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27/07/2016

Des investisseurs condamnent le rôle trouble des lobbys européens de l’énergie

Energie

Des investisseurs condamnent le rôle trouble des lobbys européens de l’énergie

BP fait partie des entreprises visées par la demande des investisseurs.

[Mike Mozart/Flickr]

Des investisseurs institutionnels internationaux reprochent à neuf multinationales de l’énergie et des mines d’être pro-climat en public et anti-climat en privé. Et leur demandent de quitter les lobbys européens.

Un groupe d’investisseurs internationaux appelle les géants de l’énergie à mettre un terme à leur collaboration avec certains lobbies bruxellois. Sont pointés du doigt BusinessEurope, le Conseil européen de l’industrie chimique (CEFIC), FuelsEurope, Eurométaux (l’Association européenne des métaux) et l’Organisation internationale des producteurs de pétrole et de gaz.

Parmi les 25 investisseurs institutionnels qui lancent cet appel, on trouve des fonds de pension, des trusts et des fondations de trois continents. Ensemble, ils représentent 61 milliards d’actifs gérés. Il s’agit par exemple du Fonds de pension national suédois AP4 (31 milliards d’actifs gérés), d’UNISON Staff Pension Scheme, de Sarasin and Partners (Royaume-Uni, 19 milliards), de The Pensions Trust (UK, 8,7 milliards) et de l’Australian Ethical Investment (546 millions). Le mois dernier, ces investisseurs ont fait une liste de grandes entreprises du FTSE 100 qui sont membres d’au moins une association de lobby : BHP Billiton, BP, EDF, Glencore, Statoil, Total, Johnson Matthey, Proctor and Gamble et Rio Tinto.

Pro-climat en public, anti-climat en privé ?

Les investisseurs assurent que les engagements officiels de ces entreprises sur le changement climatique sont contredits par les campagnes des groupes de pression, qui tentent d’affaiblir la législation liée à la protection du climat. Les entreprises payent en général des frais d’adhésion à ces lobbies, afin que ceux-ci influent les réglementations européennes en leur faveur.

L’initiative, organisée par ShareAction, est le dernier exemple en date de la volonté de certains investisseurs d’utiliser leur influence pour encourager des politiques plus vertes au sein des grandes entreprises. Ce mouvement pour un investissement responsable, basé au Royaume-Uni, a aussi participé à l’adoption de résolutions des actionnaires chez BP et Shell. Selon ces résolutions, les deux sociétés devraient offrir une information officielle sur les risques associés au changement climatique.

EurActiv a consulté une lettre envoyée à BP, qui cite les recherches de l’Institut d’étude des politiques de l’université de Westminster. Selon cette étude, les quatre groupes de pression ont fait du lobby pour affaiblir les objectifs climat et énergie pour 2030, et la réforme du régime d’échange des quotas d’émissions.

Ces deux politiques sont les pierres angulaires de la lutte contre le changement climatique menée par l’UE et ont été au centre de l’attention des gouvernements européens à l’approche de la COP 21, la conférence de l’ONU sur le climat qui s’ouvrira en novembre à Paris. Le but de cette conférence est que les États concluent un accord international pour limiter le réchauffement climatique.

>> Lire : Les dirigeants de l’UE adoptent des objectifs énergie-climat « flexibles » pour 2030

Les multinationales en question devraient donc se distancer des lobbies, afin de « rassurer les actionnaires en ce qui concerne la cohérence de [leur] position sur le changement climatique », écrivent dans leur lettre les investisseurs institutionnels. « Ces groupes obtiennent une légitimité en disant qu’ils représentent des acteurs importants de l’industrie […] votre désengagement contribuerait à affaiblir cet argument », ajoutent-ils.

« Nous nous approchons d’importantes négociations sur le climat à l’ONU, et nous sommes donc heureux de soutenir cette initiative », déclare Arne Lööw, responsable de la gouvernance d’entreprise au Fonds de pension national suédois. « Nous […] encourageons les entreprises à quitter les associations qui ont fait pression pour des objectifs incohérents avec leurs déclarations sur l’action climatique. »

« Résoudre le problème du changement climatique devrait être une priorité pour tous les investisseurs responsables dans le monde », renchérit Clare Hierons, de ShareAction. « Les investisseurs de long terme doivent absolument s’assurer que les lobbies qu’ils payent sont cohérents avec leurs déclarations. »

En août, Unilever a quitté l’association BusinessEurope, une décision sans doute liée à la position du groupe sur les politiques environnementales. Shell a également récemment quitté le lobby américain American Legislative Exchange Council récemment.

La réponse des lobbies

Le 1er septembre, EurActiv a demandé à tous les lobbies cités de réagir.

« Chaque entreprise évalue elle-même les avantages liés à l’adhésion à BusinessEurope, qui compte de plus en plus de membres », a-t-on répondu chez BusinessEurope.

Au mois de juillet, BusinessEurope a critiqué la réforme du régime d’échange de quotas d’émissions : « [La réforme] ne va pas dans le sens d’une base industrielle solide et compétitive en Europe. En réduisant inutilement les quotas d’émissions gratuits de manière aussi drastique, on court le risque de perdre l’investissement et d’exposer nos industries à une concurrence déloyale provenant de pays où la lutte contre le changement climatique n’est pas aussi sérieuse ».

« La position de l’Association internationale des producteurs de pétrole et de gaz, sur le climat et sur d’autres sujets, est cohérente avec les positions de nos membres. Nous sommes pour une politique énergie-climat pour 2030 efficace et directe, c’est-à-dire pour un objectif unique pour la réduction des émissions de CO2 », a déclaré le porte-parole de l’association, Alessandro Torello.

Faisant référence à la lettre adressée à BP, Fuelseurope a affirmé que croire qu’ils s’opposent aux objectifs pour les énergies renouvelables était une mauvaise interprétation de leur position.

« FuelsEurope estime qu’un objectif unique de réduction des gaz à effet de serre pour 2030, en évitant la multiplication d’objectifs inutiles, est le moyen le plus efficace d’atteindre les objectifs climatiques futurs de l’UE. En effet, la mise en place du paquet pour 2020 nous a appris que le chevauchement des objectifs sur l’efficacité énergétique et les renouvelables ont des effets de perturbation des prix du carbone dans le régime d’échange des quotas d’émissions de l’UE. Cela va à l’encontre d’une adoption optimale et rentable de solutions neutres sur le plan technologique pour la réduction du carbone, ce qui entraîne une augmentation du coût de l’énergie pour les entreprises de l’UE, comparé au reste du monde. »

L’association admet que le changement climatique est un problème mondial, auquel il faut trouver une solution mondiale, ajoute la déclaration.

EurActiv a également contacté toutes les entreprises visées par l’action des investisseurs. Au moment où nous publions, seule la multinationale minière et pétrolière australienne BHP Billiton avait répondu. BHP assure dans sa réponse que son adhésion à l’association des producteurs de pétrole et de gaz avait pour objectif l’amélioration de la sécurité, de la protection de l’environnement et des enjeux sociaux.

Une initiative bienvenue

Les défenseurs de l’environnement ont accueilli l’initiative de ShareAction avec joie. « Il est évident depuis un certain temps que BusinessEurope ne représente pas les intérêts du milieu des affaires », confirme Wendel Trio, directeur de Réseau climat action Europe. « Ses tentatives d’affaiblissement des politiques climatiques ne coïncident pas avec le désir de nombreux acteurs des affaires de répondre au problème du réchauffement climatique. »

Ce n’est pas la première fois que les pressions exercées par BusinessEurope sont la cible de critiques. En novembre dernier, EurActiv avait publié en exclusivité un article expliquant que le lobby avait exigé que la Commission européenne enterre des directives liées à la pollution de l’air et aux décharges dans le cadre de l’initiative du « mieux légiférer » de l’exécutif européen.

>> Lire : Un lobby propose de simplifier l’UE en s’attaquant à l’égalité des genres et à l’environnement

Cette année, une autre campagne internationale avait déjà dénoncé les pollueurs en encourageant les institutions comme les universités de cesser d’investir dans les énergies fossiles. 200 institutions environ, représentant 50 milliards d’euros d’actifs, s’étaient engagées à désinvestir.

>> Lire : Le charbon, un investissement de plus en plus dangereux en Europe

Contexte

Des dirigeants du monde entier se réuniront à Paris en décembre à l'occasion de la conférence des Nations unies sur le changement climatique, qui a pour but d'établir des objectifs contraignants afin de limiter le réchauffement climatique à deux degrés.

Avant le sommet, les investisseurs augmentent la pression sur leurs sociétés de portefeuille, dont des géants des secteurs énergétique et minier, pour qu’elles améliorent leur impact sur le changement climatique.

Récemment, des actionnaires de BP et Shell ont appelé les entreprises d’énergie à révéler les risques qu’elles présentent pour le climat.

Par ailleurs, un groupe d’investisseurs institutionnels a exhorté les entreprises à quitter les lobbies européens opposés aux politiques en faveur du climat. 

Prochaines étapes

  • 30 novembre : Début de la Conférence des Nations unies sur le climat.

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