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27/08/2016

Qui a tué le marché du carbone?

Commerce & Industrie

Qui a tué le marché du carbone?

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En rejetant la proposition de la Commission européenne de geler les quotas d’émissions sur le marché du carbone, le Parlement européen pourrait avoir donné le coup de grâce à cet outil de lutte contre le changement climatique.

Pierre angulaire de la politique climatique européenne, le marché du carbone (European trading scheme – ETS) est-il en train de murmurer son chant du cygne? En chute libre depuis 2009, le prix de la tonne de CO2 tourne autour de 3 euros, à la suite du rejet de la réforme du marché par le Parlement européen, mardi 16 avril.

Un chiffre bien loi du seuil des 30 euros, considéré comme un minimum pour que le système soit un outil efficace de lutte contre le changement climatique. Entre 2008 et 2012, les émissions de CO2 ont été réduites de 11%. Mais, ce résultat est plus largement imputable à la faible activité économique qu’aux investissements pauvres en carbone.

Tous les observateurs s’attendaient à un vote serré, mais personne n’imaginait que les parlementaires voteraient contre la proposition de gel des quotas (backloading) émise par la Commission pour faire remonter artificiellement les prix et redonner un sens à ce marché.

Comment en est-on arrivé là? La crise économique et l’offre exécedentaire de 1,4 milliard de quotas depuis 2009 sont tout d’abord largement en cause. 

L’ETS connaît des dysfonctionnements structurels. L’articulation entre les objectifs de court terme des entreprises et de longs termes du marché doit être retravaillée, explique Stig Schjølset, analyste à PointCarbone. 

L’exploitation du gaz de schiste aux Etats-Unis a entrainé l’effondrement du prix du charbon américain, et, par voie de conséquence, relancé l’intérêt pour cette énergie en Europe. 

“Entre 2011 et 2012, le charbon et la houille sont devenus plus intéressants que le gaz naturel pour la production d’électricité. Près de 45% de l’énergie allemande provient de la houille ou du charbon”, rappelle Laura Parmigiani de l’Institut français des relations internationales (Ifri). 

En période de crise économique, maintenir le charbon à bas prix est un argument pour les industriels, qui ont activement oeuvré pour aboutir au rejet de la réforme du marché du carbone. “Pour que ce charbon reste rentable, il faut un prix bas”, explique le patronat européen Business Europe, dont la “priorité” est de “réduire le fossé énergétique avec les Etats-Unis”.

Y’a-t-il un double jeu des industriels sur la question du marché ? Beaucoup reconnaissent la portée de cet outil pour investir dans l’économie “pauvre en carbone”. Mais, en coulisses, ils plaident pour que la tonne de carbone reste la moins chère possible afin de ne pas alourdir trop leur facture. 

Tout est une question de seuil. Les industries de la chimie ou les cimentiers ont intérêt à ce que la tonne de carbone reste en dessous de 15 euros. Entre 13 et 25 euros, les grands groupes gaziers ou d’hydrocarbures sont les plus avantagés. Au-delà de 30 euros, hormis le secteur des énergies renouvelables, toutes les industries doivent investir massivement pour compenser le prix du carbone. 

Cacophonie politique

Ces divergences d’intérêt économique se reflètent évidemment dans la classe politique. A la Commission européenne tout d’abord. En charge du Climat, Connie Hedegaard à porté la réforme du marché du carbone.

Mais, officieusement, d’autres membres de l’équipe de M. Barroso craignent les délocalisations des grandes entreprises hors d’Europe.  Au Parlement européen, la confusion est également totale au sein des groupes du Parlement. 

Seule la position des Verts n’a pas bougé. Pour Yannick Jadot (EELV/ALE), cette panne est due à une contre-offensive des industriels pour renier les enjeux environnementaux. “Avant la crise économique, les industriels ont proposé de réels progrès pour une économie pauvre en carbone a indiqué l’eurodéputé. Mais, en utilisant le pseudo argument de la compétitivité prix (et non la compétitivité hors prix), ils bloquent toutes avancées pour de nouveaux objectifs ambitieux”. 

Incohérence de la politique européenne

Mais cette réforme du marché du carbone est surtout le reflet de l’incohérence de la politique énergétique européenne.  En 2008, la victoire a été trop belle. L’accord sur une série d’objectifs pour 2020 place l’UE en leader mondial de la lutte contre le changement climatique.

A l’époque, l’Europe décide de réduire de 20% ses émissions de CO2 d’ici 2020, tout en atteignant 20% de production d’énergie d’origine renouvelable et en réduisant sa consommation d’énergie dans les mêmes termes. 

Mais la réflexion sur ces objectifs s’est faite en silo et sans grande cohérence. L’intérêt historique des pays de l’Est de l’Europe pour le charbon et son regain récent en Allemagne, à la faveur du développement des énergies renouvelables, a été par exemple déterminant dans la dégingrolade du prix du carbone.

A titre d’exemple, “les électriciens” se sont divisés, car ils sont partis des fondements de leurs modèles nationaux. L’Union française d’Electricité s’est montrée favorable au gel des quotas carbone. Un choix logique, la part des énergies fossiles dans sa production d’électricité étant minime en France.

De leur côté, les Polonais, dont l’électricité est produite à 90% à partir de carbone, ont pris le contre-pied. 

Dans une Union européenne où chaque Etat est maître de ses choix énergétiques, la cacophonie est totale. Et les institutions bruxelloises se sont révélées incapables de jouer leur rôle de coordinateur. 

Mort lente ou renaissance?

Et maintenant? Un déblocage de la situation reste possible, selon Sophie Auconie (UDI/PPE). L’eurodéputée admet l’erreur d’aiguillage dans le vote du Parlement, mais reste persuadée que le marché du carbone “est le seul moyen pour les entreprises européennes de créer un cadre stable pour l’investissement, la R&D, et donc pour entrer dans une nouvelle ère industrielle.”

Le vote du Parlement européen entraine un “terrible manque de crédibilité du Parlement européen”, observe cependant Sam Van Den Plas, en charge des questions énergie-climat au WWF.

“Un prix trop bas n’a plus aucun effet incitatif et ne va pas aider à atteindre les prochains objectifs de réductions de réductions de gaz à effets de serre”, ajoute Joris Van Blanken du bureau bruxellois de Green Peace. 

La commission Environnement du Parlement européen devrait se saisir à nouveau du sujet d’ici le début du mois de mai et présenter un projet avant le mois de juin. 

La présidence lituanienne de l’UE, qui démarre le 1er juillet, va aussi récupérer le dossier. 

Les Etats doivent par ailleurs rendre leur avis sur leurs objectifs climatiques pour 2030 d’ici la fin de l’année 2013. Mais les groupes de travail qui se réunissent actuellement semblent aussi divisés que le Parlement. 

La Commission a quant à elle entamé une consultation sur une réforme de long terme du marché du carbone. Aucun calendrier n’a été fixé.