L’UE et la France accusées de manipuler l’initiative africaine pour les énergies renouvelables

Ségolène Royal [Guillaume Paumier/Flickr]

Le programme de 10 milliards de dollars pour les énergies renouvelables lancé « par l’Afrique et pour l’Afrique » lors de la COP21 se voit perturbé à la suite de l’intervention de l’UE et de la France.

Dans une lettre de démission obtenue par le site d’information sur le climat Climate Home, le haut responsable de l’Initiative africaine pour les énergies renouvelables (IAER), Youba Sokona, accuse les donateurs d’avoir mis sur pied une stratégie pour imposer aux Africains des projets automatiquement sélectionnés par les Européens.

Le conflit a éclaté à Conakry, en Guinée, le 4 mars dernier, lorsque le conseil a approuvé 19 projets à hauteur de 4,8 milliards d’euros. Pour Youba Sokona, les Européens présents ont réussi à imposer leur liste, en ignorant « une série de réserves » émises par certains membres africains.

« Il y a eu un mépris évident, et un abandon, des principes de l’IAER », a-t-il écrit.

À son lancement, l’IAER a été vantée comme étant un programme qui allait répandre de l’énergie propre sur le continent africain. Mais de nombreux projets choisis par les représentants de la Commission européenne ne sont ni nouveaux, ni renouvelables, ni africains.

Youba Sokona a immédiatement annoncé sa démission et quittera son poste à la fin du mois d’avril, sans aucun remplacement prévu.

La ministre française de l’Environnement, Ségolène Royal, et le commissaire européen au développement international, Neven Mimica ont dirigé la délégation non africaine lors de la rencontre. Les responsables européens du commissaire ont choisi les projets, mais selon la lettre de Youba Sokona, Ségolène Royal lui a demandé de les présenter au conseil de l’IAER. Il a refusé pour motif qu’il avait pu consulter la liste seulement deux jours avant la réunion. Des représentants d’Égypte, de la Banque africaine de développement, qui héberge le personnel de l’IAER, et de l’Union africaine, ont fait part de leurs inquiétudes quant au contournement du processus d’examen de l’initiative. Toutefois, les présidents d’anciennes colonies françaises, le Tchadien Idriss Déby et le Guinéen Alpha Condé, se sont alignés avec les Européens pour encourager les membres du conseil à donner leur feu vert.

Deux responsables du cabinet de Ségolène Royal ont reconnu qu’il y avait eu des désaccords, mais ont nié le fait que la ministre aurait exercé une quelconque influence indue. Le président Alpha Condé a organisé la rencontre et Ségolène Royal n’était là que pour « aider », ont-ils expliqué. « Notre ministre avait très à cœur de l’aider à avancer rapidement et de manière efficace. C’était important pour tout le monde de relancer l’initiative, et de ne pas la faire sombrer dans des problèmes de gouvernance », ont commenté les conseillers de Ségolène Royal.

C’était un « processus exceptionnel », ont-ils ajouté. « Les Africains ont pris la décision de sélectionner les projets lors de cette réunion, car ils considéraient que les projets étaient prêts à être lancés – malgré le fait que la gouvernance ne soit pas tout à fait établie ni finalisée ».

Un porte-parole a confirmé que la Commission européenne avait identifié 14 projets, à la demande du conseil de l’IAER. Cinq projets ayant été présentés lors de la COP22 à Marrakech ont ensuite été ajoutés à la liste. Presque deux mois après la réunion, aucun compte-rendu n’a encore été publié.

L’incident représente une rupture dans la solidarité qui a permis aux pays riches et aux pays pauvres d’atteindre un accord sur le climat à Paris. Dans le cadre de l’accord de Paris, de nombreux pays en développement ont soumis leur toute première promesse de limiter les émissions de gaz à effet de serre. Ces engagements reposent sur le soutien financier du monde développé. Reste à savoir d’où vient l’argent et qui contrôle la manière dont il est utilisé. Des questions encore délicates…

Dans ce cas, les donateurs – le Canada, les États-Unis, le Japon et les États membres de l’UE – ont promis de mobiliser 10 milliards de dollars d’ici à 2020. Le but étant d’installer 10 GW de capacité électrique supplémentaire, issue des renouvelables, à travers le continent.

Alors que l’équipe technique africaine traduisait cela comme de nouveaux financements pour le climat, les pays développés comptaient sur de vieux fonds pour atteindre cet objectif. Dans la déclaration commune de Paris, ils assurent que les fonds seront versés grâce à divers mécanismes, dont des programmes de financement déjà existants.

Ainsi, la première partie des financements provient de diverses banques de développement et implique seulement un euro d’argent public contre 15 euros d’investissement privé. Les détracteurs estiment que la faible participation publique indique que les projets étaient déjà commercialement viables.

La liste présentée par l’UE aux responsables africains comprend quatre grands projets d’infrastructure de réseau, qui soutiennent autant l’énergie renouvelable que l’énergie polluante. Selon la Banque mondiale, un projet d’interconnexion dans l’est de l’Afrique permettra le « développement à grande échelle », des ressources hydroélectriques et de gaz naturel.

Au moins une des initiatives, le projet géothermique de Tendaho en Éthiopie, a reçu une autorisation de financement avant le lancement de l’IAER.

Tout cela a été approuvé par le conseil africain, ont souligné les conseillers de Ségolène Royal. « Nombre de ces projets ne tombent pas du ciel, beaucoup d’entre eux sont en cours d’élaboration depuis longtemps… Sans l’IAER, ces projets seraient peut-être encore en suspens. »

Les investisseurs privés occidentaux pourraient tirer profit de ces accords. Par exemple, l’installation solaire privée de Djermaya, au Tchad, est actuellement développée par un groupe d’entreprises basées à Londres, Paris et Toronto. Quels que soient les avantages de ces projets, les Tchadiens paieront pour cette énergie propre et les bénéfices finiront dans les poches des Occidentaux.

Ce n’est pas le programme que Youba Sokona, qui compte plus de 40 années d’expérience en politique énergétique et en développement durable, avait en tête.

Le travail préparatoire pour l’IAER n’a pas été payé jusqu’à ce que Youba Sokona soit officiellement désigné pour diriger l’unité de travaux indépendants à partir d’août 2016. Dans une vidéo diffusée sur la page internet de l’IAER, il explique son intention de « renverser la vapeur » là où les donateurs ont tendance à dicter leurs règles. Sous ses auspices, les pays africains devraient faire des propositions qui seront examinées par des experts africains et approuvées par des dirigeants africains.

« Il ne s’agit pas d’énergie en soi. Il s’agit de changer la vie des gens, de leur offrir de meilleures conditions, une meilleure situation et un meilleur avenir. La technologie n’est qu’un prétexte pour le faire », déclare Youba Sokona dans la vidéo.

En janvier 2017, Youba Sokona et son équipe avaient identifié pas moins de 442 projets à travers l’Afrique, sans les passer sous le filtre des critères de l’IAER. Un rapport de l’IAER sur la liste des projets souligne « la prédominance de programmes pour de grands projets régionaux » plutôt que de programmes « transformateurs » d’accès à l’énergie et de renforcement des capacités.

Mais au même moment, Ségolène Royal prenait les choses en main. Elle a présidé la COP21, le sommet historique de Paris sur le climat, en 2015. C’était l’occasion de commencer à mettre en œuvre l’accord de Paris. Cela aurait également pu renforcer la légitimité de sa candidature (qui a finalement échoué) pour prendre la tête du Programme des Nations unies pour le développement.

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Un rapport présenté en marge de l’Assemblée générale des Nations unies en septembre 2016 montre le nom de Ségolène Royal sous le logo de l’IAER. Il comprend plus de 20 photos de son tour d’Afrique et de ses rencontres avec différents dirigeants du continent. Dans la préface, elle souligne le « potentiel extraordinaire » de l’initiative. « L’Afrique doit être en mesure de faire la différence avec ses propres solutions », écrit-elle.

Et pourtant, au final, les Africains ont été laissés pour compte. À Conakry, près de 200 organisations de la société civile africaine ont signé une lettre ouverte dénonçant le « détournement » de l’initiative par l’UE.

Tasneem Essop, fondatrice de l’initiative « Énergie pour démocratie » en Afrique du Sud, a décrit le comportement des acteurs européens comme « absolument choquant ». « [L’IAER] était l’une des initiatives les plus ambitieuses de l’Afrique. Nous avions tellement besoin de ce genre de gouvernance », a-t-elle indiqué à Climate Home.

Au lieu de mettre l’accent sur l’accès de la communauté à une énergie propre, comme l’espérait Tasneem Essop, la liste de l’UE n’a représenté qu’un « scénario sans effort de réduction des émissions ». Et la manière dont elle a été imposée n’a fait que refléter l’histoire du financement du développement dicté par les riches.

D’après Tasneem Essop, le monde développé, principal responsable du réchauffement climatique, doit soutenir l’Afrique dans sa croissance propre. « [Les donateurs] pensent que c’est de la charité. Ce n’est pas de la charité. Cela fait partie des obligations décidées en vertu de la convention des Nations unies sur le climat. »

La lettre de la société civile enjoint à l’UE et à la France d’abandonner toute aspiration à diriger l’initiative et à respecter l’autonomie du projet. « L’IAER doit être dirigée par les Africains, pour les Africains. L’ingérence dans la gouvernance africaine appartient à une autre époque », peut-on lire.

« C’est une initiative menée par les Africains et c’est à eux de s’assurer que le processus soit inclusif », ont indiqué les conseillers de Ségolène Royal. « Notre ministre peut simplement faire valoir cela au président Condé et jouer le rôle de facilitatrice. »

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