Le chaos d’un Frexit jugé pire que la chute de Lehman Brothers

Une tract de Reconstruction communiste. Le Frexit est défendu à l'extrême-droite et l'extrême-gauche

La déroute des partis traditionnels favorise le débat autour du Frexit. L’hypothèse alarme les économistes qui craignent un « arrêt cardiaque » de la finance mondiale et une ardoise élevée pour les plus pauvres.

La campagne française pour l’élection présidentielle peine à aborder la politique internationale. L’Institut Français des Relations Internationales s’est vu contraint d’annuler un débat sur le sujet, prévu le 30 mars. « Etant donné les circonstances de la campagne, les candidats les plus importants n’étaient pas en mesure de s’engager dans les délais », a regretté le président du think-tank, Thierry de Montbrial, tout en rappelant qu’un président de la République consacre la moitié de son temps à la politique étrangère.

Si les candidats parlent peu d’international en général, ils évoquent souvent l’Europe pour la critiquer. Et certains veulent en sortir : c’est le thème du Frexit. Les candidats de la gauche, du centre ou de la droite comptent bien rester, voire s’arrimer plus à l’Europe, le Front national, mais aussi d’autres mouvances d’extrême-droite soutiennent mordicus cette option, tout comme la gauche radicale de Jean-Luc Mélenchon, en plan B.

«Si le risque que le résultat électoral (…) remett(e) en cause le maintien en France de la monnaie unique et son adhésion à l’Union européenne est faible, il n’en est pas moins croissant », a d’ailleurs reconnu l’agence de notation Moody’s, le 10 mars.

Les recherches sur le Frexit sur Google progressent depuis quelques mois

Les recherches sur le Frexit sur Google progressent depuis quelques mois

L’argument principal des défenseurs du Frexit sur le fait que la France retrouve sa souveraineté, diluée par la construction européenne.

Nostalgie

« Le rôle du président, c’est d’être garant de l’indépendance nationale de la France » assure ainsi François Asselineau, qui se proclame le vrai « candidat du Frexit » en citant abondamment De Gaulle, et en voulant tout autant sortir de l’OTAN que de l’UE et de l’euro. Car selon lui, les Mélenchon et autre Marine Le Pen, s’ils évoquent bien l’idée de sortie de l’UE de temps à autre, n’ont pas vraiment l’intention de le faire. « Pour Marine Le Pen, ce serait après un referendum ; pour Mélenchon, c’est le plan B, si le plan A ne marche pas. Moi si je suis élu, j’invite à Paris tous les autres chefs d’Etat, et je leur dis que je déclenche immédiatement l’article 50 » assure le candidat. Ce dernier a obtenu 569 parrainages de maires de petits communes pour soutenir sa candidature à la présidentielle, et fera donc partie de la course présidentielle. Mais n’est crédité que d’1% des intentions de vote dans les sondages.

Un projet qui ne sera pas difficile, puisque la France, comme le Royaume-Uni, est contributeur net à l’UE, et n’aurait donc rien à perdre selon lui.

Dans la campagne du Front national, qui ne cesse d’attaquer l’Europe, le thème du Frexit est paradoxalement présent et discret.

Ainsi lors d’une conférence de presse sur la monnaie, début mars, la candidate n’a pas prononcé le mot Frexit, mais a préféré insister sur le retour à l’indépendance monétaire. Mais paradoxalement, si le Frexit n’est pas son thème de prédilection, c’est elle qui capitalise le plus sur ce thème en raison d’une assise électorale plus large que les autres candidats, et la stratégie de victimisation permanente dans laquelle le FN se place : l’Europe et l’euro sont accusés  de tous les maux, alors que les Français sont les victimes.

Malgré l’évidence, Le Pen croit à un «Frexit» rapide

Marine Le Pen, candidate FN à la présidentielle, estime dans un entretien au Monde paru jeudi qu’« on peut tomber d’accord assez rapidement sur la négociation sur le Frexit », alors que Londres, sept mois après le Brexit, ne l’a pas encore commencée.

Catastrophisme

Quant à l’euro, nombreux sont les candidats qui veulent en sortir, malgré l’opposition de la population qui y est attachée, et la théorie économique qui donne peu  d’arguments aux tenants du nouveau franc et autre écu.

Pour François Asselineau, « la situation est grave, plus vite on sortira, moins on subira l’explosion de l’euro » assure le candidat du Frexit qui prédit une « catastrophe si la France reste dans l’euro ».

En janvier dernier, le président de la BCE, Mario Draghi, a répondu dans une lettre à des eurodéputés italiens que « si un pays devait quitter l’Eurosystème, ses avoirs sur ou ses dettes à la BCE devraient d’abord être réglés en totalité ». Or, le solde pour l’Italie est largement négatif : le pays devrait régler quelques 360 milliards pour sortir. Pour Asselineau, qui anticipe le défaut de l’Italie sur sa dette, en plus de ses avoirs auprès de la BCE, tout cela coutera cher à la France, qui n’aurait en revanche pas de problème à régler ses propres avoirs détenus auprès de la BCE selon lui. La stratégie du FN pour sortir de l’euro est plus progressive, pour un résultat qui serait néanmoins identique : une sortie simple et bien ordonnée de la zone euro.

Mais pour les économistes classiques, la vraie catastrophe serait au contraire une sortie de l’euro de la France.

Frexit, une catastrophe pire que Lehman Brothers ?

«Le Frexit entrainerait un gel des échanges financiers et un arrêt cardique du système financier mondial. L’effondrement de Lehman Brothers est un petit choc en comparaison, et même la chute de la banque avait eu des conséquences majeures pour l’économie réelle », avertit Grégory Clayes, chercheur chez Bruegel, dans un article sur les mythes du Frexit.

La BCE a déjà montré, avec l’exemple grec, qu’elle ferait tout ce qui était en son pouvoir pour  maintenir la zone euro unie. Or, rester dans la zone euro permet de bénéficier de taux d’intérêt très faibles, qui allègent de facto le coût de la dette. A contrario, une sortie de l’euro ferait s’envoler les taux d’intérêt. Et la dette française est conséquence, à 100 % du PIB, ou 2195 milliards d’euros. En cas de défaut, la France se trouverait dans l’incapacité d’emprunter de nouveau sur les marchés.

La seule probabilité du Frexit, sans qu’il soit organisé, pourrait d’ailleurs pousser  au défaut : la hausse des taux d’intérêt couplé à la fuite des capitaux suffirait à pousser certaines banques vers la faillite, avant que l’Etat ne soit contraint au même sort.

La théorie économique bat aussi en brèche l’opportunité d’une sortie de l’euro en matière de conjoncture. Certes la dévaluation probable du « Franc » par rapport à l’euro produirait un avantage compétitif aux exportateurs français.  Mais l’inflation importée risque d’être autrement plus handicapante pour l’économie. Ce que souligne le think tank Terra Nova.

« La sortie de l’euro serait loin de servir les intérêts des classes populaires dont le FN a fait sa cible privilégiée: elle leur serait même extrêmement défavorable » souligne le think-tank proche des socialistes, qui a chiffré entre 1500 et 1800 euros par ménage et par an le coût d’une sortie de l’euro. Un montant qui serait nettement plus lourd à absorber pour les ménages les plus modestes, d’autant que les toujours selon les spécialistes, « les plus informés et les mieux conseillés » pourront mettre leur épargne à l’abri, contrairement aux petits épargnants, retraités et travailleurs modestes ».

En filigrane, le Frexit serait neutre pour les riches, et coûteux pour les ménages les plus modestes.