Pour Schulz, «avec Merkel l’Allemagne passe à côté de son avenir»

À deux semaines des législatives, le candidat social-démocrate Martin Schulz veut combler son retard sur la chancelière Angela Merkel. En insistant sur l’Europe et le numérique, peu débattus dans cette campagne. Un article de notre partenaire, Ouest-France.

Martin Schulz est le candidat du Parti social-démocrate d’Allemagne (SPD) à la chancellerie, face à Angela Merkel. Cet ancien eurodéputé a été élu président du groupe du Parti socialiste européen (PSE) en 2000, puis occupe la présidence du Parlement européen de 2012 à 2017.

Les sondages donnent Angela Merkel gagnante du débat télévisé de dimanche. Votre dernière chance de devenir chancelier est-elle passée ?

Pas du tout ! Ceux qui affirment cela méprisent les électrices et les électeurs. Ce qui est décisif, c’est le résultat du scrutin, pas les instituts de sondage. Beaucoup affirment également : Schulz a remporté le duel ! En tout cas, j’ai convaincu plus d’indécis. Et dans les sondages, je suis clairement devant chez les jeunes.

Le retard du Parti des sociaux-démocrates (SPD) sur les conservateurs de la CDU reste important.

La CDU n’a qu’un seul programme : Angela Merkel. C’est vide de sens, sans aucun plan, sans idée pour le futur. En face, je mets en avant mes différents projets : nous avons en Allemagne de très bonnes conditions économiques, mais de vastes problèmes de justice sociale. L’Allemagne peut mieux faire, j’en suis profondément convaincu. Et mes convictions ne sont pas des prétextes tactiques comme Mme Merkel.

Lors du débat télévisé, vous n’avez pas parlé des grands thèmes d’avenir, comme le numérique…

La mission centrale de la social-démocratie est de transformer le progrès technologique en progrès social. Ce fut le cas au XIXe et au XXe siècles, ça l’est aussi au XXIe. Chaque progrès comporte des risques, mais aussi des chances énormes. Il faut arrêter de diaboliser le numérique. Nous devrions le penser comme un nouveau départ. Des emplois vont disparaître, mais d’autres vont être créés. Les emplois de l’avenir nécessitent que nous insistions en priorité sur l’éducation et sur la formation.

Que représente Internet pour vous ? Un « nouveau terrain » comme pour Angela Merkel ?

Pour moi, ce n’est certainement pas un nouveau terrain, c’est notre quotidien. Écrire sur Messenger à la famille, lire rapidement les informations sur Internet. J’ai un souci bien plus grand : les Américains et les Chinois sont en train de nous laisser à la traîne. Au niveau technologique, l’Europe ne joue quasiment aucun rôle.

Les Français ont été jusque dans les années 1980 une nation de technologies : le premier satellite européen, les télécommunications, le TGV, le tunnel sous la Manche. De grands projets soutenus par les présidents français. Aujourd’hui, la France est autant à la traîne pour le numérique que l’Allemagne.

Nous, nous sommes en train de passer à côté de notre avenir et Mme Merkel souhaiterait qu’on la félicite. Quand j’y pense, cela me hérisse les quelques cheveux qui me restent. Si Internet est un « nouveau terrain » pour elle, il est temps qu’elle puisse avoir du temps pour le découvrir. À partir du 25 septembre.

Quelle future place aura la Pologne dans l’Union européenne ?

Le parti de M. Kaczynski est ouvertement anti-européen et anti-intégration. Cela est à différencier de la majorité du peuple polonais, clairement pro-européen. Ce qui se passe actuellement en Pologne, c’est qu’un parti dirigé par des fondamentalistes catholiques mène le gouvernement contre les principes européens. Je soutiens les conclusions de la Commission concernant la réforme de la justice en Pologne. Désormais, il faudra voir comment les chefs d’État et de gouvernement, et en particulier Angela Merkel, vont se positionner. M. Macron a dit : « L’Europe n’est pas un supermarché » où chacun reçoit ce qu’il veut. Vous ne trouverez pas de déclarations aussi claires de la part de la chancelière allemande.

L’avenir de l’UE a été très discuté lors de la campagne française. En Allemagne non. Pourquoi ?

Je regrette beaucoup que le débat européen n’ait pas été plus important ici. Je me bats pour que cela soit un sujet de campagne. Le débat politique en Allemagne est très marqué par l’inaction d’Angela Merkel. Elle a eu des déclarations formidables, comme « J’ai de grands projets pour l’Europe, mais nous ferons cela après les élections ». Ce qui signifie en réalité : vous votez pour moi et tout restera comme aujourd’hui. Sans vision, sans réformes, sans ambitions.

« Je suis content qu’Emmanuel Macron se soit emparé du sujet de la zone Euro »

Que pensez-vous des propositions d’Emmanuel Macron en faveur d’un budget et d’un ministre de la zone Euro ?

Je suis content qu’il se soit emparé de ce sujet et je suis d’accord avec lui. Mais la chancellerie allemande a pour l’instant répondu « Non, non, non ». Il n’est pas acceptable que les États membres se livrent à une concurrence basée sur le dumping fiscal au sein d’une zone économique et monétaire commune.

Nous finançons à travers les fonds de cohésion le développement économique de territoires en Europe de l’Est. Puis des entreprises françaises ou allemandes délocalisent dans ces régions en raison des taux d’impôts moins élevés. Ce débat autour des délocalisations a été beaucoup plus fort en France qu’en Allemagne. Il a permis à Marine Le Pen de recruter des électeurs.

La France réforme son Code du travail. Peut-elle apprendre de l’Allemagne ?

Nous ne pouvons pas comparer des structures différentes. La tradition du partenariat social n’est pas aussi forte en France qu’en Allemagne. La situation économique n’est pas non plus la même que celle de l’Allemagne, au moment où elle s’est réformée. La France a aujourd’hui de la croissance, ce n’était pas le cas en Allemagne.

En Allemagne, des voix attendent des réformes de la France…

Je ne fais pas partie de ceux qui disent qu’ils attendent des réformes de la France. C’est plutôt un discours de Mme Merkel ou de M. Schäuble (ministre des Finances) qui disent même que d’autres doivent faire leurs devoirs. Dans mon souvenir, les devoirs étaient donnés par les professeurs. Je ne suis pas le professeur d’autres nations. Je crois que nous devons attendre que les Français fassent les réformes qu’ils auront eux-mêmes définies.

Quelle impression avez-vous des premiers mois d’Emmanuel Macron ?

Il est trop tôt pour pouvoir avoir un avis. Le défi est de procéder à la modernisation du pays, de manière assez sociale pour que Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon n’en profitent pas. M. Macron est dans une position où il doit faire des compromis. S’il avance pas à pas et s’il arrive à mobiliser une majorité des Français durablement, alors ce sera l’échec des radicaux. C’est ce que je lui souhaite de tout mon cœur.

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