EurActiv.fr

Actualités & débats européens dans votre langue

03/12/2016

Piketty propose que les plus riches paient l’addition du changement climatique

Climat & Environnement

Piketty propose que les plus riches paient l’addition du changement climatique

1 % des individus les plus riches émettent 200 tonnes de Co2 par an

L’économiste envisage une approche par individu plutôt que par pays des émissions de CO2. Une situation dans laquelle l’Europe s’avère moins vertueuse que de coutume. 

L’enjeu de la justice climatique, une potentielle pomme de discorde entre pays du Nord et pays du Sud, a tendance à être passé sous silence à l’approche de la grand-messe de la COP 21. Le thème était au cœur d’une rencontre organisée par l’IDDRI sur inégalités et climat, à Paris le 3 novembre.

« Il faut en finir avec le colonialisme environnemental ! Il y a un droit des individus au développement, où qu’ils soient ! » a déclaré Sunita Narain, directrice du Centre for Science and Environment en Inde, plaidant la cause du sous-continent indien.

L’Inde voit d’un mauvais œil un accord se dessiner entre gros pollueurs, qui mettent de côté les pays les moins développés. « Ce qui pose problème, c’est que les États-Unis vont parvenir avec l’accord de Paris à légaliser leur manque total d’ambition, ce qui veut dire que l’Afrique et l’Inde n’auront aucun droit au développement » prévient la spécialiste.

La planète dispose en effet d’un budget carbone limité si l’on veut limiter la hausse des températures à + 2°.

>>Lire : La COP21 à 10 gigatonnes de CO2 de son objectif

Le manque d’ambitions des uns pèsera donc nécessairement sur les autres, et ce contrairement aux principes de base de l’équité, selon plusieurs chercheurs qui craignent que le mode de vie américain ne soit pas négociable, notamment en raison des difficultés propres à la politique américaine où le Sénat ne souhaite pas s’engager contre le changement climatique.

Face à ce dilemme, l’économiste star Thomas Piketty, auteur du best-seller « Le capital au XXIème siècle », ainsi que Lucas Chancel, chercheur à l’IDDRI, ont présenté une nouvelle approche prenant en compte les émissions de CO2 par individu plutôt que par pays. 

Les émissions de Co2 au regard des inégalités

Une analyse qui suppose de calculer le CO2 produit, mais aussi consommé, et qui propose une cartographie fort différente des responsabilités de chacun. Ainsi, les Européens, qui sont a priori des « petits » émetteurs de CO2 par individu, voient leur bilan carbone s’alourdir nettement si l’on comptabilise les gaz à effet de serre des produits qu’ils consomment.

« Les inégalités de revenus expliquent de plus en plus les inégalités des émissions de CO2 » résume Thomas Piketty : ce sont les riches Européens, Américains et Chinois qui émettent de plus en plus de Co2, alors que les plus pauvres ont vu leurs émissions réduire. À l’extrémité, 1 % des plus riches Américains, Luxembourgeois, Singapouriens et Saoudiens émettent plus de 200 tonnes de CO2 par an et par habitant, alors que l’on trouve des moyennes 2000 fois plus faibles chez les plus pauvres du Honduras, du Rwanda et du Malawi.

Faire financer l’adaptation en taxant les riches

En conséquence de cette analyse, les deux économistes appartenant à l’Ecole d’Economie de Paris estime qu’il faut « convaincre les pays du Nord de financer plus d’adaptation ». Pour l’heure, les fonds d’adaptation au changement climatique ne représentent pas plus de 10 milliards, alors que les besoins sont estimés à 200 fois plus par l’UNEP. »

Citant une présentation courante de la répartition des émissions de CO2 dans le monde, Thomas Pikttey rappelle que les médias présentent toujours les principaux émetteurs comme étant la Chine et les États-Unis avec 42 % des émissions de Co2, contre 10 % pour l’Europe.

« Mais si on ajoute la consommation de produits à la production, les émissions de CO2 de l’Europe se rapprochent de celles des USA et de la Chine » insiste l’économiste. Dans ce cas, l’UE émet en effet 16 % du CO2 mondial, contre 21 % pour la Chine et les États-Unis.

En conséquence de cette analyse, l’économiste propose deux solutions : soit taxer effectivement le carbone pour financer l’adaptation, en protégeant les plus petits revenus, soit augmenter les taxes sur les billets d’avion, la solution de l’impôt sur le revenu ne semblant pas optimale. « Une nouvelle taxe sur les billets d’avion, avec un tarif plus élevé pour les business class par exemple serait le plus simple à mettre en place » estime son équipe.

Une solution coûteuse pour l’Europe

Une position contre laquelle M. Falkenberg, ex DG environnement à la Commission et conseiller au think-tank de la Commission européenne sur les enjeux du développement durable depuis juillet dernier, s’est insurgé. « Le fait de passer du principe de producteur/payeur au consommateur/payeur suppose de déresponsabiliser les producteurs de CO2 » dénonce M. Falkenberg.

Si l’on comptabilise les émissions chinoises aux USA et en Europe, la Chine ne sera pas incitée à produire plus proprement. Alors que le pays continue à consommer énormément de charbon tout en disposant des technologies permettant d’avoir recours aux énergies propres. Un paradoxe que M. Falkenberg juge encore plus inacceptable que l’injustice climatique.

Contexte

Les négociations mondiales sur le climat se déroulent dans le cadre de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques. Le mandat actuel (donné à Durban en 2011) a entraîné deux voies de négociations : une première voie vise l’obtention d’un accord mondial d’ici à 2015 qui entrera en vigueur en 2020, une seconde voie a pour objectif d’intensifier les efforts en faveur du climat jusqu’en 2020. Outre ces deux voies, la mise en œuvre des décisions prises précédemment reste cruciale, qu’il s’agisse de questions de financement, d’adaptation, de technologie ou encore de transparence et de suivi de la politique nationale relative au climat.

Du point de vue politique, l’obtention du nouvel accord mondial d’ici à 2015 est la principale préoccupation. Cet accord devra impliquer des efforts de la part de tous les pays. La conférence sur le climat qui doit entériner l’accord est la 21e Conférence des Parties de la CCNUCC, qui se tiendra à Paris en décembre 2015.

Plus d'information