COP23: les transitions énergétiques contrastées de la France et l’Allemagne

Les émissions de gaz à effet de serre allemandes sont due au poids du charbon plus qu'à la sortie du nucléaire. [SvedOliver/Shutterstock]

En pleine COP23, l’ONG « Energy for humanity » érige l’Allemagne comme contre-modèle absolu de la transition énergétique, et salue la décision française de reporter la réduction du nucléaire dans son mix énergétique. Au prix de quelques arrangements avec les faits. Un article de notre partenaire, La Tribune.

Energy for Humanity, ONG ouvertement pro-nucléaire, ne fait pas dans la dentelle dans son rapport sur « les bons et les mauvais élèves du climat en Europe ». L’Allemagne y est montrée du doigt pour ses piètres performances en matière d’émissions de gaz à effet de serre. L’ONG n’hésite pas à qualifier le pays hôte de la COP23 de « pire menace sur le climat en Europe ».

Non seulement l’Allemagne est le premier émetteur européen, et pèse même 18% des émissions totales de 33 pays regroupant l’Union européenne, l’AELE (Association européenne de libre-échange) et la Turquie. Certes, ses énergies renouvelables représentent 30% de son mix électrique (contre 17% pour la France), mais c’est moins que le charbon et le lignite cumulés, qui pèsent 42%.

Mais de surcroît, elle ne pointe qu’au 14e rang en matière de vitesse de décarbonation. Elle est même accusée de nuire aux performances de ses voisins en leur exportant son énergie carbonée, l’ONG soulignant la nécessité de prendre en compte, comme elle le fait pour la première fois, les échanges frontaliers d’émissions de CO2 dans leurs calculs.

Plus de charbon et moins de gaz

Patrick Criqui, directeur de recherche émérite au CNRS, Université Grenoble Alpes, rappelle en deux mots où en est la transition énergétique allemande : « La Energiewende [transition énergétique] allemande est une fusée à trois étages. Le lancement des deux premiers, la sortie du nucléaire et le développement des renouvelables, se déroule conformément aux prévisions. Mais ce n’est pas le cas du troisième étage, à savoir la diminution des émissions de gaz à effet de serre. »

Mais si la sortie progressive du nucléaire ne facilite pas la situation, le poids des émissions de l’Allemagne tient en grande partie à la substitution des centrales à gaz par des centrales à charbon.

En effet, l’Allemagne est devenue un importateur important de charbon exporté à bas prix par les États-Unis devenus autosuffisants en énergie grâce à leur gaz de schiste. Or, au niveau d’une centrale, le gaz est deux fois moins émetteur que le charbon.

Ainsi, selon les chiffres du bureau d’études économiques Enerdata, la part du charbon dans le mix électrique allemand est passée de 43,2% en 2010 à 46,8% en 2013, avant de retomber à 42% en 2016. Celle du gaz est tombée de 14,3% en 2010 à 9,7% en 2015.

« Les conditions de prix du charbon exporté des États-Unis, où il est devenu plus cher que le gaz de schiste ont mis les centrales à gaz allemandes dans une situation délicate, confirme Sébastien Zimmer, consultant en énergie et associé chez Emerton ; certaines ont été  mises sous cocon, d’autres ont été fermées, d’autres encore ont été maintenues artificiellement en état de fonctionner pour garantir la sécurité d’approvisionnement électrique notamment dans le Sud du pays. »

Comme c’est le cas en France pour le nucléaire, la dimension sociale liée au charbon, avec des régions susceptibles de réclamer des compensations financières en cas de fermetures de centrales, vient encore complexifier l’équation.

Difficile d’accroître encore la part des renouvelables

Pour autant, la situation allemande ne se résoudra pas simplement. « L’Allemagne est un acteur industriel majeur dont l’industrie ne peut se satisfaire uniquement d’énergies renouvelables, par nature intermittentes, en l’état actuel des coûts des technologies de stockage, observe Amaury Klossa, fondateur d’Emerton. Les Allemands ont déjà été très proactifs dans le développement des énergies renouvelables. Aller significativement plus loin dans la proportion de renouvelables, nécessiterait à la fois un investissement majeur dans les infrastructures d’interconnexion et le développement de technologies – par exemple de stockage – à des coûts économiquement compétitifs. »

« Pour compenser le poids du charbon, il faudrait pousser les énergies renouvelables bien au-delà des niveaux déjà atteints, mais en veillant à ne pas déstabiliser la plaque européenne, ajoute Patrick Criqui. Il existe un potentiel à exploiter en mixant stockage, flexibilisation de la demande et la multiplication des interconnexions, mais cela reste encore à construire.»

À l’inverse, la Norvège, la France, la Suisse et la Suède reçoivent des lauriers pour leurs bonnes performances. À l’exception du premier, essentiellement alimenté à l’hydroélectricité, les autres, selon l’ONG, doivent leur rang à un mix entre nucléaire et renouvelables, dont une partie d’hydraulique. Aux yeux d’Energy for Humanity, même certains pays de l’Est, y compris la Pologne apparaissent comme de meilleurs élèves que l’Allemagne au motif qu’ils sont parvenus à réduire leurs émissions tout en développant leur économie !

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Un classement qui peut manquer de pertinence

Mais c’est le Royaume-Uni qui s’avère le champion toutes catégories pour avoir atteint la plus forte réduction de ses émissions entre 2010 et 2015. Or, si le pays mise en partie sur le nucléaire à l’avenir – notamment sur l’EPR en construction à Hinkley Point -, ce sont essentiellement les centrales à gaz et les énergies renouvelables qui ont compensé ces dernières années la fermeture des centrales à charbon, promises à une sortie définitive du mix britannique d’ici à 2025.

« Le Royaume-Uni, qui a mis en place un prix plancher du carbone, remplace progressivement sa production d’électricité à partir de centrales à charbon par de la production d’électricité à partir de centrales à gaz et a vu ses émissions baisser de façon significative en quatre ou cinq ans », confirme Sébastien Zimmer. Dans ce laps de temps, la part du charbon dans le mix électrique est passée de 40% à 2%.

« Le Royaume-Uni utilise vraiment le gaz comme énergie de transition », observe Patrick Criqui.

Au-delà des raccourcis établis par Energy for Humanity quant au rôle du nucléaire – une énergie qu’elle qualifie de « Silver Bullet » – face aux enjeux climatiques, cette étude pose une question de fond : « Dans une Europe de l’électricité interconnectée, une analyse simpliste désignant les bons et les mauvais élèves peut manquer de pertinence, si elle ne tient pas compte des jeux de compensation électrique entre pays », conclut Amaury Klossa.

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