Erdogan perd sa majorité absolue au Parlement turc

AKP a remporté 258 sièges de députés sur 550, predant la majorité absolue. [Joel Schalit/Flickr]

Le parti du président turc Recep Tayyip Erdogan a essuyé un sérieux revers lors des élections législatives en perdant sa majorité absolue détenue depuis treize ans au Parlement.

Les élections législatives du 7 juin ont marqué la fin du règne sans partage de Recep Tayyip Erdogan sur la Turquie. Si son parti islamo-conservateur (AKP) est arrivé sans surprise en tête du scrutin, il n’a recueilli que 40,7 % des suffrages et 258 sièges de députés sur 550, contraignant Erdogan à former un gouvernement de coalition.

Autre première dans le paysage politique turc, le parti kurde HDP (Parti démocratique du peuple) a largement franchi la barre des 10 % imposée aux partis pour obtenir un siège sur les bancs du Parlement. Avec 13 % des voix, il en obtient 79.

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« Nous avons remporté une grande victoire (…) ceux qui veulent la liberté, la démocratie et la paix ont gagné, ceux qui veulent l’autoritarisme, qui sont arrogants et qui se considèrent comme les seuls détenteurs de la Turquie ont perdu », a déclaré le chef de file du HDP, Selahattin Demirtas, lors d’une conférence de presse à Istanbul.

Le HDP comptait déjà 29 sièges dans l’Assemblée sortante. Mais ils avaient été élus sous l’étiquette indépendante pour contourner le seuil obligatoire des 10 %. Ces députés n’avaient retrouvé leurs couleurs et formé un groupe qu’une fois en fonction.

Les deux autres principaux concurrents du parti au pouvoir, le Parti républicain du peuple (CHP, social-démocrate) et le Parti de l’action nationaliste (MHP, droite), obtiennent 25,1 % et 16,4 % des voix et totalisent 132 et 81 sièges.

Affaiblissement

Vainqueur de tous les scrutins depuis 2002, le parti AKP se présentait pour la première fois affaibli face aux électeurs, victime du déclin de l’économie et des critiques récurrentes sur la dérive autoritaire de son chef historique.

Ce premier « raté » électoral sonne comme une sévère défaite pour M. Erdogan, qui avait fait de ce scrutin un référendum autour de sa personne.

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« L’AKP n’a pas perdu les élections, mais Erdogan a perdu tout espoir de faire passer la Turquie à un système présidentiel », a commenté l’universitaire Ahmet Insel.

Lors de son traditionnel « discours du balcon » depuis le siège de son parti à Ankara, le Premier ministre Ahmet Davutoglu s’est efforcé de minimiser l’ampleur de ce revers.

Colonne vertébrale

« Cette élection a montré une fois de plus que l’AKP était la colonne vertébrale de ce pays. Personne ne doit essayer de transformer une défaite en victoire », a-t-il lancé devant des milliers de partisans. « Nous allons poursuivre nos efforts pour changer la Constitution avec le soutien d’autres partis », a-t-il promis.

Premier ministre à poigne pendant onze ans, Recep Tayyip Erdogan a été élu haut-la-main président en août dernier et vise depuis la présidentialisation du régime et le renforcement de ses pouvoirs. Pour y parvenir, son parti devait totaliser au moins 330 sièges pour faire passer une réforme de la Constitution.

Alors que la Constitution lui impose une stricte neutralité, le chef de l’État a fait campagne pendant des semaines en réclamant « 400 députés » pour changer le système parlementaire actuel. Ce régime est « un obstacle au changement », a-t-il répété.

Pendant toute la campagne, l’opposition s’est dressée contre son projet, qualifié de « dictature constitutionnelle ».

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« Nous avons mis un terme à ce qui était une ère de répression par des moyens démocratiques », s’est réjoui le président du CHP, Kemal Kiliçdaroglu. « La Turquie a gagné, la démocratie a gagné », a-t-il insisté.

« C’est le début de la fin pour l’AKP », a commenté le chef du MHP, Devlet Bahçeli.

Grand vainqueur de la soirée, le chef de file du parti kurde HDP, Selahattin Demirtas, a réussi son pari. Ce « quadra » charismatique et ambitieux a mené une campagne moderne, très marquée à gauche et anti-Erdogan qui lui a permis d’élargir son audience au-delà de la seule communauté kurde (20 % de la population turque).

Contexte

Membre de l'OTAN et pays candidat à l'UE, la Turquie est en proie à des conflits internes entre le Parti pour la justice et le développement (AKP), qui prend ses racines dans l'islam, les conservateurs et les laïcs nationalistes, dont les bastions restent l'armée et la justice.