Twitter protège les bourdes des politiques européens

Pour Twitter, tous les utilisateurs, même les personalités publiques, devraient pouvoir bénéficier du droit à l'oubli.

Le réseau social s’est abrité derrière la notion de droit à l’oubli pour saboter le site Internet Poliwoops, qui conservait les tweets supprimés des personnalités politiques européennes.

Jusqu’au vendredi 21 août, le site Internet Poliwoops republiait les tweets des députés et eurodéputés de 30 pays, mais Twitter empêche à présent le site d’accéder à son interface de programme d’application (API), qui permet aux utilisateurs de faire des recherches sur Twitter. Privé de sa source, Poliwoops a automatiquement cessé de poster des tweets.

À l’heure où les géants d’Internet sont dans le collimateur des législateurs européens, Twitter aurait bloqué son contenu pour des raisons de confidentialité et de vie privée.

Le droit à l’oubli

Arjen El Fassed est le directeur de l’ONG Open State Foundation, basée à Amsterdam, qui a lancé Poliwoops. Il établit un lien entre les restrictions de l’API et la décision de 2014 sur le « droit à l’oubli », selon laquelle Google doit examiner et supprimer les résultats de recherches à la demande de particuliers si ceux-ci ne sont pas des personnalités publiques.

>> Lire : Google contraint de respecter le droit à l’oubli

Google s’était opposé à la décision de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) en invoquant la liberté d’expression, mais les observateurs estiment aujourd’hui que Twitter a pris les devants en décidant de rendre inaccessibles les tweets supprimés, même s’ils émanent de responsables publics.

« Le droit à l’oubli établit une distinction entre les personnalités publiques, comme les politiques, et les particuliers », souligne Arjen El Fassed, ancien député des Verts au parlement néerlandais. Selon la décision de la CJUE, il ne s’applique qu’aux particuliers.

Le mois dernier, Google a accidentellement publié des informations sur la suppression de résultats de recherche, suite à la décision de la CJUE sur le droit à l’oubli. Ces informations montrent que 95 % des demandes de retrait sont faites par des citoyens « ordinaires », et non des représentants publics.

Arjen El Fassed explique que le droit à l’oubli ne s’applique donc pas à Poliwoops : « Nous publiions des déclarations postées sciemment sur Internet par des personnalités publiques, des parlementaires élus. Au bout d’un moment, ces personnes se sont senties mal à l’aise ou ont réexaminé leur position et supprimé leurs messages. Nous estimons que ces déclarations font partie de l’histoire parlementaire pour le public. »

« Les grandes entreprises derrière les médias sociaux divisent l’espace public que nous appelons Internet en petites îles où ils décident des règles », regrette-t-il.

>> Lire : Google refuse d’appliquer le « droit à l’oubli » européen au niveau mondial

Un argument hors de propos

Poliwoops a été lancé en 2010 par Open State Foundation pour couvrir les tweets des parlementaires néerlandais. Selon les représentants du site, Twitter estime que celui-ci ne fait pas la différence entre personnalité publique et citoyen lambda, ce qui va à l’encontre du droit à l’oubli.

Un porte-parole de Twitter a expliqué à EURACTIV que toute personne utilisant l’API devait supprimer les contenus supprimés sur le site même. « Nous nous sommes rendu compte que plusieurs services utilisaient l’interface mise en place pour assurer la suppression des tweets pour au contraire archiver et mettre en valeur ces tweets supprimés. Nous avons donc informé ces services qu’ils ne respectaient pas nos politiques et suspendu leur accès à notre API », explique le porte-parole.

L’Open State Foundation a publié un message reçu de Twitter : « Imaginez combien Twitter serait angoissant, et même terrifiant, si ce qu’on y postait était immuable et irrévocable ? Tous les utilisateurs devraient pouvoir bénéficier [du droit à l’oubli]. La suppression d’un tweet est une expression de la voix de l’utilisateur ».

En plus du suivi des eurodéputés, Poliwoops a plusieurs sites d’observation des députés en Croatie, au Danemark, au Portugal, en Estonie, en France, en Grèce, en Irlande, en Italie, en Belgique, au Royaume-Uni, en Allemagne, aux Pays-Bas, en Suède, en Espagne et dans plusieurs pays hors UE.

Si nombre des tweets supprimés publiés par Poliwoops contiennent des fautes d’orthographe, certains contiennent des messages que les personnalités politiques ont visiblement regrettés.

Transparence

Poliwoops a ainsi publié des tweets supprimés par le Néerlandais Mark Verheijen au sujet de ses déplacements en 2011-2012. L’homme politique a été accusé d’utiliser des fonds du parti à des fins personnelles durant cette période, mais ces accusations ont été écartées.

Les tweets de l’ancien ministre des Finances allemand, Peer Steinbrück, illustrent quant à eux son manque d’intérêt pour la politique sur la technologie.

« Depuis quand un candidat à la chancellerie, quel que soit son parti, s’intéresse-t-il à la politique technologique, vraiment ? », a tweeté Peer Steinbrück, lors de sa campagne contre Angela Merkel en 2013, avant de décider qu’il ferait mieux de ne pas faire la publicité de son manque d’intérêt.

Ce tweet était particulièrement mal venu quelques mois après les révélations d’Edward Snowden, qui avait soulevé un vent d’indignation en Allemagne.

Erik Wesselius, de l’ONG l’Observatoire de l’Europe industrielle, qui milite pour plus de transparence sur les lobbys en Europe, estime quant à lui que les actions et déclarations des personnalités politiques européennes ne sont pas assez connues du public.

« En empêchant poliwoops.eu d’archiver les tweets publics des politiques et représentants publics, Twitter entrave la transparence. Twitter utilise l’argument de la vie privée à mauvais escient pour justifier une décision fondamentalement problématique », conclut Erik Wesselius.

Twitter avait déjà utilisé l’excuse d’une violation de la politique d’utilisation de l’API pour faire fermer un site Poliwoops aux États-Unis qui conservait les tweets des politiques américains.

Contexte

Selon un arrêt de la Cour de justice de l'Union européenne du 13 mai 2014, Google pourrait être contraint de retirer des liens vers des contenus en ligne qui iraient à l'encontre des lois européennes sur le respect de la vie privée.

La CJUE a jugé que Google devrait dans certaines circonstances, éditer ou retirer certains résultats affichés par son moteur de recherche, une décision qui vient soutenir la volonté de l'UE d'introduire « le droit à l'oubli » sur Internet.

Cet arrêt de la CJUE a déclenché un débat enfiévré entre les chantres de la liberté d'expression, qui considèrent que cette décision va permettre de blanchir le passé de certains individus, et les défenseurs du respect de la vie privée, qui voient ce dispositif comme une façon de limiter un tant soit peu la visibilité de certaines informations personnelles.

En juillet 2015, des informations sur les demandes de retrait de données ont été publiées accidentellement par Google. Ces informations montrent que 95 % des demandes de retraits n'ont pas été effectuées par des personnalités publiques.