La reconnaissance du Kosovo fait tanguer les négociations d’adhésion de la Serbie

Le président serbe Tomislav Nikoli? a affirmé être contre l’entrée de son pays dans l’Union européenne si cela impliquait la reconnaissance du Kosovo. Un article d’EURACTIV Serbie.

La question du statut du Kosovo reste éminemment épineuse, alors même que la nation s’apprête à entrer à l’UNESCO. La position du gouvernement serbe, qui refuse toujours de reconnaître l’indépendance du Kosovo, a été reconfirmée après un débat public houleux sur la supposée exigence de Bruxelles que Belgrade reconnaisse son voisin. Les spéculations allaient bon train et certains observateurs ont même évoqué de possibles élections anticipées. Série de malentendus ou manipulations politiques ?

« Des conditions très défavorables »

La controverse a été ranimée au début du mois d’octobre, quand la presse serbe s’est mise à rapporter que les conditions de discussion du chapitre 35 des négociations d’adhésion (« Relations avec le Kosovo »), dont il n’existe encore aucune version officielle, étaient très défavorables à la Serbie.

Ont suivi des réactions enflammées des représentants de l’État, qui ont assuré que l’adhésion à l’UE avait cessé d’être une option pour le pays. Et affirmaient que la coopération de Belgrade et ses ambitions européennes étaient remises en question.

Ces tensions ont éclaté suite à une demande d’amendement du chapitre 35 des négociations d’adhésion qui aurait été introduite par l’Allemagne et appuyée par le Royaume-Uni et la Croatie. Belgrade a illico interprété cette demande comme l’obligation de reconnaissance du Kosovo.

Selon certains médias proches du gouvernement, Bruxelles exige que les frontières administratives entre le Kosovo et la Serbie soient transformées en vraies frontières, arborant notamment les emblèmes nationaux, et que la Serbie cesse de gérer officiellement les 28 municipalités kosovares qui existent toujours dans l’administration serbe.

Autre nouveauté, selon les médias serbes : la gestion de la centrale hydroélectrique de Gazivode, dans le nord du Kosovo, devrait être rendue aux autorités de Priština et les négociations à Bruxelles seraient à présent envisagées comme un dialogue entre les États de la Serbie et du Kosovo, ce qui implique une reconnaissance du fait que le Kosovo est un État, alors qu’on parle jusqu’ici de discussions entre Belgrade et Priština.

Selon les représentants serbes, Belgrade a été informé de ces amendements le 13 octobre, juste avant une rencontre entre les Premiers ministres serbes et kosovars, Aleksandar Vu?i? et Isa Mustafa, à Bruxelles.

Le président serbe, Tomislav Nikoli?, a comparé les exigences de Bruxelles à l’ultimatum austro-hongrois de 1914. Cet ultimatum, près d’un mois après l’assassinat de l’archiduc autrichien François-Ferdinand et de sa femme par un jeune nationaliste serbe à Sarajevo, avait été formulé d’une façon qui rendait son acceptation par Belgrade impossible.

« Si la reconnaissance du Kosovo est le prix de l’adhésion, je suis contre notre entrée à l’Union européenne », a déclaré Tomislav Nikoli? dans une interview avec le journal Ve?ernje Novosti.

La fibre nationaliste du président serbe est notoirement plus importante que celle du gouvernement. Il s’est également indigné d’une déclaration du président de l’académie serbe des sciences et des arts (SANU), Vladimir Kosti?, qui a estimé que le Kosovo était perdu.

Vladimir Kosti? a en effet déclaré à Radio Belgrade que, dans les circonstances actuelles, la seule option politique raisonnable était de cesser de se cramponner au Kosovo et de céder dans la dignité, parce que Belgrade a perdu tout contrôle de facto ou de iure sur le territoire, et qu’il était temps de le reconnaître.

Le Premier ministre a réagi plus calmement à la déclaration du président de la SANU, institution considérée comme un bastion de la politique nationaliste serbe. Il a souligné que Vladimir Kosti? avait le droit d’avoir sa propre opinion sur le Kosovo, mais qu’il ne partageait pas ses vues. Aleksandar Vu?i? affiche des positions modérées que le président, mais, une partie de l’opinion publique estime qu’il soutient aussi les membres de son cabinet qui défendent une attitude plus hostile.

Berlin conteste avoir introduit des amendements

Le 14 octobre, Axel Dittmann, l’ambassadeur allemand à Belgrade, a toutefois contesté les informations relayées par la presse serbe. Berlin n’aurait selon lui jamais fait de la reconnaissance du Kosovo une condition à l’ouverture d’un chapitre des négociations d’adhésion.

Selon Axel Dittmann, toute cette polémique est donc infondée. Il est d’ailleurs bien connu que c’est l’Allemagne qui encourage l’ouverture du chapitre 35 le plus rapidement possible, et pas à la fin du processus de négociation, comme c’est d’habitude le cas.

Une reconnaissance de facto

Marko Djuri?, qui dirige le bureau pour les régions du Kosovo et de Metohija, a alors indiqué que la Serbie n’avait pas reçu de demande officielle de reconnaissance de l’indépendance du Kosovo, mais que Bruxelles lui demandait de fermer les organes publics d’intérim et d’arrêter de financer les institutions [serbes au Kosovo].

Selon lui, les amendements allemands précisent qu’après l’ouverture des chapitres 35, 32, 23 et 24, la Serbie ne pourra plus ouvrir d’autre chapitre avant d’avoir refermé les chapitres ouverts, ce qui implique la reconnaissance du Kosovo, une exigence « impossible ». (Voir la liste des chapitres)

Des torts plus que partagés

Milovan Božinovi?, ancien ambassadeur serbe à Vienne et à Berlin, a pour sa part estimé que l’Allemagne n’insisterait pas autant sur l’application de l’accord de Bruxelles sur la normalisation des relations entre la Serbie et le Kosovo sans les déclarations tapageuses des représentants serbes. Si celles-ci visaient clairement le public national, elles n’en ont pas moins eu des conséquences malheureuses sur la scène internationale.

« Quand vous lancez une campagne médiatique et politique aussi intense contre l’adhésion du Kosovo à l’UNESCO, alors même que vous avez promis, dans l’accord de Bruxelles, que vous n’entraveriez pas l’adhésion du Kosovo aux organisations internationales, il est naturel que nos partenaires de Berlin se demandent ce qu’il se passe », explique-t-il.

Préserver les bonnes relations avec l’Allemagne

L’atmosphère de polémique s’est pourtant assez rapidement calmée. Après sa rencontre avec son homologue kosovar à Bruxelles, le Premier ministre serbe n’a pas fait de déclaration publique, mais a lancé une série de consultations de haut niveau, impliquant notamment des ambassadeurs étrangers, dont Michael Davenport, représentant de l’UE en Serbie, ainsi que des représentants de l’Église orthodoxe.

Aleksandar Vu?i? a déjà changé plusieurs fois son fusil d’épaule depuis le début de cette controverse, assurant au départ qu’il ne mettrait jamais en danger les bonnes relations entre l’Allemagne et la Serbie, avant d’indiquer qu’il ne cèderait pas au chantage.

Le 18 octobre, Aleksandar Vu?i? a indiqué qu’il ne pensait pas que l’Allemagne introduirait d’amendement, et que les négociations du chapitre 35 ne seraient pas si défavorables que ça pour la Serbie.

Pas d’élections anticipées

La controverse sur la reconnaissance du Kosovo a également nourri des spéculations préexistantes sur l’organisation d’éventuelles élections parlementaires anticipées.

Le 18 octobre, Aleksandar Vu?i? a pourtant écarté cette possibilité, qu’il juge « irresponsable » au vu du débat en cours sur le Kosovo et l’’ouverture de nouveau chapitres de la procédure d’adhésion européenne.

Contrairement aux engagements de l’accord de Bruxelles, la Serbie s’est engagée dans une bataille diplomatique pour empêcher l’admission du Kosovo à l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO). Belgrade justifie sa position en citant des exemples d’églises et de monastères serbes orthodoxes détruits dans la région. Peine perdue : le 21 octobre, la direction de l’UNESCO a approuvé l’admission du Kosovo.