L’UE tentée par une comptabilisation fantaisiste du CO2 des forêts

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Le mode de vie ds éleveurs de rennes samis, dont Antti Tervaniemi (droite) and Leo Aikio (gauche) est menacé par la déforestation et le changement climatique. [Hannah Mowat]

Les États membres peuvent gérer leurs forêts à leur guise. Mais le débat éternel entre le mode de comptabilisation du CO2 des forêts risque de priver le monde de puits de carbone essentiels.

Hannah Mowat est responsable des forêts et du climat pour l’association Fern. Cet article est s’appuie sur la publication de Fern Arctic Limits : How Finland’s forest policies threaten the Sami and the climate. 

Bien que le changement climatique nous concerne tous, l’élaboration des politiques de lutte contre cette problématique peut être déconcertante, pleine d’acronymes et de détails techniques.

Le domaine climatique le plus diablement complexe est sans doute la comptabilisation des émissions de carbone du secteur de l’utilisation des terres et de la foresterie (le secteur UTCATF, utilisation des terres, changement d’affectation des terres et foresterie, ou UTCF ). L’acronyme même est connu pour faire peur aux fonctionnaires. L’UTCATF comporte de nombreuses lacunes : des faiblesses inhérentes qui peuvent être exploitées par les pays tentant d’utiliser les forêts pour éviter de réaliser des baisses d’émissions plus coûteuses dans d’autres secteurs.

Ainsi, l’UTCATF est un terrain particulièrement fertile pour les États membres qui tentent de contourner les règles et de les adapter afin qu’elles leur soient favorables.

Les objectifs européens d'énergies renouvelables menacent les forêts

Des forêts protégées sont abattues partout en Europe pour atteindre les objectifs européens d’énergie renouvelable, selon une enquête de l’organisation Birdlife. Un article de notre partenaire The Guardian.

La proposition de règlement UTCATF suscite le débat parmi les États membres

Les règles sur la manière de comptabiliser les émissions du secteur UTCATF sont particulièrement problématiques. En juillet 2016, la Commission européenne a répondu aux critiques selon lesquelles les règles permettaient aux pays de cacher les émissions de leurs forêts. Elle a fait une proposition visant à renforcer la rigueur qui contraindrait les pays à comptabiliser toute émission générée par une hausse de la récolte du bois.

La Commission savait qu’il y avait urgence car depuis l’adoption de la directive sur les énergies renouvelables en 2009, l’UE a encouragé ses membres à brûler du bois plutôt que des combustibles fossiles pour créer de l’énergie. Cela a poussé des pays à abattre plus d’arbres. Les émissions produites lorsque le bois est brûlé ne sont pas comptabilisées par les centrales énergétiques ; elles sont – ou plutôt, devraient l’être – lorsque les arbres sont coupés.

Désormais, les deux politiques (les plans des États membres visant à augmenter les volumes d’abattage et celui de la Commission visant à comptabiliser les émissions des terres et des forêts) s’affrontent. C’est particulièrement le cas en Finlande, le pays le plus boisé d’Europe, bien que la situation en France ne soit pas très éloignée.

En 2016, le gouvernement finlandais a annoncé son intention d’augmenter l’exploitation des forêts du pays de près de 25 % entre aujourd’hui et 2030.

La hausse proposée est tellement importante que selon l’analyse d’impact de la stratégie en matière d’énergie et de climat du gouvernement, la Finlande augmentera effectivement ses émissions entre aujourd’hui et 2030, même si moins de combustibles fossiles seront utilisés.

Cependant, les autorités finlandaises considèrent qu’elles ne devraient pas comptabiliser ces émissions, les forêts de Finlande continuant d’absorber plus de dioxyde de carbone qu’elles n’en émettent.

Pour éviter de comptabiliser les émissions forestières, la Finlande, soutenue par l’Autriche, propose un système complexe selon lequel, si les forêts finlandaises absorbent moins de dioxyde de carbone, elle ne le comptabilisera pas. D’un coup de baguette magique, elle tente tout simplement de conjurer cet effet. Reste à voir quelle sera la position de la France, qui travaille encore dessus. Mais selon certaines personnes bien informées, elle risque d’emboiter le pas à la Finlande.

Toutefois, comme l’a déclaré la députée européenne finlandaise de la Ligue des Verts, Satu Hassi, dans un récent article sur Euractiv : « Si vous pouvez duper la plupart des décideurs politiques à Bruxelles, vous ne pouvez pas duper l’atmosphère ».

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Les histoires sur la comptabilisation du carbone et les débats politiques à Bruxelles peuvent sembler abstraits pour certains. Cependant, les réalités de l’exploitation forestière intensive de la Finlande et du climat sèment déjà le chaos dans l’Arctique nord.

Des conséquences graves pour les Samis

Les Samis sont la population du nord la plus autochtone vivant dans l’Union européenne, leurs terres traditionnelles s’étendant à travers la région arctique du Laponie (qui englobe aujourd’hui la Norvège, la Suède, la Russie et la Finlande).

En Finlande, les Samis voient déjà leur mode de vie s’éroder par les pressions à la fois de la politique du pays relative à l’exploitation forestière et du changement climatique, comme j’ai pu le constater moi-même lors d’un récent voyage là-bas.

Pendant des siècles, l’élevage des rennes a été crucial pour la survie des Samis. Mais, le lichen, qui constitue la principale source de nourriture des rennes pendant les mois d’hiver extrêmement froids, est en train de disparaître : l’abattage des vielles forêts est en train d’éradiquer le lichen pendant des branches des arbres, et à cause du changement climatique le lichen au sol est toujours plus gelé sous la neige de surface (dû à des niveaux de pluie plus élevés), là où les rennes ne peuvent pas y accéder.

Tiina Sanila-Aikio est une ancienne éleveuse de rennes et préside le Parlement sami de la Finlande. Elle considère l’abattage des forêts et le changement climatique comme une menace existentielle pour le mode de vie des Samis.

« Sommes-nous encore un people indigène si nous n’avons plus de connexion à la nature ? » demande-t-elle.

La nécessité d’une comptabilisation crédible

Ceux qui font pression pour intensifier l’exploitation forestière soulignent que les arbres repoussent. Toutefois, dans un environnement hostile comme le nord de la Finlande, cela peut prendre jusqu’à 170 ans. Et ni les Samis, ni le climat ne peuvent attendre si longtemps.

Les scientifiques estiment que si le monde continue de produire du dioxyde de carbone aux niveaux actuels, dans quatre ans, nous aurons manqué notre meilleure occasion de limiter le réchauffement à 1,5 degrés. Nous devons inciter les pays à commencer à augmenter leur puits de carbone maintenant, mais les règles de comptabilisation proposées par la Finlande et l’Autriche encourageront l’abattage des forêts.

C’est aux États membres de décider de l’avenir de leurs forêts. Mais si ces choix ont des répercussions plus larges sur le climat, cela nous concerne tous. Alors que la France décide de la manière de comptabiliser les émissions de ses forêts, elle devrait éviter de suivre l’exemple de pays qui tentent de cacher leurs émissions.

Les forêts européennes peu efficaces contre le réchauffement climatique

Les forêts européennes sont-elles vraiment efficaces contre le réchauffement climatique ? Pas si sûr. Selon une étude publiée le 4 février dans Science, certes la surface forestière a augmenté de 10 % depuis 1750, mais leur exploitation et la nature des espèces ont fortement évolué, favorisant une légère hausse de la température. Un article de notre partenaire le JDLE.