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31/08/2016

Le charbon, un investissement de plus en plus dangereux en Europe

Energie

Le charbon, un investissement de plus en plus dangereux en Europe

L'ère du charbon, bientôt aussi révolue que celle de ces dinosaures du musée d'histoire naturelle d'Oxford? L'université britannique décidera en mai si elle continue d'investir dans les énergies fossiles.

[Snapshooter46/Flickr]

L’industrie du charbon dans l’UE est en plein déclin, selon une étude publiée le 16 mars, qui conseille la prudence aux investisseurs.

L’industrie du charbon est en plein déclin et plus de centrales sont abandonnées que construites, selon une étude récente. Un autre rapport avertit les investisseurs des risques liés aux investissements dans des centrales au charbon inefficaces qui seront sans doute abandonnées si un objectif contraignant en termes d’émissions de CO2 est fixé par la conférence de Paris en décembre 2015.

À l’échelle mondiale, une centrale menacée sur dix se trouve dans l’UE et risque bien de se retrouver au chômage technique, faute de client.

L’ONG spécialisée dans les investissements sobres en carbone Carbon Tracker souligne de son côté d’autres risques financiers importants pour les investisseurs intéressés par la production de charbon dans le monde. L’équivalent d’environ 106 milliards d’euros d’investissements dans l’agrandissement et le développement de mine de charbon est en réalité inutile au regard de la faiblesse des prévisions de demande, estime l’ONG. 

Brian Ricketts, secrétaire général d’Euracoal, une association d’industriels, rejette ces conclusions. Selon lui, les centrales à charbon européennes sont trop vieilles et ont désespérément besoin d’être modernisées. Cette modernisation « devrait avoir lieu partout, afin d’améliorer l’efficacité et de réduire les émissions ».

Les défenseurs de l’environnement appellent aujourd’hui la Commission à expliquer sa stratégie sur le charbon. Dans son document sur l’Union de l’énergie, lancée le 25 février et qui doit être abordé lors du sommet européen de cette semaine, la Commission ne mentionne pas les carburants fossiles.

>> Lire : Le charbon a de beaux jours devant lui dans le cadre de l’Union de l’énergie

L’absence de stratégie sur le charbon pourrait aussi engendrer plus d’émissions de carbone, ce qui saperait les efforts internationaux pour limiter le réchauffement climatique en-deçà de deux degrés. L’abandon ou la non-utilisation de centrales ou d’infrastructures pourrait également être un effet collatéral. 

Selon Darek Urbaniak, chargé de la politique énergétique au bureau des politiques européennes de WWF, « l’absence d’une stratégie claire en ce qui concerne le charbon en Europe ne peut être qu’une stratégie perdante ».

>> Lire : La France plus ambitieuse que l’UE sur l’interruption des subventions au charbon

Le débat de l’université d’Oxford

La célèbre université d’Oxford devrait décider d’abandonner ou non ses investissements dans le charbon et les sables bitumineux dans les prochains mois, après deux ans de pression de la part des étudiants.

Si elle décidait de cesser ces investissements, l’université rejoindrait les autres institutions publiques ayant rayé les combustibles fossiles de leur portefeuille. À l’heure actuelle, le volume total des investissements d’Oxford est de 5,34 milliards d’euros.

Les organisateurs de la campagne de désinvestissement internationale assurent que plus de 200 institutions, représentant l’équivalent de 50 milliards d’euros, se sont engagées à cesser leurs investissements dans les carburants fossiles. Parmi celles-ci, on compte par exemple les universités de Stanford et Glasgow.

Cette campagne récolte de plus en plus de soutien depuis que l’Agence internationale de l’énergie, entre autres, a averti qu’il ne faudrait épuiser que les deux tiers des réserves de carburants fossiles confirmées avant 2050 si l’on veut maintenir le réchauffement climatique à moins de deux degrés, comme prévu au niveau international.

La conférence des Nations unies sur le changement climatique à Paris, qui se déroulera en décembre, entend faire de cette limite un objectif légalement contraignant. La stratégie de l’UE pour la conférence a été publiée au même moment que le document sur l’Union de l’énergie. Si l’Union de l’énergie a été conçue comme un projet pour l’indépendance énergétique, elle inclut aujourd’hui la lutte contre le changement climatique.

>> Lire : Le Royaume-Uni interdit une pub anglaise pour du « charbon propre »

Le charbon en chute libre

De 2003 à 2014, plus de centrales au charbon ont été fermées que construite, avec une différence de 22 % selon un rapport, intitulé Boom and Bust: Tracking The Global Coal Plant Pipeline, publiée le 16 mars. Ainsi, depuis janvier 2010, sept centrales au charbon européennes ont été abandonnées, et un seul projet de central concrétisé.

Dans ces dix dernières années et au sein des 28 États de l’UE, une capacité de 14,5k MW a été ajoutée aux installations au charbon alors que l’équivalent de 17,5k MK de capacité ont été abandonnés.

La Chine et les États-Unis suivent cette tendance générale, mais pas la Pologne et les Balkans, qui se détachent du lot. En Turquie, au Viêtnam et en Indonésie, de nouvelles propositions voient encore le jour.

>> Lire : Les Balkans reviennent au charbon contre la volonté de l’UE

« Ce qui est frappant, c’est de voir la rapidité avec laquelle le contexte commercial du charbon s’est détérioré depuis 2012 », constate Ted Nace, directeur exécutif de CoalSwarm. « Ces projets nécessitent des versements de capital importants et sont donc menacés s’ils sont perçus comme risqués. »

Dans l’UE, le potentiel de production d’électricité provenant du charbon a continué à décliner. Si le faible prix du charbon, le coût élevé du gaz et l’arrêt partiel des centrales nucléaires allemandes ont provoqué une hausse temporaire de la demande, il ne s’agit pas d’une renaissance du charbon, indiquait en décembre passé l’agence interne de l’énergie.

Darek Urbaniak du WWF confirme qu’un certain nombre de politiques européennes encourageaient indirectement la fermeture des centrales au charbon. La directive sur les grandes installations de combustion a ainsi entraîné l’abandon de l’équivalent de 35 gigawatts (GW) de potentiel de production, et ce chiffre pourrait encore augmenter d’ici fin 2015. La directive sur les émissions industrielles pourrait quant à elle condamner jusqu’à 40 GW supplémentaires d’ici 2023. À ce jour, le potentiel de production européen est de 150 GW.

>> Lire : Mélange des genres en Pologne entre climat et charbon “propre”

Avec le système européen d’échange de quotas d’émissions, les normes de performances obligatoires en termes d’émissions de CO2 du secteur de l’électricité pourraient entraîner la fermeture des infrastructures les plus polluantes et envoyer un signal fort en faveur de la décarbonisation du secteur, estime Darek Urbaniak.

Luke Sussams, chercheur pour Carbon Tracker, explique que le potentiel existant pourrait générer quatre cinquième de notre « budget » carbone, déjà très serré, ce qui ne laisserait aucune marge pour le pétrole et le gaz.

« Cette contradiction fondamentale signifie que les investisseurs doivent évaluer si l’argent qu’ils ont placé dans les nouvelles centrales à charbon est menacé dans un monde ou les émissions de carbone sont limitées et éviter de financer de nouvelles centrales », met-il en garde.

Le problème des actifs échoués

Le programme pour les actifs échoués de la Smith School of Enterprise and Environment de l’université d’Oxford, a fait la liste des centrales au charbon « sous-critiques » les moins efficaces du monde.

Ces centrales sont celles qui risquent le plus de devenir des actifs échoués, à cause de leur intensité de carbone, de leur pollution atmosphérique et de leur utilisation de l’eau, explique le rapport de ce programme, intitulé Subcritical Coal: The Risk to Companies and Investors.

En moyenne, une centrale au charbon sous-critique génère 75 % plus de carbone que les centrales au charbon les plus modernes. Elles utilisent également 67 % d’eau de plus et engendrent une pollution atmosphérique considérable.

Un dixième des centrales sous-critiques existantes se situent dans l’UE. C’est l’Allemagne, la Pologne et la Grande-Bretagne qui concentrent le plus de potentiel de production sous-critique, avec respectivement 34 %, 21 % et 13 % du total européen.

En Pologne, presque toutes les centrales au charbon sont sous-critiques. Le président du Conseil, Donald Tusk, qui présidera la réunion des dirigeants européens de jeudi, est l’ancien Premier ministre polonais.

Si l’on veut limiter les émissions de CO2 pour enrayer le changement climatique, l’agence interne de l’énergie estime qu’un tiers de toutes les centrales au charbon sous-critiques dans le monde devraient cesser leurs activités d’ici 2020.

Selon Ben Caldecott, auteur principal du rapport et directeur du programme des actifs échoués, « les centrales sous-critiques sont en général plus vieilles et plus coûteuses. Par conséquent, leur fermeture représente probablement un choix sensé pour les décideurs politiques à la recherche de moyens rentables de limiter la pollution. »

L’étude du programme s’est penchée sur les 100 plus grands portfolios d’entreprises sous-critiques au monde. 59 % d’entre elles sont des entreprises d’État. La Chine concentre 39 % du potentiel de production sous-critique mondiale, les États-Unis 21 %, l’UE 10 % et l’Inde 9 %.

L’entreprise d’électricité allemande RWE est le plus gros producteur d’électricité au charbon sous-critique d’Europe, suivi par E.ON, également allemande, et Vattenfall, entreprise suédoise.

E.ON, le plus gros producteur d’électricité d’Allemagne, a déclaré en décembre de l’année passée la création d’une société séparée qui récupèrerait ses ressources fossiles. De cette façon, l’entreprise principale se concentrerait uniquement sur les énergies renouvelables.

En octobre 2014, Vattenfall, entreprise d’énergie d’État suédoise, avait déjà annoncé son intention de vendre ses centrales et mines de lignite allemandes, parce qu’elles sont « incompatibles avec les objectifs de l’entreprise en ce qui concerne le changement climatique ».

L’industrie ne se remet pas en question

Brian Ricketts, d’Euracoal, explique que l’Europe a construit sa base industrielle sur le charbon plus tôt que les États-Unis, la Chine et d’autres économies asiatiques.

Nombre de centrales au charbon ont été construites dans les années 1960, 1970 et 1980 et doivent aujourd’hui être remplacées. C’est ce qui arrive dans certains États membres, comme la Bulgarie et l’Allemagne.

« Ces remplacements et modernisations devraient avoir lieu partout, afin d’améliorer l’efficacité et de réduire les émissions de carbone, mais ce n’est pas le cas parce que les politiques européennes encouragent le financement des sources d’énergie comme l’éolien et le solaire », regrette Brian Ricketts, lors d’un entretien avec EurActiv.

« Pour un investisseur dans le secteur du charbon, les politiques européennes sur les cinq ans à venir semblent incertaines et imprévisibles, sans même parler des 25 à 30 ans de retour sur investissement nécessaires dans le secteur », ajoute-t-il.

Brian Ricketts souligne par ailleurs que le rapport sur les actifs échoués et les centrales sous-critiques a été financé par la Generation Foundation, qui bénéficie de contributions annuelles de la Generation Investment Management LLP. Selon lui, LLP bénéficierait de la fermeture des centrales.

« La question à laquelle les auteurs ne se sont pas attaqués est la suivante : qu’est-ce qui est dans l’intérêt des citoyens ? En Afrique du Sud, la légitimité du gouvernement repose sur le fait de sortir des millions de personnes de la pauvreté, une électricité abordable, basée sur le charbon, participe de cette mission. En Europe, nous pouvons faire mieux. Et nous pourrions commencer par rattraper le Japon en termes de centrales au charbon. »

>> Lire : Le solaire pourrait couter moins cher que le charbon ou le gaz d’ici 2025

Réactions

Pour Andrew Taylor, responsable de la campagne Fossil Free pour People & Planet, l'organisation étudiante qui a lancé le mouvement d'abandon des investissements en énergies fossiles dans les institutions publiques, « il est inacceptable que l'université d'Oxford refuse d'agir de manière urgente et cesse de financer l'industrie des énergies fossiles qui génère le changement climatique. Il s'agit d'un délai inutile imposé par les décideurs influents de l'université d'Oxford, délai pour lequel les citoyens de pays vulnérables, comme Vanuatu, payent le prix fort. »

Dr Jeremy Leggett, ancien étudiant d'Oxford, estime quant à lui que « les universités ne devraient pas former des jeunes à construire une civilisation viable d'une main et financer son sabotage de l'autre ».

John Clements, ancien directeur des finances à Oxford déplore également la décision qui a été prise. « Nous sommes cruellement déçus par l'incapacité de l'université à prendre une décision aujourd'hui. Oxford devrait être à la pointe du mouvement et abandonner les investissements profitant à toutes les entreprises d'énergies fossiles, si dangereuses pour la planète, et se tourner vers des énergies plus durables. À long terme, les énergies durables s'avéreront être un bien meilleur investissement, comme le secteur financier l'a déjà compris. »

Contexte

L'université d'Oxford pourrait devenir la prochaine institution publique à abandonner ses investissements dans les énergies fossiles. À la grande déception des étudiants, en campagne contre les énergies fossiles, l’université qui devait prendre une décision le 16 mars a reporté l’échéance au mois de mai.

Les organisateurs de la campagne affirment que 200 institutions publiques, qui, ensemble, pèsent environ 50 milliards d’euros, ont d’ores et déjà promis de cesser d’investir dans les énergies fossiles. Parmi celles-ci, on compte par exemple les universités de Stanford et Glasgow.

Cette campagne récolte de plus en plus de soutien depuis que le public se rend compte que les producteurs d'énergies fossiles ont découvert trois fois plus de carburant que ce qui pourrait être utilisé sans entraîner de déséquilibre important du climat.

Les dirigeants européens se rencontreront à Bruxelles cette semaine (19 et 20 mars) à Bruxelles pour discuter de l'Union de l'énergie. Ce projet a été conçu dans l'objectif de protéger l'UE des pénuries d'énergie, mais inclut à présent la lutte contre le changement climatique. Malgré cela, la Commission n'a pas mentionné le charbon dans ses communiqués liés à l'Union de l'énergie.

Des dirigeants du monde entier se réuniront à Paris en décembre à l'occasion de la conférence des Nations unies sur le changement climatique, qui a pour but d'établir des objectifs contraignants afin de limiter le changement climatique à deux degrés. 

Prochaines étapes

  • 19-20 mars 2015 : Les chefs d'État européens se rencontrent pour un sommet à Bruxelles.
  • Décembre 2015 : Conférence sur le changement climatique de l'ONU à Paris (COP21).

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