Les élections relancent les hostilités entre Madrid et les séparatistes

Barcelone dit "oui" [Jordi Payà/Flickr]

La situation politique en Catalogne sera extrêmement tendue dans les semaines à venir, suite à la victoire, le dimanche 27 septembre, des séparatistes catalans de Junt pel Sì. Un article d’EURACTIV Espagne.

Lors des élections régionales en Catalogne, le dimanche 27 septembre, le parti indépendantiste Junts pel Sí a raflé la mise avec 39,6 % des voix et 62 sièges. En arrivant second, le parti Ciudadanos de centre droit a également remporté un franc succès. Les socialistes du PSOE sont arrivés troisièmes, avec 16 sièges, et le Parti populaire (PP) a été relégué à la quatrième place, avec 11 sièges. Un coup dur pour ce dernier qui, lors des élections régionales de 2012, avait remporté 19 sièges.

Quant à Podemos, le parti austérité a réalisé un score décevant à 9 % (soit 11 sièges), un fort recul par rapport à ses résultats aux élections locales et régionales de mai dernier.

À trois mois des élections générales, ces résultats sont un sérieux revers pour le Premier ministre conservateur Mariano Rajoy.

Ces dernières années, le sentiment indépendantiste a pris le dessus en Catalogne, avivé par les désaccords avec le gouvernement conservateur au pouvoir (PP) et le marasme économique qui secoue l’Espagne et a condamné une personne sur quatre au chômage, malgré une lente reprise ces derniers mois.

La « double victoire » et la question de légitimité

« Aujourd’hui, nous remportons une double victoire. Le « oui » a vaincu, et la démocratie aussi », a déclaré Artur Mas, juste après l’annonce des résultats. « Nous célèbrerons cette victoire dans un esprit de cohésion en Catalogne et dans un esprit d’entente avec l’Espagne, l’Europe et le monde », a-t-il ajouté.

Artur Mas a appuyé son discours optimiste sur le taux de participation record de plus de 77 %, qui est une preuve de « légitimité ». « La Catalogne a voté », a-t-il ajouté. Le bloc séparatiste n’a cependant pas obtenu la moitié des votes, nécessaire, selon leurs opposants, pour légitimer leur politique. 

>> Lire : Comment les indépendantistes catalans vont utiliser leur majorité parlementaire

« Nous ne relâcherons pas nos efforts. Nous avons gagné alors que tout s’opposait à nous, et cela nous donne une immense force et une grande légitimité pour mener ce projet à bien […] Tout comme nous, en tant que démocrates, aurions accepté la défaite, nous demandons aux autres d’accepter la victoire de la Catalogne et la victoire du ‘oui’ », a ajouté Artur Mas.

Avec 47,8 % des votes et une majorité de sièges (si on ajoute les députés de Candidature d’unité populaire, ou CUP), les séparatistes catalans « ont en effet gagné le droit de gouverner en Catalogne, mais pas le droit de déclaré l’indépendance de manière unilatérale comme ils le souhaitaient », a affirmé l’analyste politique Ignacio Escolar dimanche après-midi à la télévision espagnole. « Ils ont remporté les élections mais pas le référendum », a également souligné Víctor Arribas, analyste politique et journaliste sur la chaine télé TVE.

Élections régionales ou référendum ?

Dès le début, Artur Mas et Junts Pel Sì voulaient que ces élections servent de référendum sur l’indépendance. Le référendum étant interdit par la Constitution espagnole, les séparatistes, ont, de manière habile, qualifié ce vote d’élections plébiscitaires.

Lors d’un référendum symbolique sur l’indépendance en novembre 2014, jugé inconstitutionnel par la Cour suprême espagnole, seuls 1,9 million d’électeurs sur 6,3 millions ont voté en faveur d’une sécession.

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Avant les élections du 27 septembre, les indépendantistes ont annoncé leur intention de mener à bien le processus de séparation et de déclarer l’indépendance dans les 18 mois, s’ils remportaient la majorité absolue.

Leur projet consiste à approuver une constitution catalane et mettre sur pied des institutions telles qu’une armée, une banque centrale, un système judiciaire et une agence de collecte de l’impôt.

Selon les analystes, les résultats des élections de dimanche ouvrent la voie à une lutte féroce avec Madrid, Mariano Rajoy ayant souligné à plusieurs reprises que l’indépendance était illégale sous la constitution espagnole.

>> Lire : Bras de fer entre la Catalogne et l’Espagne sur la légalité du référendum d’indépendance

Dans le scénario le plus extrême, le gouvernement espagnol pourrait activer l’article 155 de la Constitution, qui suspendrait l’autonomie de la Catalogne.

Indépendance en 2017 ?

Le CUP [l’autre parti indépendantiste de gauche radicale], indispensable pour former le nouveau gouvernement, va plus loin. Ils ne veulent pas attendre 2018 pour déclarer l’indépendance. Anna Gabriel, numéro deux de la CUP, a déclaré dimanche soir que le projet d’indépendance se poursuivait et a estimé qu’Artur Mas n’était pas indispensable. Le parti, qui a choisi de ne pas se joindre à Junts Pel Sí, a vu son nombre de sièges passer de 3 à 10.

Étant donné la complexité de la situation, le gouvernement formé par le bloc séparatiste n’ira probablement pas au terme des quatre ans de mandat. Les partis pro-indépendance ont annoncé que de nouvelles élections se tiendraient dans 18 mois, voire avant si aucun accord de coalition n’est conclu pour soutenir le nouveau Premier ministre catalan, Fermín Bocos, a rappelé l’expert politique et journaliste sur TVE.

Selon le journal El Pais, cette possibilité est réelle étant donné la fragilité des alliances qui constituent le bloc séparatiste. Une faiblesse qui influerait également sur tout accord entre les forces anti-indépendance.

Ciudadanos lorgne les élections nationales

Alors que le Parti populaire et son candidat catalan, Xavier García Albiol, ont accusé un sérieux revers, le parti Ciudadanos d’Albert Rivera et sa candidate Inés Arrimadas ont remporté 25 sièges, une victoire par rapport aux 9 sièges obtenus en 2012.

« Artur Mas est responsable de sa défaite. Il ne peut plus être président, il doit démissionner », a commenté Albert Rivera. « Hier, la politique traditionnelle est morte. Le bipartisme (PSOE et PP) est mort », a-t-il insisté.

Les citoyens espagnols attendent des idées nouvelles. La corruption et le taux de chômage à presque 25 % (et plus de 50 % chez les jeunes), sont les deux principaux défis auxquels doivent s’attaquer les partis politiques. Dans ce contexte, Albert Rivera voit Ciudadanos comme la principale force émergente qui pourrait rompre le duopole PSOE-PP et remporter les élections générales de décembre.

Ciudadanos est progressivement passé d’un parti considéré purement catalan (le parti « Ciutadans » a été fondé en 2006 à Barcelone et se positionnait de centre gauche et non-nationaliste) à un parti national. Lors des élections municipales de mai dernier, le parti a également obtenu de bons résultats.

La Catalogne étant la deuxième communauté autonome espagnole la plus peuplée (7,5 millions d’habitants), il est fort probable que le vote catalan influence le déroulement des élections générales de décembre.

Une enquête publiée en juillet dernier indique que 45 % des citoyens espagnols préféreraient voir une coalition du PSOE et de Ciudadanos, ou une coalition entre le PP et Ciudadanos (à 42 %), plutôt qu’une coalition entre le PSOE et le parti anti-austérité Podemos.