique et ses opérations canadiennes d’extraction de sables bitumineux, l’une des sources de combustibles fossiles les plus polluantes.

Un porte-parole de Shell a assuré que la multinationale avait soutenu l’objectif de 40 % imposé en octobre dernier. « Notre position est claire : nous soutenons un objectif ambitieux pour les gaz à effet de serre, concrétisé grâce à un marché du carbone fort et efficace. C’est la façon la plus rentable de décarboniser. Un mécanisme solide d’échange de quotas d’émissions solide, accompagné de financements pour l’innovation, soutiendra les renouvelables sans qu’il y ait besoin de mettre en place des objectifs contraignants. »

En ce qui concerne le lobbysme de l’entreprise, « Shell collabore avec les décideurs politiques européens de manière régulière et sur un large éventail de sujets ».

La Commission européenne a confirmé que Shell faisait partie des 550 parties prenantes ayant contribué au livre vert sur les objectifs pour 2030 en mars 2013. « Cette consultation des parties prenantes a contribué de manière significative au processus », indique un porte-parole. La Commission a cependant refusé de commenter tout contact préalable avec Shell avant cette date.

Le gouvernement britannique n’a jamais été en faveur d’objectifs européens sur les énergies renouvelables, qu’il considère couteux, ambitieux et empiétant sur la souveraineté nationale.

Pourtant, lors des discussions sur les objectifs pour 2030, le Royaume-Uni a assumé un rôle déterminant à l’obtention d’un consensus au sein d’une union divisée, afin de garantir un objectif sur les émissions qui n’enterre pas tout espoir de décarbonisation.

Contrairement à la plupart des pays européens, le Royaume-Uni a mis en place un prix plancher pour le carbone qui pourrait contribuer à une transition du charbon au gaz.

La combustion du gaz libère environ deux fois moins de carbone que celle du charbon. Tout au long de son cycle d’utilisation, le gaz libère cependant encore 40 fois plus de CO2 que l’éolien, par exemple, selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat. Les spécialistes estiment donc que le gaz peut être combiné aux énergies renouvelables, souvent irrégulières, pour faciliter la transition vers un système plus propre.

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