Quand une chaîne humaine faisait plier l’URSS dans les pays baltes

Le 23 août 1989, près de deux millions de Baltes formaient une chaîne humaine de 687 km entre Tallinn, Riga et Vilnius en protestation contre la domination soviétique. Ce jour-là, Aita Kaur avait délaissé son poste à la conserverie de hareng pour crier « vabadus » : liberté ! Un article de notre partenaire, Ouest-France.

Aita Kaur arrive en boitillant sur sa béquille, un genou dans le sac. « Tombée du pommier ! À 73 ans, je voudrais encore grimper aux arbres comme un petit singe », lance la gaillarde jardinière d’Haapsalu, mignonne station balnéaire de l’Ouest estonien, « où tout pousse, même le raisin ».

Il faut vraiment scruter les yeux bleus de cette incorrigible optimiste pour trouver du noir. Elle est pourtant née «ennemie du peuple », le 14 mars 1944,raconte-t-elle.

Ce jour-là, sa mère accouche seule à Tallinn, dans une capitale soviétisée. Son père guerroie dans la forêt, du côté de Tartu, tout au sud. Avec les combattants lettons, il tente encore de freiner le rouleau compresseur de Staline. Il sera « disparu », sans laisser de corps. La femme paiera pour l’engagement du mari.

Sur l’immense quai de la gare art déco d’Haapsalu, taillé pour accueillir en grande pompe toute la cour du tsar Nicolas II, Aita Kaur pointe du doigt deux wagons à bestiaux rouillés. « Comme près de 20 000 Estoniens, ma mère a été déportée en Sibérie, dans un train comme celui-ci. Ma grande soeur Hilja et moi avons été recueillies par des voisins, puis par une tante. »

À la mort de Staline, en 1953, les griffes de l’ours se desserrent un peu. La mère d’Aita « bénéficie » d’une réduction de peine. Elle rentre abîmée, silencieuse, sans haine apparente pour ses bourreaux. « Elle n’a jamais parlé de sa détention. Elle était protestante et disait que le ciel se chargerait de punir les méchants. » Adolescente, Aita l’aide dans son combat contre la paperasserie communiste. « Elle voulait se remarier, mais mon père, comme tous les disparus, n’était pas officiellement mort. »

La bataille « certificat de décès » laisse la jeune adulte épuisée. « J’ai fait le dos rond. Ça a été ma stratégie, ne pas me faire remarquer par le pouvoir central. » Aita enchaîne les postes dans les usines russifiées de Tallinn. Elle fabrique des bottes en caoutchouc, assemble des appareils photo Zenit. Un soir, après la journée de travail, elle tombe amoureuse d’un mécanicien pêcheur et décide de le suivre sur la côte, au pays du hareng de la Baltique, « le raim, notre poisson national ».

« Les chars ne sont pas venus… »

Elle adhère au Parti communiste, « seule façon d’avoir un logement » pour les enfants qui grandissent, Aili, née en 1967, et son frère Aarne, en 1970. Et décroche un poste pas trop pénible à la conserverie. « Toute notre vie dépendait du bon vouloir de la section du PC de l’usine. C’est pour cela qu’aujourd’hui encore, les Estoniens détestent les syndicats. Il n’y en a pas dans le pays. »

Aita admire les copines qui « osent porter une jupe noire, un chemisier blanc et un foulard bleu, les trois couleurs de l’Estonie », encouragées par la glasnost de Mikhaïl Gorbatchev. Depuis 1985, il souffle un vent de liberté dans les républiques soviétiques de la Baltique, annexées de force en 1940. Les radios allument la mèche le 23 août 1988, en révélant les accords secrets du pacte Molotov-Ribbentrop : en 1939, l’Union soviétique et l’Allemagne nazie s’étaient entendues en loucedé sur le dépeçage des trois États baltes.

Les mouvements nationaux redoublent d’efforts, soutenus par une dissidence exilée aux États-Unis, au Canada, en Finlande… « Des rassemblements ont commencé à s’organiser un peu partout. Dans des églises, souvent. » Un an jour pour jour après la révélation de l’odieux partage, le 23août 1989, près de deux millions de Baltes allaient se tenir la main pour relier les trois capitales.

« À l’usine, on a reçu notre emplacement. Nous devions assurer un maillon de 50 m du côté de Rapla (sud de la capitale). C’était une organisation sacrément intelligente ! » Aita se souvient « de la peur », jusqu’au bout, en descendant du car. « Mais les chars ne sont pas venus… »

L'Estonie plaide pour une présence permanente de l'OTAN dans les pays baltes

Préoccupé par les exercices militaires russes à la frontière et le conflit en Ukraine, le président estonien Toomas Hendrik Ilves a réclamé une présence permanente de troupes de combat de l’OTAN dans les pays baltes, dans une interview donnée au Telegraph.

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