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05/12/2016

Menaces sur le business plan nucléaire d’EDF

Energie

Menaces sur le business plan nucléaire d’EDF

Publié mercredi 10 février, le rapport annuel de la Cour des comptes s’alarme des contraintes financières et politiques qui s’abattent sur EDF. Jusqu’à menacer son modèle d’affaires ? Un article de notre partenaire, le Journal de l’Environnement.

C’est un chantier sans précédent qu’a ouvert EDF, au début de la décennie. Ce ‘Grand carénage’ vise à moderniser, entre 2014 et 2025, les 58 réacteurs nucléaires du parc français, avec pour objectif de les faire tourner le plus longtemps possible.

La loi française ne fixe en effet aucune durée au fonctionnement des réacteurs. Tous les 10 ans, l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) décide ou non d’une poursuite d’activité, au regard des résultats d’une « visite décennale ». Jusqu’à présent, aucune tranche n’a été recalée. Et EDF lorgne avec envie sur les Etats-Unis, où les centrales ont pratiquement toutes reçu l’autorisation de fonctionner 60 années, voire 80 pour certaines d’entre elles.

>> Lire : Sûreté nucléaire : un enjeu désormais « préoccupant »

Les devis du grand carénage

Le montant du devis du Grand carénage est élevé : en 2011, le montant du devis était évalué à 55 milliards d’euros, soit près de 57 milliards actuellement. Tel n’est pas tout à fait la vision de la Cour des comptes.

Dans leur rapport annuel, les magistrats estiment qu’il faut intégrer aux dépenses d’investissement les coûts de la maintenance sur une durée comprise entre 2014 et 2030. Cette fois, l’addition s’élève à 100 milliards d’euros. Soit 1,7 milliard, en moyenne, par réacteur. En privé, les rédacteurs reconnaissent que cette estimation est assez approximative. Ce que ne dément d’ailleurs pas l’électricien.

Le modèle d’affaires était bien calé. Dans le meilleur des cas, la réalisation de ces travaux qui n’impliquent pas un accroissement du volume de maintenance pourrait ne pas alourdir le coût de production de l’électron nucléaire, soit 62,6 euros le mégawattheure environ.

Pour une fois, les dérapages ne seraient pas rédhibitoires, estime la Cour : « Dans une vision pessimiste, l’hypothèse d’une augmentation de 50 % des investissements porterait le coût de production à 65€/MWh, soit moins de 5 % de hausse. Dans le cas d’une augmentation de 100 %, le coût de production atteindrait 70€/MWh, soit une hausse de 12 %. »

>> Lire : Les géants de l’énergie accusés de bloquer les renouvelables en France

Aucune étude d’impact économique de la LTECV

Problème, ni EDF ni la Cour des comptes ne prennent en compte les coûts inhérents aux dernières décisions politiques. « L’étude d’impact économique de la loi de transition énergétique n’a pas été faite », regrette Guy Piolé, président de la deuxième chambre de la Cour des comptes. La loi Royal plafonne à 50% la part du nucléaire dans la production d’électricité. Ce qui suppose de fermer 17 à 20 tranches nucléaires. Quel sera le coût de cette décision ? Personne n’en sait rien.

Du moins, tant que la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE, exercice de planification multi-énergies prévu par la loi de transition énergétique) n’est pas publiée.

Attendue pour la fin du mois, cette PPE pourrait désigner les réacteurs arrivés en fin de vie et le calendrier de leur fermeture. Des actifs qu’EDF devra alors déprécier, avant d’en engager le démantèlement. Certes, objectera-t-on, les dépenses de maintenance seront alors allégées, mais « le différentiel n’apparaît pas favorable à l’entreprise », affirme Guy Piolé. 

« À supposer que le fonctionnement actuel perdure jusqu’en 2024, les charges d’exploitation pourraient être réduites jusqu’à 3,9 milliards d’euros courant annuels et les pertes de recettes pour EDF pourraient s’élever annuellement environ à 5,7 Milliards d’euros courants », indique la rue Cambon.

Bien sûr, EDF peut espérer équilibrer ses comptes grâce à l’indemnisation qu’elle est en droit d’attendre de l’Etat, a rappelé en août dernier le Conseil constitutionnel. Sera-ce suffisant? Là encore, nul n’en sait rien.

« L’ensemble des projets industriels d’EDF et leurs répercussions sur la filière nucléaire devraient nécessiter 110 000 recrutements d’ici 2020 », affirme la Cour des comptes. Ce qui n’est pas gagné. « Près des deux tiers des entreprises de la filières connaissent des difficultés de recrutement en personnel qualifié dans plusieurs segments industriels […] comme la tuyauterie-soudage, la robinetterie, mais aussi les bureaux d’études. »

Les grands chantiers d’EDF :

  • Grand carénage : entre 55 et 100 milliards d’euros
  • Hinkley Point : une vingtaine de milliards d’euros
  • Flamanville 3 : 11 Milliards d’euros
  • Eolien offshore : 5 à 6 milliards d’euros
  • Rachat d’Arena NP : 2 milliards d’euros

Parallèlement au Grand carénage, EDF doit mener d’autres chantiers, pas forcément plus simples. Il y a, bien sûr, l’achèvement de l’EPR de Flamanville, dont la qualité de fabrication de la cuve et du couvercle pourrait encore allonger les délais de construction et le montant de la facture. L’Etat oblige l’électricien historique à racheter la division réacteur d’Areva. Le coût du rachat pourrait être supérieur à 2 milliards d’euros.

Autre inconnue : le coût de la gestion des déchets nucléaires. Mi-janvier, la ministre en charge de l’énergie a fixé à 25 Milliards d’euros le coût de référence de Cigeo, le futur centre de stockage souterrain de déchets à haute activité et à vie longue.

Un montant notoirement sous-évalué, mais qui reste supérieur à celui calculé par les opérateurs. En conséquence, EDF a augmenté de 800 millions d’euros ses provisions. Ce qui réduira de 500 millions le résultat net part du groupe pour 2015. Ce n’est sans doute qu’un début. Aussi longtemps, en tout cas, que n’aura pas été fixé le coût définitif du démantèlement.

EPR et éoliennes

Comme si cela n’était pas suffisant, EDF prévoit toujours d’investir une vingtaine de milliards d’euros dans la construction de deux EPR, sur le site de sa centrale anglaise de Hinkley Point. Pour finir, le groupe présidé par Jean-Bernard Lévy doit aussi financer la construction des parcs éoliens marins de Fécamp (Seine-Maritime), Courseulles-sur-Mer (Calvados) et Saint-Nazaire (Loire-Atlantique), dont le coût total devrait flirter avec les 6 milliards d’euros.

Lourdement endettée (37,5 milliards d’euros en juin dernier), EDF fait face à un mur d’investissements et à de nombreuses incertitudes, tant financières que politiques. Avec une consommation d’électricité qui devrait stagner ces prochaines années (merci la crise et les économies d’énergies!) et un coût du mégawattheure qui ne cesse de chuter sur les marchés sous la pression de l’éolien allemand, personne ne semble désormais plus pouvoir prédire l’avenir du modèle d’affaires du plus grand électricien du monde. Mais ça n’a pas l’air d’inquiéter grand monde du côté de l’hôtel de Roquelaure.

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