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22/01/2017

En Roumanie, le secteur de l’énergie profite du conflit ukrainien et de la lutte anti-corruption

Energie

En Roumanie, le secteur de l’énergie profite du conflit ukrainien et de la lutte anti-corruption

Centrale électrique à Bac?u. Roumanie, 2001.

[Sludge G/Flickr]

Des enquêtes récentes ont permis de limiter la corruption au sein du secteur énergétique roumain et ont accéléré la libéralisation du marché, alors que la crise ukrainienne a forcé Bucarest à assumer un rôle plus prédominant dans la région. Un article d’EurActiv Roumanie.

Le secteur de l’énergie roumain a beaucoup changé ces dernières années. Grâce à des efforts aux niveaux judiciaire et législatif, la lutte contre la corruption et le cadre réglementaire régulant le secteur ont tous deux été considérablement améliorés.

En 2014, un rapport d’Expert Forum, un groupe de réflexion indépendant, souligne que l’adoption d’une loi à ce sujet en 2012 a rendu l’autorité de régulation pour l’énergie plus indépendante des pressions politiques. Ses activités sont donc devenues plus transparentes. Le rapport révèle toutefois que les problèmes de corruption n’ont pas été complétement éradiqués et qu’il est nécessaire d’améliorer encore la transparence et la qualité des actions menées par le régulateur.

Libéralisation du marché

Dans le cadre de son adhésion à l’UE, la Roumanie a été contrainte de libéraliser son secteur de l’énergie. Les prévisions à l’époque ont presque immédiatement annoncé que la libéralisation coûterait cher à l’industrie et aux consommateurs. Le gouvernement a donc retardé l’augmentation des prix en ralentissant la libéralisation du secteur gazier, qui n’est toujours pas complète.

Otilia Nu?u, analyste politique chez Expert Forum, explique que la libéralisation du marché gazier permettra aux consommateurs de changer de fournisseurs s’ils le souhaitent.

Selon elle, les Roumains ne se rendent pas toujours compte qu’ils ne seront plus obligés d’acheter leur gaz à l’entreprise qui gère le réseau de distribution (EON ou GDF). Ils pourront choisir parmi les 120 fournisseurs présents et les entreprises de distribution devront s’assurer que le gaz arrive, quel que soit le fournisseur, et appliquer un tarif de distribution réglementaire.

Otilia Nu?u estime qu’il est nécessaire de mettre en place un filet de sécurité social bien conçu pour accompagner la libéralisation. Le gouvernement devrait, selon elle, offrir un soutien financier aux consommateurs trop pauvres pour suivre l’augmentation des prix. D’autre part, les Roumains doivent changer leur vision de la protection des consommateurs. Il ne s’agit pas d’obtenir un gaz bon marché, mais de pouvoir choisir et d’avoir accès à une énergie abordable, de bonne qualité, sans coupures inattendues, et aux informations concernant leur consommation.

Les entreprises n’ont pas attendu pour profiter de la libéralisation du marché du gaz : en trois mois, 12 % des PME ont changé de fournisseurs et 32 % des autres sont en train de renégocier les termes de leurs contrats avec leurs fournisseurs actuels, explique Otilita Nu?u, qui considère que les résultats seront similaires pour les foyers.

>> Lire : Bruxelles veut mieux superviser le marché de l’énergie

Des consommateurs vulnérables

La nouvelle stratégie énergétique de Bucarest devra s’assurer de protéger les consommateurs vulnérables de la fluctuation des prix. À l’heure où le débat européen sur l’Union de l’énergie s’anime, de nombreux observateurs estiment que la Roumanie devrait utiliser ses propres ressources naturelles.

>> Lire : Les pouvoirs de l’Union de l’énergie

Lors d’un débat récent sur l’Union de l’énergie organisée par le bureau d’information du Parlement européen en Roumanie, Victor Bo?tinaru, eurodéputé et vice-président du groupe S&D, a souligné que si le pays était riche en ressources, il était relativement absent du débat européen. Pour lui, il est important de faire de la protection des consommateurs vulnérable une priorité.

Razvan Nicolescu, ancien ministre de l’Énergie, partage cet avis. Lors du débat, il a assuré que la Roumanie, qui a un profil de fournisseur, et non de bénéficiaire, devrait avoir son mot à dire. Selon lui, l’influence de Bucarest devrait servir à promouvoir une définition paneuropéenne des consommateurs vulnérables.

Infrastructures

Au-delà du cadre législatif et des prix, le secteur énergétique roumain fait face à un autre problème : l’état de ses infrastructures de transport. La situation s’améliore, mais il reste bien des efforts à faire.

Le débat européen sur l’Union de l’énergie a placé la question des infrastructures énergétiques, qui ne disposent que de peu de financements en Europe en général, sous les feux de la rampe.

Adina V?lean (EPP), vice-présidente du Parlement européen a mis l’accent sur le fait que l’Union ne peut pas couvrir les coûts liés aux infrastructures. Elle défend l’utilisation des fonds européens et d’autres mécanismes financiers afin d’attirer des ressources privées vers les projets d’infrastructures.

Otilia Nu?u, d’Expert Forum, explique que si certaines améliorations des infrastructures sont déjà visibles, les fonds européens en Roumanie devraient être mieux utilisés.

Transelectrica, le gestionnaire des réseaux de transport d’électricité national, a été modernisé grâce à des investissements consentis dans les années 2000. Transgaz, le gestionnaire du transport de gaz, devrait quant à lui être rénové, selon l’analyste. Afin de rendre le marché du gaz opérationnel, il faudrait commencer par améliorer le système de mesure du gaz aux différents endroits du réseau.

Le régulateur du secteur, ANRE, a approuvé les plans de développement du réseau de ces deux entreprises, qui reçoivent des tarifs réglementaires les encourageants à faire plus d’investissements. Transgaz devrait avant tout s’assurer que les réserves présentes dans la mer Noire seront connectées au réseau d’ici quelques années.

La Roumanie devrait également être en mesure d’exporter du gaz, ce qui nécessite de mettre en place un système de flux inversé sur le gazoduc Arad-Szeged (Roumanie-Hongrie) et sur les gazoducs vers l’Ukraine, des compresseurs afin d’exporter vers la Moldavie sur le gazoduc Iasi-Ungheni et un interconnecteur à la frontière bulgare. De son côté, Transelectrica doit également investir dans l’intégration des énergies renouvelables et dans l’exportation vers la Moldavie. De solides dispositions tarifaires et une bonne utilisation des fonds, voilà les grands défis pour l’avenir du secteur, selon Otilia Nu?u.

Sécurité énergétique dans la région

Pour compléter le tableau du secteur de l’énergie roumain, il ne manque plus qu’un élément : l’intégration à la politique de sécurité générale de la région.

La situation en Ukraine a soulevé bien des inquiétudes et forcé Kiev à se tourner vers la Roumanie. Les abondantes ressources énergétiques du pays en font un partenaire important pour tout pays de la région tentant d’échapper au monopole russe sur l’énergie.

L’ambassadeur ukrainien à Bucarest, Teofil Bauer, a assuré que l’expérience de réforme du secteur énergétique roumain était suivie de près par Kiev. « À l’avenir, la Roumanie deviendra exportatrice d’énergie. L’Ukraine, en tant que pays limitrophe, s’intéresse de près à une collaboration dans ce domaine », a déclaré l’ambassadeur.

En plus des ressources déjà exploitées en Roumanie, des découvertes prometteuses ont été faites dans la mer Noire. Pourtant, certains observateurs estiment que le pays est encore loin de pouvoir assumer un rôle-clé dans la région.

« Ce qui nous inquiète, ce n’est pas de dépendre du gaz Roumain, mais de dépendre trop d’un seul fournisseur (et d’importations de Gazprom) qui pourrait profiter de sa position dominante sur le marché. Le gaz roumain (Petrom, Romgaz et les nouvelles réserves) doit rivaliser avec Gazprom. Dans quelques années, le gaz que nous importons de Hongrie ne sera plus seulement du gaz Gazprom », explique Otilia Nu?u.

Selon elle, le projet d’Union de l’énergie est surtout une piqûre de rappel aux États membres, qui doivent appliquer le troisième paquet sur l’énergie et concrétiser un marché de l’énergie européen.

« La Roumanie ne peut que profiter de l’Union de l’énergie […] Forcer les entreprises à être compétitive signifie par exemple que les contrats des acheteurs favorisés [des contrats à long terme consentis par les entreprises étatiques à certains acheteurs, de manière non concurrentielle, avec des prix en deçà du marché] ne pourraient plus être renouvelés. La libéralisation du marché signifie que ces acheteurs favorisés ne pourraient plus acheter d’énergie à des prix réglementés ou utiliser les prix réglementaires comme références erronées pour acheter de l’énergie à bas prix des entreprises d’État », ajoute l’analyste.

>> Lire : La Roumanie veut faire partie du noyau dur de l’UE

Selon elle, le conflit ukrainien a créé un sentiment d’urgence et certains problèmes persistants sont devenus des priorités. La solution à ces problèmes est justement de concrétiser le plus rapidement possible un marché unique de l’énergie, pour que les États soient mieux interconnectés et puissent diversifier leurs fournisseurs de gaz et les voies d’acheminement.

>> Lire : L’Union de l’énergie vise une interconnexion de 10 % pour l’électricité

Contexte

La Roumanie est l'un des pays européens ayant la plus grande indépendance énergétique. Le pays est en effet un exportateur net d'électricité, même s'il doit encore importer le pétrole et une partie de son gaz.

Pour devenir plus indépendant, le secteur de l'énergie roumain devrait obtenir environ 100 milliards d'euros d'investissements dans l'exploitation des mines, du pétrole et du gaz, ainsi que dans les infrastructures qui y sont liées, d'ici 2035, selon les estimations du ministère de l'Énergie.

La production d'électricité en Roumanie repose sur un mélange de gaz, charbon, nucléaire et énergies renouvelables, mais plus de la moitié des centrales de production ont entre 30 et 40 ans et doivent être progressivement remplacés si le pays veut conserver son indépendance énergétique.

Le programme imaginé par le ministère de l'Énergie prévoit d'ajouter deux unités supplémentaires à la centrale nucléaire principale du pays, à Cernavoda. Ces installations, qui coûteraient d'environ 6,5 milliards d'euros, sont la meilleure façon de remplacer les centrales électriques vieillissantes, selon le ministère.