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27/05/2016

Le Premier ministre ukrainien s’accroche à son poste

Elargissement

Le Premier ministre ukrainien s’accroche à son poste

Arseni Iatseniouk

[Conseil européen]

Le président ukrainien envisage de remplacer le Premier ministre. Arseni Iatseniouk rétorque qu’un remaniement gouvernemental ne résoudrait pas les problèmes du pays. EurActiv en direct de Kiev.

La relative précarité de sa position n’a pas l’air d’entamer l’optimisme du Premier ministre ukrainien, Arseni Iatseniouk, qui s’est entretenu avec des journalistes et universitaires occidentaux invités par l’institut de politique mondiale, un groupe de réflexion ukrainien, le 1er mars.

Le Premier ministre a survécu à une motion de censure le 16 février, quelques heures après que le président, Petro Porochenko, lui a demandé de démissionner parce qu’il avait perdu la confiance du public. Le 1er mars, des assistants du président ont soulevé la possibilité d’un changement de Premier ministre dans les deux semaines à venir.

La crise politique s’ajoute à une crise sociale et économique profonde causée par le conflit avec la Russie voisine. Les conditions de vie des citoyens se sont détériorées de manière catastrophique, et l’UE, qui tente de contenir l’hémorragie sur d’autres fronts, semble incapable de répondre aux attentes de nombreux Ukrainiens, qui souhaitent intégrer la famille européenne.

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Selon certaines rumeurs, Arseni Iatseniouk serait remplacé par sa ministre des Finances, Natalie Ann Jaresko. Celle-ci était pourtant à ses côtés, ce 1er mars, comme pour contredire ces rumeurs. Ils ont tous deux répondu aux questions des invités, même les plus gênantes, avec bonne humeur tout au long de la rencontre, qui a duré plus d’une heure.

Pour Arseni Iatseniouk, trois des cinq partis de la coalition au pouvoir sont responsables de l’instabilité du pays. Il les juge « pires que l’opposition ».

Ceux-ci ont progressivement quitté la coalition. Il s’agit  d’abord de l’Union panukrainienne « Patrie » (Batkyvschina), dont le chef de file n’est autre que Ioulia Timochenko, suivi du parti pour l’autonomie Samopomich, dirigé par Andriy Sadoviy, très populaire maire de Lviv et étoile montante de la scène politique nationale. Dernier en date, le parti radical d’Oleh Lyashko, populiste accusé d’être financé par l’oligarchie, a aussi quitté le navire.

Il ne restait donc plus dans la coalition que Solidarité, le parti du Président Porochenko, et le parti de gauche d’Arseni Iatseniouk, Front politique, lors de la mention de censure initiée par Petro Porochenko.

« Le problème crucial auquel nous faisons face, c’est le manque de maturité politique au sein de la classe politique ukrainienne », assure Arseni Iatseniouk.  « Nous sommes dans une situation troublée parce que le gouvernement est légitime, mais que la coalition élue s’est dissoute. »

Arseni Iatseniouk assure ne pas s’appuyer exclusivement sur les sondages, sous-entendant que le président était trop obsédé par le manque de popularité de son cabinet. « Le parti du président le pousse à se débarrasser au plus vite d’un gouvernement impopulaire, afin de faire le remaniement le plus rapidement possible », indique-t-il, désapprobateur.

« En cette période particulièrement difficile, notre meilleur – et unique – espoir est de rester unis et de continuer le processus de réforme », estime le Premier ministre. La Constitution ukrainienne donne de très importants pouvoirs exécutifs au président et fait du Premier ministre « le parfait bouc émissaire », ajoute-t-il.

« Le Premier ministre ne peut ni nommer ni démettre de ses fonctions qui que ce soit », indique-t-il. « Le vrai défi, c’est de créer une unité au sein du gouvernement. »

Arseni Iatseniouk estime avoir relevé ce défi et ne s’appesantit pas sur la démission d’Aivaras Abromavicius, qui a déclaré que la corruption l’empêchait de mettre en place des mesures essentielles pour que le pays renoue avec la croissance.

Des réformes au pas de course

Le Premier ministre a mis son public au défi de trouver des exemples de réformes plus rapides que celles qu’a effectuées son gouvernement.

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« Nous n’avons pas connu de privatisation corrompue ces 24 derniers mois », affirme Arseni Iatseniouk. Résultat ? L’oligarque Dmytro Firtash, qui dirige Naftogaz, la société gazière d’État financerait aujourd’hui une campagne de décrédibilisation à son encontre.

« Vous n’imaginez pas le nombre d’ennemis que nous avons », ajoute Natalie Ann Jaresko, qui a répété son soutien au Premier ministre durant tout l’événement.

Le discours d’Arseni Iatseniouk diffère cependant grandement de celui des assistants du président, Petro Porochenko. Rostyslav Pavlenko, vice-directeur de l’administration présidentielle, parle d’un « problème de confiance » au sein du gouvernement, au parlement et dans la société ukrainienne dans son ensemble.

Il cite un sondage indiquant que 74 % de la population souhaitait la démission d’Arseni Iatseniouk. Une question qui sera résolue d’ici deux semaines, assure-t-il, mentionnant la possibilité de nommer un gouvernement technocrate. Le 15 mars, la session parlementaire reprendra. Les observateurs prévoient des « déclarations politiques sans complaisance, entre autres ».

Si Arseni Iatseniouk et Petro Porochenko s’accordent sur un point, c’est l’impossibilité d’organiser des élections anticipées. Pour Rostyslav Pavlenko, il s’agirait du « scénario catastrophe » et le Premier ministre estime qu’il y a « très peu » de chances que cela arrive.

Message à l’UE

Certains pays européens sont las de l’Ukraine, constate Iatseniouk, qui espère que les autres ne seront pas contaminés par ce ras-le-bol. Il souligne également que les conséquences d’un vote eurosceptique lors du référendum britannique du 23 juin sont imprévisibles.

Le gouvernement néerlandais pourrait ne pas tenir compte du résultat du référendum sur l’accord d’association UE-Ukraine, un tel scénario ne ferait que « jeter de l’huile sur le feu du Brexit ».

Il appelle également l’UE à ne pas conclure d’accord secret avec la Russie.

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Opposition à la Russie

Selon certains, la position résolument anti-russe d’Arseni Iatseniouk lui aurait apporté le soutien du vice-président américain Joe Biden et d’autres membres de l’administration de Washington. Le 1er mars, le Premier ministre n’a pas failli à sa réputation.

Outre le conflit ukrainien, symptôme d’une tentative de récupération de son influence sur les anciennes nations soviétiques, la Russie de Poutine tente de déstabiliser l’Europe en finançant des mouvements radicaux et populistes, assure-t-il.

« Ils ne vont pas vers un empire du mal, seulement vers un espace du mal », affirme-t-il, en référence à la citation célèbre de Ronald Reagan en 1983. « La Russie est toujours une machine sophistiquée, à tendances soviétique et du KGB. »

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Un avenir à l’OTAN ?

Un sommet de l’OTAN se déroulera à Varsovie les 8 et 9 juillet. Arseni Iatseniouk indique que l’Ukraine a l’intention de se comporter comme un État membre, même si « tous les États membres ne sont pas prêts à laisser l’Ukraine adhérer » dans un avenir proche.

« La Russie est une menace à l’ordre mondial. Plus les États investissent dans l’Ukraine, moins ils devront investir dans leurs armées », conclut-il.

Si une adhésion du pays semble peu réaliste à moyen terme, il est évident que Kiev a fortement amélioré ses capacités militaires depuis l’élection d’Arseni Iatseniouk. Celui-ci assure pourtant n’avoir reçu aucune arme létale de l’alliance occidentale.

Natalie Ann Jaresko, la ministre des Finances, estime quant à elle que l’OTAN aurait des choses à apprendre de l’Ukraine, qui fait face à une guerre hybride et non déclarée menée par la Russie.

« Nous ne sommes plus dans un contexte à sens unique où l’Ukraine a besoin de l’OTAN. Aujourd’hui il s’agit d’une relation mutuellement profitable. Aucun pays n’a autant d’expérience que l’Ukraine en ce qui concerne la guerre hybride », explique-t-elle.

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