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30/08/2016

Des citoyens s’insurgent contre l’importation de sables bitumineux en Europe

Energie

Des citoyens s’insurgent contre l’importation de sables bitumineux en Europe

Protest in Bilbao [Ekologistakmartxan.org]

EXCLUSIF / Des Espagnols ont manifesté devant une raffinerie qui devrait recevoir une première livraison massive de sables bitumineux en provenance du Canada la semaine prochaine. Ces manifestations viennent semer le trouble dans les négociations sur le Partenariat transatlantique entre l’UE et les États-Unis.

Quelque 600 000 barils de pétrole brut lourd de Western Canada Select (WCS) sont en route vers le port de Bilbao. La compagnie pétrolière espagnole Repsol transférera ces barils vers une raffinerie proche d’une zone densément peuplée.

L’Europe importe actuellement environ 4 000 barils de sables bitumineux par jour. Des études révèlent toutefois que ce chiffre pourrait passer à 700 000 barils d’ici 2020, en raison de la construction prévue de l’oléoduc Keystone XL qui reliera les sites d’exploitation de sables bitumineux dans l’Alberta, province de l’ouest du Canada, au Texas.

Le 29 mai, environ 50 militants écologistes et les populations locales ont organisé de façon spontanée une manifestation devant la raffinerie de Bilbao, après que des rumeurs sur l’arrivée d’un pétrolier contenant le carburant hautement polluant se soient répandues.

« Il s’agissait seulement de la première mobilisation », a expliqué à EurActiv Mariano González, porte-parole de l’organisation de défense de l’environnement Ecologistas en Acción.« Nous sommes dorénavant en contact avec des plateformes citoyennes locales qui luttent contre la pollution et nous espérons renforcer nos activités et organiser des manifestations de plus grande ampleur contre toute autre cargaison [de sables bitumineux]. »

Des milliers de personnes vivent autour de la raffinerie et les militants n’excluent pas d’avoir recours à différentes tactiques pour tenter d’arrêter la livraison de brut lourd.« Nous sommes très fiers de cette action, […] mais, si nous avions eu plus de temps pour l’organiser, nous aurions tenté d’attirer plus de personnes, ce qui aurait eu plus d’impact », a poursuivi Mariano González,

Les groupes de défense de l’environnement, comme les Amis de la Terre, Greenpeace et Transport & Environment, soutiennent ces manifestations.

« Les sables bitumineux sont dangereux pour notre climat et doivent rester dans le sol et en dehors de l’Europe », estime Colin Roche des Amis de la Terre Europe.« Donner un moyen de subsistance à cette dangereuse industrie nous conduira à la catastrophe climatique. »

Projet-pilote

Repsol affirme pour sa part que le transport de carburants s’inscrit dans le cadre d’un projet-pilote en vue de déterminer si les importations à grande échelle sont possibles et balaie d’un revers de la main les préoccupations des habitants en matière de pollution locale.

« Ce pétrole brut ne libère pas plus d’émissions que le raffinage de tout autre pétrole brut présentant des caractéristiques similaires », a expliqué à EurActiv Kristian Rix, porte-parole de Repsol. Il a ajouté que les investissements records de Repsol dans le système de raffinage avaient permis de réduire de 16 % les émissions depuis 2011. Selon les projections, ces émissions devraient diminuer de 6 % encore d’ici 2016, a-t-il poursuivi.

Dans d’autres régions du monde, les infrastructures destinées au raffinage de sables bitumineux augmenteraient le taux de cancer dans les environs des centrales. Elles seraient également responsables d’affections respiratoires, comme l’asthme, les maladies cardiovasculaires, les troubles pulmonaires, et seraient la cause de morts prématurées.

« Repsol prend l’environnement très à cœur, l’entreprise dépense beaucoup d’argent dans ce domaine » a confirmé le porte-parole de l’entreprise espagnole. Des affirmations qui ont été par ailleurs largement communiquées. Il a toutefois évité de répondre à la question de savoir pourquoi l’entreprise importait des sables bitumineux, l’un des pétroles bruts les plus polluants.

« Vous devriez poser cette question aux entreprises responsables de l’extraction », a-t-il rétorqué.« Je ne fais que fournir ce pétrole brut, je ne contrôle donc pas la quantité d’émissions libérées par sa production. »

L’UE a tenté de quantifier les émissions issues du processus d’extraction des sables bitumineux, processus qui consomme énormément d’énergie. Elle a également essayé d’établir un prix correspondant à ce coût. Toutes ces mesures ont d’ailleurs failli déclencher une guerre commerciale avec le Canada et ont divisé dans l’UE.

Une révision de la directive sur la qualité des carburants est bloquée dans les couloirs du Berlaymont, le siège de la Commission, alors qu’une évaluation d’impact a été conclue en août 2013. Cette directive fixe comme objectif la diminution de 6 % de « l’intensite? carbone » des carburants utilisés dans les transports d’ici 2020.

Washington a également manifesté ses inquiétudes à propos de cette révision de la directive dans le cadre des négociations sur le partenariat transatlantique pour le commerce et l’investissement (PTCI). Une trentaine de carburants américains pourraient en effet être mélangés aux sables bitumineux canadiens.

De nouvelles données dévoilées

Des documents internes obtenus par des Amis de la Terre dans le cadre d’une demande d’accès à l’information révèlent que la mission américaine auprès de l’UE avait demandé d’organiser une réunion à ce sujet en compagnie des membres du cabinet de la DG Énergie en octobre dernier.

« La mission américaine nous a informés que les autorités américaines ont manifesté […] de sérieuses craintes sur la proposition existante [visant à faire la distinction entre les pétroles bruts du Canada et du Venezuela] », révèle le courriel interne, consulté par EurActiv.

« Elle s’inquiète principalement de la faisabilité de la proposition actuellement sur la table au vu de la chaîne d’approvisionnement », peut-on lire dans le courriel. « L’option 1 » de l’évaluation d’impact, proposant une méthode pour calculer les émissions des énergies fossiles, pose un « réel problème » aux diplomates américains, peut-on lire.

En outre, ils souhaitent « manifester leurs craintes étant donné qu’ils avaient entendu que la DG CLIMA pourrait très bientôt présenter une proposition ».

Selon les informations d’EurActiv, le Canada a fait pression pour que les États-Unis agissent contre l’UE même si aucune proposition relative à la directive sur la qualité des carburants n’était encore sur la table. Washington ne voyait pas beaucoup d’intérêts à résister à la tempête internationale qui pourrait être provoquée par une réaction disproportionnée.

Le courriel de la DG Énergie se termine par un passage souligné, ce qui laisse penser que la Commission redoute qu’une proposition puisse voir le jour.« [La DG Énergie] souhaite immédiatement connaître la procédure exacte dès maintenant et surtout savoir si la DG CLIMA est obligée de mettre en place une consultation interservices au sein de la Commission ».

Aucune consultation interservices, l’étape avant la publication officielle, n’a pourtant encore démarré et la directive sur la qualité des carburants est reportée aux calendes grecques. L’objectif d’intensité des émissions de gaz à effet de serre devrait être supprimé en 2020 selon les termes de la proposition du paquet énergie-climat 2030.

La bataille transatlantique sur les sables bitumineux pourrait bel et bien se cristalliser dans les rues de Bilbao.

Contexte

Le 4 octobre 2011, la Commission européenne a adopté la révision de la directive sur la qualité des carburants, qui attribue aux producteurs de pétrole issu de sables bitumineux une valeur par défaut de 107 grammes d'équivalent CO2 par mégajoule (CO2eq/MJ).

Ce chiffre est plus élevé que la valeur moyenne de 87,5g CO2eq/MJ attribuée aux autres pétroles bruts, car l'extraction de pétrole issu de sables bitumineux dégage plus de carbone. Cette décision européenne a provoqué des manifestations en Amérique du Nord.

En juillet 2013, Michael Froman, le représentant américain au commerce, a expliqué lors d'une audition que les orientations de la directive sur la qualité des carburants étaient « discriminatoires, injustifiées au niveau environnemental et pourraient entraver le commerce entre l'UE et les États-Unis. »

« Nous continuons de faire pression sur la Commission afin qu'elle prenne en compte les points de vue des parties prenantes, dont ceux des raffineurs américains, alors qu’elle finalise ces amendements », a-t-il déclaré.

En mars 2014, Dan Mullaney, l'assistant du représentant américain au commerce auprès de l'UE a déclaré à EurActiv :« nous sommes [toujours] en train de discuter de la directive sur la qualité des carburants avec l'UE ».

Les documents de l'UE consultés en 2012 par EurActiv révèlent que le Canada «  a abordé cette question dans le contexte des négociations sur l'accord de libre-échange entre l'UE et le Canada ». Le ministre canadien des ressources naturelles, Joe Oliver, a envoyé un courrier au commissaire européen à l'énergie, Günther Oettinger. Il a prévenu que cette directive était « discriminatoire et allaient potentiellement à l'encontre des obligations de l'UE en matière de commerce international ».

L'UE semblait pourtant camper sur ses positions face à ces lourds stratagèmes. L'année dernière, Connie Hedegaard, la commissaire en charge de l'action pour le climat, a insisté pour que le « commerce ne serve pas d'excuse pour empêcher d'enregistrer des avancées en matière d'environnement. »

Prochaines étapes

  • 2020 : date butoir pour diminuer de 6 % l’intensité carbone des carburants utilise?s dans les transports

Plus d'information

Union européenne

Gouvernement de l'Alberta, Canada

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